Baïonnettes aux canons !

Publié le 2 Juin 2013

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André Beneteau est au premier rang. Il porte une écharpe.

 

Professeur aux Etats-Unis.

 

Né le 16 novembre 1890 à Thouars, dans le département des Deux-Sèvres, André Beneteau effectue son service militaire de 1910 à 1912. Il est comptable dans le Cher, à Saint-Amand-Montrond, quand l’ordre de mobilisation est donné. A son arrivée à Bourges, il est affecté au Service de Santé. Puis, à sa demande, il passe dans la « biffe » et est affecté au 132ème régiment d’Infanterie. Le 3 septembre 1914, il est commotionné par un éclat d’obus de 155, à Thiaucourt. L’année suivante, il est enseveli par un autre éclatement d’obus, à Tahure, en Argonne. En 1916, il passe canonnier au 37ème régiment d’Artillerie. Le 31 mars, il obtient une permission à caractère médical pour une angine. Ce qui lui sauvera certainement la vie : le déluge de bombes sur Verdun vient de commencer. En 1917, le 21 mars, devenu téléphoniste, il est intoxiqué par gaz, à la Butte du Mesnil. Il termine la guerre en passant par le 24ème puis à nouveau le 132ème RI, avec le grade de maréchal des logis.

 

Ordre de la 4ème Armée n°138 du 30 décembre 1916 : « Appelé dans le Service Auxiliaire, au début de la campagne, a demandé à passer dans le Service Armé pour servir plus utilement son pays. Deux fois volontaire pour le front, s’est toujours signalé par un très haut sentiment du Devoir. Le 3 octobre 1915, il a ramené dans les lignes françaises, sous un feu d’artillerie et de mitrailleuses extrêmement violent, un officier observateur grièvement blessé. Croix de guerre avec palme ».

 

Par la suite, André Beneteau reçoit également la Médaille militaire.

 

Aussitôt la guerre terminée, André Beneteau touche une bourse du Gouvernement français et part étudier aux Etats-Unis, à l’Université de Philadelphie, où il devient professeur puis acquiert le titre de docteur en philosophie et celui de Master of Arts. Il a notamment pour élève Margaret Mitchell, l’auteur d’Autant en emporte le vent. Il enseigne ensuite les langues romanes à la George Washington University et à la Catholic University de Washington DC, puis exerce la fonction de secrétaire de l’Attaché militaire de l’ambassade de France aux Etats-Unis. Chevalier des palmes académiques, André Beneteau se fait de nombreuses et solides amitiés dans le monde des arts et du spectacle, comme Maurice Chevalier, qui passe quelques jours chez lui, à chacun de ses déplacements outre-Atlantique.

 

En 1938, il est rappelé en France et exerce différents métiers. Après la Seconde Guerre mondiale, il vit plusieurs années à Montrouge. Puis il part enseigner dans le sud de la France, au sein d’établissements scolaires catholiques, en particulier à l’école Saint-Joseph et l’Immaculée Conception, situées à Lectoure dans le Gers. André Beneteau a écrit plusieurs ouvrages, dont une Etude sur l’inspiration et l’influence de Paul Verlaine (1927) et l’Escadrille Lafayette (1939), formée par des aviateurs américains qui combattirent pendant la Première Guerre mondiale. S’ajoutent de nombreuses histoires et nouvelles, publiées notamment par les journaux français Minerve, Candide, France Hebdo, La France, et le journal américain Liberty.

 

André Beneteau est mort à Lectoure, le 28 juillet 1962.

 

« Baïonnettes aux canons ! ».

 

Dans un ouvrage intitulé Confessions (Ed. Le Publieur), André Beneteau évoque, sous le couvert d’un récit romanesque, la sortie des tranchées de son régiment, baïonnettes aux canons, dans l’un de ces charges meurtrières sur la ligne de front en 1915 entre Bar-le-Duc et Verdun, à Saint-Mihiel.

 

«          - Je compte sur vous, hein, les gars ?

 

Le capitaine Magny, botté, sanglé, harnaché, se faufilait à travers les groupes, dans la tranchée où nous étions entassés, attendant le départ. Au milieu de l’enchevêtrement des longues et minces baïonnettes, tous les visages, avec la même expression hagarde et les mêmes yeux fiévreux, apparaissaient livides, sous les képis cabossés enfoncés jusqu’aux oreilles. Personne ne parlait. Chacun vivait farouchement, pour soi, ces dernières minutes. Au-dessus de nous, autour de nous, l’air tremblait, brassé, secoué par un bruit formidable. Des 75, en position derrière les crêtes dominant Flirey tiraient, déchaînés, à une cadence folle, que scandaient les détonations plus sourdes des 90, et les grondements des grosses pièces, les 155, cachés à la lisière des bois. Cela crépitait, craquait, tonnait, roulait en un fracas interrompu au milieu d’un ouragan. Des sifflements aigus, des ronflements saccadés, se croisaient, se multipliaient, si denses qu’ils paraissaient former une voûte.

 

J’étais au front depuis trois mois. Le régiment avait fait plusieurs séjours aux tranchées, été en soutien à Bernecourt, et au repos dans les bois de la Reine ou à Royaumeix. J’avais pris la garde, tiré à l’occasion, participé à une patrouille, vu des blessés et des morts. Mais c’était ma première attaque. Il s’agissait de couper le saillant de Saint-Mihiel.

 

J’avais pour voisin le caporal Augendre, cultivateur berrichon, et le soldat Luchet, comptable parisien, deux vétérans de Sarrebourg. Nous portions l’équipement d’assaut : cartouchières, musette avec un jour de vivres, bidon rempli de vin, toile de tente roulée en sautoir. Objectif : la deuxième ligne de tranchées allemandes, où l’on attendrait la seconde vague.

 

J’avais peur, et je n’étais pas le seul. Le maréchal Ney, connaisseur en bravoure, a décerné une épithète toute militaire aux gens qui prétendent ne jamais trembler. Je me raccrochais à ce que le capitaine Magny nous avait affirmé : la préparation d’artillerie serait telle que les tranchées ennemies auraient disparu, nivelées. L’affaire se passerait avec le minimum de dégâts.

 

Des pensées et des images se succédaient dans ma cervelle, par soubresauts, comme si le vacarme les pulvérisait. Par instants, j’avais la certitude de mourir, et j’étais plus angoissé par l’inquiétude de savoir comment que par l’idée de la mort elle-même. Dix secondes après, une voix intérieure me prophétisait que j’en réchapperais sans une égratignure. Puis les ressentiments lugubres me ressaisissaient. Je me représentais le désespoir de ma mère. Je revoyais mon existence : l’enfance heureuse à Chalon, l’étude Mousseron, l’étude Gobin, la bibliothèque du 95ème, mes longues journées de travail. Alors, une horreur et un dégoût atroces me prenaient pour les scènes de bataille et de carnage que j’avais décrites. Pauvre idiot ! Tu te passionnais pour la guerre ? Eh bien, tu y es maintenant ! C’est joli, hein ?… Je songeais à la tranquillité de ceux qui restaient « auxis », dans les bureaux. Dire que j’avais insisté pour être pris, et remercié le major en l’entendant prononcer : « Allons, bon pour le service armé » ! Mais enfin, il fallait rester fidèle à mon personnage, garder la pose. Impossible d’aller ailleurs, n’est-ce pas ? Alors, autant faire bonne contenance, et ne pas flancher, et subir mon destin sans passer pour un lâche !

 

Le lieutenant Fourcade vint se placer devant nous, et regarda sa montre. Des échelles courtes étaient dressées contre les parois pour faciliter l’escalade. Le bombardement continuait. Je me raidissais ; j’essayais de me prouver que les Allemands, démoralisés par cette avalanche de projectiles, ne résisteraient pas, ou très peu – que le capitaine Magny ne pouvait pas nous avoir trompés…

 

Justement, il revenait le capitaine Magny. Il échangea quelques mots avec le lieutenant. Encore une minute, deux peut-être… Alors, qu’on en finisse donc ! Cette attente était horrible. Je me rejetais vers la foi de mon enfance, bien oubliée ; je psalmodiais des Pater et des Ave. En cela aussi, je n’étais pas certainement le seul.

 

Attention !

 

La voix claironnante du capitaine avait retenti. Il tenait le bras levé et gardait ses yeux rivés à sa montre. D’un seul coup, l’effroyable pétarade s’arrêta net, laissant un silence qui vibrait encore. Seules, très loin, tonnaient les grosses pièces. Le capitaine, le premier de tous, grimpa l’échelle placée devant lui, et se dressa sur la parapet.

 

En avant ! Grenadiers en tête ! Première section, chicane de droite !

 

Des voix saccadées hurlaient des ordres. Une bousculade m’emporta. La compagnie montait, un hérissement de fusils et de baïonnettes dominant les képis ; je suivis le caporal Augendre et me hissai le long de l’échelle, poussé par l’homme qui me suivait. Je sentis sous ma main la toile gluante d’un sac à terre, et je me trouvai debout, en face de nos barbelés. Alors, je courus, les jambes flageolantes, emboîtant le pas au caporal, tandis que le sergent Monnier criait :

 

Allez, vite ! Pressez !

 

La chicane. Dix mètres de tours et de détours à travers les fils de fer. Puis, devant moi, un vaste espace vide, semé de trous d’obus et, tout là-bas, des piquets renversés, des remblais de terre…

 

A ma gauche, Luchet se ruait, le dos courbé, la tête rentrée entre les épaules, et je discernais ses mâchoires contractées sous ses joues hérissées de barbe. Je trébuchai sur le terrain bosselé, sautai par-dessus les entonnoirs, frais ou à demi-comblés. Tout le bataillon, qui formait la première vague, fonçait, en longues lignes de capotes bleu foncé barrées par les toiles tente jaunes.

 

Brusquement, une fulgurante décharge jaillit de l’horizon. Une bordée de sifflements et d’explosions nous enveloppa : de gros flocons noirs s’épanouirent dans l’air ; d’énormes éclaboussements giclèrent du sol. Les balles, les éclats, volaient, chuintant et crissant. Un grenadier, à dix pas en avant de moi, boula comme un lapin foudroyé. J’entendis Luchet jurer : « Nom de Dieu ! » et d’autres cris furent noyés sous le fracas du barrage. A droite, à gauche, devant, derrière, partout, des fusants éclataient sans interruption ni merci ; des éclairs flamboyaient ; la fumée tourbillonnait, et je me précipitais, affolé, assourdi, sous cette grêle… Soudain, une clameur déchirante :

 

A moi !

 

Luchet venait de tomber, blessé au visage, et je vois encore ses yeux exorbités à travers le sang qui ruisselait. Je ne m’arrêtais pas, emporté par la consigne, et par l’idée d’atteindre la tranchée allemande, de m’y terrer, d’être quelques instants à l’abri… Je vis le capitaine Magny qui gesticulait : des soldats obliquèrent vers lui ; Augendre me fit signe ; je suivis le mouvement. Des claquements vertigineux déferlèrent ; plusieurs camarades s’abattirent, fauchés pêle-mêle ; une rafale de balles piaula ; j’aperçus au ras du sol, un gros tube qui pivotait vers mois, et deux têtes rougeaudes, surmontées de casques pointus…

 

Un choc terrible à la cuisse gauche ; une demi-seconde de stupeur incrédule : «Ça y est ! » ; une sensation de nausée, et la chute molle, résignée, d’un corps qui n’en peut plus, se soumet, attend la fin ».