La victoire de Coulmiers.

Publié le 5 Octobre 2013

 

Bataille de Coulmiers

Le salut à la Victoire (bataille de Coulmiers) ; œuvre du peintre Etienne Dujardin-Beaumetz.

 

 

Isabelle Moity-Legrand a eu une remarquable idée : placer dans un ouvrage destiné à sa famille et ses amis, les récits et lettres de trois de ses aïeux, trois « morts pour la France ». Il s’agit de Julien Sandrin, oncle de son grand-père, mort en 1871, de Joseph Legrand, son grand-père, mort lors de la Première Guerre mondiale et de son père, Raoul Legrand, mort en déportation à Buchenwald.

 

Cet ouvrage a été publié par les Editions Lacour, installées à Nîmes, en décembre 2010.

 

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« Julien Sandrin naît à Paris en 1850 sous la IIème République. Il est l’aîné d’une fratrie de quatre garçons dont les suivants se prénomment Edmond, Augustin et Ferdinand. Le grand-père paternel de Julien est un homme important : il est maître de poste, c’est-à-dire responsable d’un relais de poste à Sceaux, à vingt kilomètres de Paris. Le père de Julien est métreur-couvreur. C’est un ouvrier très qualifié et il a ouvert sa propre entreprise de couverture-plomberie. L’entreprise est d’abord installée dans des quartiers insalubres de Paris, mais doit rapidement déménager avec les travaux de modernisation et d’embellissement de la capitale, dus au baron Hausmann. Aussi, la famille vient-elle s’installer à Bourg-la-Reine. C’est là que le jeune Julien passe son enfance.

 

En 1870, Julien Sandrin a vingt ans. L’Empire français vient de déclarer la guerre à la Prusse. A cette époque, les jeunes gens ne sont pas encore astreints au service militaire obligatoire. Mais la loi oblige les hommes mobilisables à s’inscrire sur les registres communaux : c’est la conscription. Un tirage au sort désigne ceux qui doivent effectuer cinq années de service militaire, avec la possibilité pour les plus riches de se trouver un remplaçant moyennant une compensation financière. En cas d’entrée en guerre du pays, la levée en masse mobilise tous les hommes valides.

 

Julien a tiré le mauvais numéro. Il est conscrit, mobilisé dans l’artillerie. Entre juillet 1870 et mai 1871, Julien Sandrin va écrire des dizaines de lettres à ses parents ».

 

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« Chartres, le 27 juillet 1870,

 

Mes chers parents. Je vous écris ces quelques mots pour vous dire que je me porte bien. Je désire que ma lettre vous trouve de même. Je vous dirai que je suis parti lundi de Versailles. Nous ne pensons pas rester longtemps à Chartres, mais aussitôt que nous en partirons je vous écrirai de suite. Si vous aviez besoin de m’écrire : Sandrin Julien au 1er Régiment du train d’artillerie à la 10ème compagnie à Chartres en Eure-et-Loir. Rien de plus à vous dire pour le moment et je vous embrasse très fort ».

 

Le 1er régiment va parcourir des centaines de kilomètres, à la poursuite ou devant l’ennemi. Après avoir encerclé Paris, plusieurs armées prussiennes se dirigent vers la Loire, pour anéantir celles qui Français qui ont retraité vers le sud (comme d’autres l’ont fait vers le nord ou la Franche-Comté). Le 12 octobre, les Bavarois entrent dans Orléans. A Blois, le 16ème corps d’armée est créé et Julien y est incorporé. Les Français se réorganisent. Ils livrent bataille, sous le commandement du général d’Aurelles de Paladines, et l’emportent à Coulmiers, à une vingtaine de kilomètres à l’ouest d’Orléans. L’artillerie française est pour une fois particulièrement efficace : des obus tombent par centaines dans le camp des soldats bavarois, créant la panique. Ils retraitent en désordre. Au soir, les Français font leur retour dans la ville. Ils y rencontrent les populations locales et toutes celles et ceux qui ont fui la capitale et sa banlieue, encerclées par l’ennemi.

 

 

« Le 16 novembre 1870,

 

Mes chers parents,

 

Je vous écris pour vous dire que je me porte bien. Je me suis battu à Coulmiers depuis 8h du matin jusqu’à 5h du soir. J’ai eu mon cheval tué sous moi. Mais j’en ai été quitte pour une belle peur. Nous ne sommes pas heureux. Je ne m’étends pas davantage sur ma missive mais je vous en dirai plus quand je serai auprès de vous. Je pourrai vous parler.

 

Voilà cinq lettres que je vous écris, et je n’ai pas reçu de réponse. Je pense que vous ne devez pas être heureux non plus. Je ne vous demande pas d’argent parce que vous ne devez pas en avoir de trop. Si vous m’en envoyez, mettez cela dans un mandat.

 

J’ai vu sur le champ de bataille Castonet et Darenne de Sceaux. Ils sont comme moi : ils n’ont rien attrapé. Je te dirai que nous allons marcher sur Paris depuis Angers. J’ai vu le père Poulin : il m’a donné 5 francs, et cela m’a fait plaisir. J’ai vu le beau-frère à Souchet et sa sœur. Ils se portent bien. Je te dirai que j’ai déjà fait 100 lieues depuis que je suis soldat : j’ai été à Dreux, à Chartres, au Mans, à Vierzon, à Châteauroux, à Limoges, à Angers, à Blois, à Artenay, à Orléans. Pour m’écrire : Sandrin Julien au 1er train d’artillerie, 1er peloton, 12 principales 16ème corps d’armée, Armée de la Loire. Je voudrais être auprès de vous et je vous embrasse ».

 

Mais après cette euphorie, de courte durée, les choses se gâtent pour l’Armée de la Loire. Plutôt que poursuivre le mouvement sur Paris, elle s’enferme dans Orléans pour s’y refaire une santé. Et les Allemands en profitent pour encercler à nouveau la ville. Par la suite, les Français livrent bataille à plusieurs reprises et sont à chaque fois battus. Il faut encore et toujours aller chercher son salut vers le sud… En mars 1871, Julien Sandrin écrit une nouvelle fois à ses parents :

 

« Mes chers parents,

 

Je vous écris ces quelques mots pour vous dire que je vais bien. Je n’ai pas reçu votre lettre. Je la recevrai quand j’arriverai sur Bayonne. Je vous écrirai aussi quand je serai à Angoulême. Nous avons encore cinq jours de marche. Je sais que vous n’avez pas reçu toutes mes lettres, mais n’en soyez pas fâchés. Je me suis trouvé à 11 batailles : la première c’était quand j’avais 49 jours de soldat. A Orléans. Je n’étais pas trop hardi. J’ai été fait prisonnier deux fois. Je suis resté une fois 2 jours et un fois 9 jours. Une fois, tout près d’Etampes, nous étions 18.000 hommes et 100 pièces de canon contre 40.000. Nous nous sommes bien battus 6 jours de suite et le 7ème nous avons battu en retraite. C’est là que nous avons été faits prisonniers. Nous étions 5.000 à 6.000 et nous avons tous été pris. Ils ont pris aussi toute notre artillerie. On mangeait pas tous les jours. »

 

Après avoir faussé compagnie aux Prussiens, Julien Sandrin regagne son régiment et continue sa retraite en direction du sud de la France : Angoulême, Langon, Tarbes, et enfin Perpignan, au camp d’Orles où l’unité va rester pendant plusieurs mois. Il en profite pour envoyer plusieurs lettres à ses parents et demande, entre autres, des nouvelles d’une connaissance de la famille, Madame Jubin, et de ses deux filles, dont la chère Adélaïde. Le 10 mai 1871, le traité de Francfort met fin à la guerre. On compte, du côté français, près de 139.000 morts.

 

« Mes chers parents,

 

Je vous écris cette lettre pour vous dire que je pars pour Versailles. Le Dépôt de mon régiment va en Afrique et comme je ne veux pas y aller je vais rentrer sur Versailles. Je pense que nous allons rentrer par étapes avec au moins 5 à 6 semaines de voyage. Nous ne pouvons pas rester là car on nous fait trop de misère. Je pars donc et avec 50 hommes, nous allons compléter une batterie qui manque d’hommes car ils ont été tués. »

 

Julien Sandrin rejoint Bourg-la-Reine à pied. Epuisé, n’en pouvant plus physiquement ni moralement, il s’est alité en arrivant chez ses parents et s’est endormi pour ne plus se réveiller. Il n’avait pas vingt et un ans. Sa mère ne survivra pas à son absence et mourra l’année suivant son retour. A la mort de Julien, Adélaïde Jubin se découvrira pour le jeune homme un amour qu’elle-même ignorait et ne se mariera jamais car il est des absents qu’on ne remplace pas ».