En Algérie, par François Leblanc-Barbedienne.

Publié le 8 Juin 2013

 

Saint-Cloud, Monsieur François Leblanc-Barbedienne.

A l'exception de quelques méticuleux historiens, peu de gens vous diront la date exacte du début des évènements d'Algérie. Là-bas, les mouvements nationalistes s'enflent puis s'étouffent depuis longtemps. En 1945, les émeutes de Sétif marquent un tournant définitivement hostile. L'assassinat d'un instituteur dans les Aurès en 1954 reste encore l'illustration, dans les livres des collèges, du départ de l'insurrection.

 

Ce moment dramatique détermine l'avenir pour les dix années suivantes car, dans cet ensemble nord-africain composé de trois départements français, le frère algérien devient peu à peu comme un probable suspect, et le pied-noir comme concurrent puis rival armé. La décolonisation, le droit des peuples à disposer d'eux-mêmes, les souffles libertaires en Europe et dans le monde vont déclencher en métropole une fracture sociale entre deux fronts, l'un pour la paix en Algérie et l'autre pour l'Algérie Française. Ce que l'on appellerait aujourd'hui un débat sociétal, les désordres et la fin pitoyable de la IV° République, et la décision d'une pseudo-guerre agréée par un parti majoritaire d'obédience pacifiste, vont proposer à la jeunesse française une mobilisation générale.

 

La précédente guerre mondiale est encore récente mais, le savaient-ils, ces élus de la politique, qu'en appelant des hommes du contingent par centaines de milliers, ils envoyaient des jeunes gens pour trente mois vers un risque mortel ? Le savaient-ils aussi, ces mêmes responsables, qu'en appuyant leur politique, ils envoyaient au combat des étudiants, des ouvriers ou des agriculteurs, et les écartaient des Trente Glorieuses qui animèrent la France avec un plein-emploi, une natalité rassérénante et un produit national supérieur à 5% ? Pour tous ceux qui furent appelés, qu'importe la date de départ des événements ! La seule qu'ils avaient en mémoire est celle de leur convocation dans une caserne. Le hasard géographique de leur affectation les qualifiait par avance en cavaliers, fantassins ou artilleurs.

 

Le déroulement était réglé comme du papier à musique : Conseil de révision où le Médecin-Major – besoin d'effectifs oblige – déclarait chacun "bon pour le service". Un peu sourd, un peu myope, impotent d'ici ou de là, marié, père d'un enfant, peu importe ! Au suivant ! La séparation était d'autant plus douloureusement surprenante que les frontières de l'hexagone n'étaient pas menacées. Aucun ogre teuton, prussien ou nazi ne menaçait la ligne bleue des Vosges, personne qui vienne jusque dans nos bras égorger nos fils et nos compagnes...

 

La période des classes inaugurait l'aventure avec le parcours du combattant, les marches de nuit, les corvées, les piqûres médicales etc... La montée aux enfers, c'était le train pour Marseille, les quarante-huit heures au camp Sainte-Marthe, purgatoire pour tous les partants et le voyage en bateau vers Alger, Oran ou Constantine, moment de navigation hors du temps sur le "Ville d'Oran", de récente construction ou du Sidi-Ferruch, vieux steamer en fin de course. De là, chacun était conduit vers son poste d'affectation par train, car, GMC, camion Berliet, 4x4, et autres Jeeps pour regagner le site de sa propre guerre. Le quadrillage, principe d'occupation retenu par l'Etat-Major, imposait une présence militaire dans chaque région, chaque douar, chaque village, couvrant ainsi le territoire de la Côte à Colomb-Béchar, tout au long des frontières tunisiennes et marocaines, et dans la Kabylie, les Aurès, le Djurdjura ou la région d'Aïn-Temouchent.

 

L'installation des lieux ne peut que provoquer l'étonnement. Tout est "U.S." ou presque ! Ce sigle indique que tout ce qui est proposé sous cette enseigne ne provient que de l'approvisionnement de l'armée américaine laissé sur place après la seconde guerre mondiale : casques lourds et légers, treillis, fusils Garant, mitrailleuses de 50 et 30 centièmes de pouce ( la fameuse 12,7 ), ceinturons, rations alimentaires, radios, obusiers, Fusil-mitrailleur Bar, avions de chasse T-6 et Skyraiders et même le fameux caleçon U.S. Seule, la mitraillette française de 9 mm. MAT-49, demeure l'arme favorite des voltigeurs.

 

Et, l'installation faite, c'est seulement là que commence pour chacun son histoire algérienne, car la narration ultérieure des historiens, sincère ou inspirée, ne relève que de l'addition globale de la vie individuelle de chaque combattant. Comme le lieu d'affectation, la date de convocation bouleverse le souvenir que chacun conserve de sa propre histoire. Ceux des années 57 ou 58 affrontaient des katibas entières lourdement armées. Les opérations lancées par le Général Challe ont considérablement affaibli l'armée rebelle, limitant ainsi les katibas à des commandos, moins nombreux, bien armés mais plus meurtriers par la promptitude de leurs mouvements.

 

Avant d'être dite "guerre", par la loi tardive du 18 octobre 1999, la manœuvre ne concerne que la pacification et la contre-guérilla. La première s'exerce par l'école, l'infirmerie, les soins, l'assistance manuelle aux travaux du village, et la seconde par la lutte particulière qu'impose l'angoissante présence d'un ennemi invisible. L'exercice quotidien, c'est le "chouf", observation discrète de ceux que l'on appelait les "fellaghas". C'est l'embuscade autour du village, dans une orée de la forêt ou dans un tournant de piste. . C'étaient aussi les ratissages dans les lieux supposés protéger des caches comme les oueds, l'eau courante aidant la salubrité corporelle du rebelle, les massifs montagneux d'escalade difficile et les forêts particulièrement denses.

 

La section AFN de base, commune à toutes les armes, se composait d'une trentaine de soldats, cinq éclaireurs-voltigeurs à l'avant, autant à l'arrière, un chef d'équipe, aspirant ou sous-lieutenant, suivi de son "radio", puis, sous les ordres d'un sergent ou maréchal des logis, une équipe de fantassins, avec fusil lance-grenades et un fusil-mitrailleur. La liaison restait constante avec un commandant de compagnie aux appellations du genre "Grand soleil", "Athos" ou "P.C. Autorité". Cette section s'insérait dans une Compagnie ou occupait seule un piton dans une vaste mechta cernée par des barbelés et dominée par un mirador coiffé du drapeau français. De tous les combats auxquels il a participé, le soldat se souvient - bruit qui l'accompagnera longtemps -, du vacarme fracassant des balles lorsqu'il actionne la détente, et du bruit plus chuintant des coups ennemis qui l'ont manqué... Il se souvient aussi de ces opérations inter-régimentaires, où sa section était larguée par des bananes "Sikorsky", à deux mètres du sol sur un terrain pentu et caillouteux, en appui d'un gigantesque ratissage , où, comme à la chasse au faisan en Sologne , les rabatteurs poussent les rebelles vers les tireurs, avec l'appui des B-23, des tirs au canon de 20 des T-6, et par le largage par des avions Skyraiders venus d'Alger, de "bidons spéciaux", appellation républicaine du napalm, à l'explosion sourde aux nécrosantes fumées noires et rouges.

 

C'est au retour au poste, en buvant une bière tiède au foyer, que chacun apprendra le nombre de morts et de blessés lors de cette opération. Quelques fois, l'un des leurs a, selon leur propre sabir, dégusté ! En pleine nuit de retour, une grenade défensive lancée de nulle part. Il s'écroule, retient ses boyaux et geint "Maman...! ". Appel radio, l'Alouette III sanitaire de la Croix-Rouge, transfert à l'Hôpital Maillot à Alger. Le lendemain, le Chef de Corps passera la tête à l'entrée du foyer :" Votre ami, Messieurs.... soyez courageux...".

 

Pour tout soldat appelé, déjà en poste depuis plus de deux ans, arrivait enfin le Père Cent, centième jour avant la "quille" date de sa libération, moment arrosé qui était une sorte d'impunité pour la sécurité du bénéficiaire, ses chefs hésitant à l'envoyer en mission. Certains, dont je suis, ont connu dans les années 60, sur les transistors dont chaque appelé était pourvu, l'évocation d'une progressive, et déjà programmée décolonisation. Cette annonce déclenche chez certains FSNA, Français de souche Nord-Africaine, une inquiétude puis la détermination de trahir la nationalité française. En effet, l'indépendance acquise leur promettait la mort sans procès, pour trahison avec les Françaoui ! La seule solution était la fuite armée. Le chemin du salut n'avait qu'une seule voie pour quelques soldats français d'origine algérienne, attendre son tour de garde de nuit dans le mirador, appeler discrètement les rôdeurs embusqués, tirer à rafales entières à l'entrée du dortoir, embarquer quelques armes et disparaître vers les rebelles, assurés désormais de l'impunité.

 

Dans l'hexagone, les décideurs avaient changé de camp. Le libérateur de la France, poursuivant ses propos prophétiques des discours de Bayeux en 1946, et de Dakar en 1958, favorisait les entretiens qui devaient s'achever par les accords d'Evian et la signature d'un cessez-le-feu le 19 mars 62. L'indépendance de l'Algérie fut proclamée début Juillet 1962, mais les armes, celles de la vengeance, de la folle colère, de la dénonciation, du remords, ont continué à frapper, d'un côté comme de l'autre. Le 5 du même mois à Oran, reste une monstrueuse erreur, où plus de 700 français furent abattus devant une armée figée dans l'impuissance. Les harkis attachés volontairement et avec passion à notre cause en ont subi le prix sanglant. La valise ou le cercueil ! Promesse atroce faite aux pieds-noirs qui, au-delà de quelques exactions, ont, pendant plus d'un siècle, année après année, réalisé l'apport fraternel d'un monde nouveau dans cette France du sud.

 

* * * * *

 

Quand un conflit s'achève, il y a normalement un vainqueur et un vaincu. Mais lorsque l'appelé d'Algérie revient chez lui, il quitte son poste maghrében déjà occupé par des détachements de l'ALN, Armée de Libération Nationale, jusqu'alors planquée derrière la frontière tunisienne. Dans son petit village, sera-t-il accueilli comme le légionnaire romain avec ovation, couronne triomphale et toge curule ? Non, car, en fait, l'indépendance de l'Algérie dominait tous les autres sentiments. Celui qui était devenu " l'ancien d'Algérie " reprenait son travail, ses études. Sa fiancée, lasse de plus de deux ans de séparation, l'avait laissé tomber, ce qui n'égayait pas son moral. L'Etat, de son côté, faisait ses comptes . Le statisticien compte au couteau ! Trente mille morts. Qu'il ait tort ou raison, nous ne lisons pas "trente mille morts", mais trente mille fois un mort ! Sur la durée du conflit, celà fait dix par jour ! Imaginez dix cérémonies par jour dans la cour des Invalides...

 

Clausewitz disait que la guerre n'est que la prolongation de la politique par d'autres moyens ! Soit, mais honte à certains politiciens qui se cachent, lorsque tout tourne mal, derrière une vertu de papier, en accusant leurs affidés d'être des tortionnaires ! Propos complaisamment repris par la presse orientée, les petits Sartre du Café de Flore, et le cinéma engagé. Mai 68 arrivait et ses effets libertaires ne servaient pas l'illustration du guerrier. Alors, beaucoup se sont réfugiés dans des associations aux statuts marqués, comme dix ans plus tôt par les "pour" et les "contre".

 

Le Souvenir Français, dans sa pérenne universalité, a tenté de joindre les deux bouts.

 

Mai 2013. Le plus jeune d'entre nous est septuagénaire. Il est toujours présent aux cérémonies du 8 mai et du 11 novembre, avec son calot régimentaire, son Drapeau et ses décorations. Les guerres mondiales de 14-18 et de 39-45 sont gravées pour toujours sur l'honneur de la République. Mais les guerres dites coloniales, telles que racontées par des historiens partiaux ou orientés qui ne disent pas l'histoire mais qui expriment ce qu'ils en pensent, ne mobilisent plus les foules en liesse ! Et le septuagénaire, las d'être villipendé et brinquebalé dans les dates et les pensées, s'accroche à sa seule conscience et à son indiscutable honneur : avoir servi !

 

Dans un mutisme définitif, il se souvient du pays merveilleux de l'Algérie. Quand irons-nous skier sur les pistes du Djurdjura, nager au Club-Med d'Arzew, chasser le sanglier dans les Aurès, nous régaler des produits de la Mitidja d'Alger et boire une "gazouze" avec toi ? Belle et noble Algérie, riche, séduisante et sans dettes, à quoi te sert donc ton indépendance ?

 

Al hamdulilah !

 

 

François Leblanc Barbedienne

Lieutenant honoraire

Mobilisé le 4 nov. 1958 - Rayé des contrôles le 31 mars 1962

Mat. 55 750 -10948. - 60-61-Douar Azzefoun, Grande Kabylie

61° R.A. de la 27° DIA

 

Ancien président du Souvenir Français de Saint-Cloud.

Rédigé par Souvenir Français des Hauts-de-Seine

Publié dans #Témoignages-Portraits - Algérie

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