Instituteur-infirmier en Algérie.

Publié le 3 Mai 2013

 

Gerard Braillon

 

Hussard noir de la République.

 

Alors sursitaire, Gérard Braillon, de Clamart, voit nombre de ses camarades partir effectuer leur Service militaire en Algérie quand lui termine sa formation d'instituteur. Il assure des remplacements à tous les niveaux du primaire.

 

Il a 25 ans quand il est appelé au 27ème bataillon de chasseurs alpins, unité qu'il a demandée : attirance pour le ski, fierté d'appartenir à une unité d'infanterie glorieuse qui porte trois fourragères, celle de 14-18, celle de 39-45 et celle de la Légion d'Honneur… bleu-cerise. Après des classes à Annecy, il suit le peloton de sous-officiers à Chambéry, où l'entraînement est particulièrement dur, le froid ne facilitant rien.

 

Nommé sergent, Il reçoit une affectation particulière : la prise en charge d'une section formée d'une trentaine de FSNA (Français de souche nord-africaine) frais débarqués du bled et ignorant le français. Le capitaine lui résuma la tâche : "Fais ce que tu peux et fais-le vite, afin de les intégrer au mieux". La solution ? Gérard fait venir un manuel d'avant 1939 destiné aux troupes indigènes et c'est lui qui apprend en arabe les mots militaires… Il réussit bien, ce qui oriente probablement son affectation en Algérie.

 

 

A Haoura.

 

Feuille de route le 12 mars 1960 pour Alger, avec la responsabilité de 63 hommes. Chemin de fer pour Tizi-Ouzou, ralenti par les sabotages. Ensuite convoi en GMC pour Azazga et enfin pour Iffigha, où est installé le PC du 27ème BCA, puis, Haoura qui se situe au plus proche du no man's land entre les fellaghas et les chasseurs.

 

Le poste est là, avec son enceinte bâtie en lourdes pierres et sa demi-douzaine d'abris en tôle fortement boulonnée. Au vaste silence de la chaîne de montagne s'opposent les approches du fortin où s'entremêlent les bruits aigus des enfants qui grouillent de partout, jouant à se cacher, à sauter, à courir et qui s'interpellent à tout moment. Des femmes murmurent ou rient entre elles selon le poids qu’elles transportent sur leur tête. Et, à travers tout le poste, des soldats hurlent les ordres et les contrordres, réparent au marteau, détruisent au pic ou décomptent les points acquis au ping-pong. Seuls sont silencieux les vieux hommes bercés au rythme du pas de leur âne.

 

Le commandant du poste est heureux de recevoir le sous-officier dont il a besoin pour diriger les services liés à la pacification : l'Infirmerie chargée des soins aux militaires et des contacts radio avec le médecin logé au PC, l'Assistance Médicale Gratuite qui suit l'état sanitaire de la population convoquée à jours fixes, l'école de trois classes installée par l'Armée et animée par des instituteurs.

 

Pour le capitaine, il va de soi que les hommes affectés à ces services restent avant tout des chasseurs, astreints à la défense du poste (quarts de nuit, patrouilles, utilisation d'obusiers).

 

Lorsque l'humidité fait ressortir les douleurs, c'est toute une foule qui patiente dehors pour avoir des cachets. On n'en donne qu'un ou deux, davantage risquerait de fournir l'ennemi. Les massages du cou plaisent bien, ça fait très toubib et ça renforce, pour les femmes, la possibilité de porter des charges sur la tête. Massage magique.

 

Les piqûres de rappel typhus et autres ont lieu dans la baraque AMG. Un certain 31 mars 1960, il y a 76 clients à traiter. Ils sont descendus des deux douars proches : le Beni-Zikki, hauteur au-dessus du poste et l'Akfadou, massif forestier et Gérard pourra bientôt faire une thèse sur les culottes kabyles, qui vont du pantalon à fleurs, type zouave, à l'absence totale ! Moins drôle, un bébé de 4 mois, amené par sa mère depuis la montagne, a le crâne couvert de croutes purulentes, traitées par une couche d'excréments. Voilà deux mois que le nourrisson est dans cet état-là ! Une autre fois, c’est pour un âne qui s'est blessé au-dessus du sabot et saigne abondamment. Pour l'honneur et en remerciement, l'ânier offre le café et la galette.

 

 

L’instituteur-infirmier.

 

Le 27 septembre 1960, le camp subit une grande "Alerte accrochage". Une cache a été découverte non loin du poste. Dès la première grenade lancée par la section, on voit s'enfuir hors de portée des armes quatre ou cinq fellaghas. Deux autres sont tués. L’un d’eux partageait la vie de la 1ère Section. Pour les chasseurs, c'était un infiltré, un traitre, dont le corps, traîné au village, est re-mitraillé pour l'exemple et surtout sous la pression de la peur rétrospective.

 

Le lendemain, les classes reprennent comme s'il ne s'était rien passé la veille. Pour les enfants, la fréquentation de l'école est primordiale. A tel point qu'arrêter la classe pour 8 jours de vacances à la mi-avril leur fait croire qu'on les punit, qu'on veut se reposer, ou bien qu'il y a une raison stratégique là-dessous !

 

Il faut dire qu'avant l'installation à Haoura, il n'y avait pas d'école. C'est la section de commandement qui a réalisé des locaux pour quatre classes. La S.A.S. a établi un instituteur civil de 19 ans et l'Armée a affecté deux militaires pour enseigner un français oral, pratique, et notre écriture latine. La liberté pédagogique dont bénéficie le maître favorise la création de groupes basés sur le niveau atteint, que l'élève ait 7 ans ou 12 ans.

 

Gérard Braillon : « C'était des classes très vivantes, comme un long jeu instructif, sans que ce soit de la garderie banale. Les plus forts étaient au niveau cours élémentaire, fin de la 1ère année, les moins avancés savaient lire avec difficulté mais pas calculer. Il y avait aussi l'inverse, deux garçons et une fille qui étaient manifestement très intelligents, des précoces qui assimilèrent vite ».

 

Comme en France, il y a congé le dimanche, qui permet la lessive, et le jeudi qui permet des petites promenades autour du poste (c'est ça le congé). Un certain après-midi de promenade, les chants et les bavardages s’éteignent en un seconde. Rapidement, les enfants forment un demi-cercle bouclant le sentier autour de Gérard et lui disent: "A-Géroh, c'est pas beau par là". Alors, l’instituteur-infirmier se tourne vers une autre direction et lance : "Le gros rocher en bas, un chocolat pour le premier arrivé…". Les bavardages reprennent. Plus tard, Gérard Braillon comprend que les enfants viennent de lui éviter une fâcheuse rencontre.

 

Mais il n’en est pas de même chaque jeudi. Inspiré par le scoutisme, Gérard met en place une harmonie de pipeaux côté garçons et un atelier de point de croix pour les filles (merci à la famille en Métropole pour les fournitures) !

 

L’école continue et l’instituteur-infirmier fait ce qu’il peut pour apporter de l’instruction et de la gaité dans ces contrées. Mais un tableau noir n’est pas suffisant pour un groupe de jeunes adolescents. Il s’en ouvre à un colonel à l’occasion d’une inspection : « Ces jeunes vous   apportent-ils des renseignements » demande alors l’officier ?

 

Gérard Braillon : "Mon colonel, les écoliers apportent-ils du renseignement ? Je ne pense pas. Par contre, il faudrait que nos jeunes de 14 ans n’en fournissent pas à leurs congénères. Dès cet âge-là, ils ne viennent plus à l'école. Il leur faudrait des cours professionnels".

 

Le colonel : "Oui, qu'est-ce qu'il te faudrait ?".

 

Gérard Braillon : "Des outils pour la menuiserie, pourla chaudronnerie, etc. et des gars du métier, mon colonel". Huit jours plus tard, un hélico apporte outils, planches, clous, marteaux, etc. et les 14 ans reviennent. Pour voir.

 

Gérard Braillon quitte l'Algérie le 20 décembre 1960. Le 5 janvier 1961, la ville de Paris le convoque pour s’occuper d’une nouvelle classe avec peu d'élèves : 32 seulement ! Il retrouve sa fiancée et va fonder une famille. Mais dans sa tête résonne encore l'accent chantant des enfants qu'il vient de quitter et qu'il n'oubliera jamais.

  

Jacqueline Braillon

Gerard Braillon - Pipeaux

 

Rédigé par Souvenir Français des Hauts-de-Seine

Publié dans #Témoignages-Portraits - Algérie

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