"Un épisode douloureux" par Lucien Thouvenin, de Clamart.

Publié le 8 Janvier 2010


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« Loin des états-majors, la vie du soldat est faite le plus souvent de courage, de volonté, de patience. Parfois, en un instant, elle est teintée d’héroïsme… dans une simplicité qui touche au sublime.

 

 

 

C’était en novembre 1944, dans un secteur montagneux, en Savoie. Des éléments de la 4ème Division marocaine de montagne (DMM) étaient postés non loin du village de Termignon, à la frontière entre la France et l’Italie. Nous avions face à nous, une division mongole, dont les cadres étaient des officiers allemands. A la suite de multiples accrochages avec les tirailleurs marocains, nos ennemis s’étaient rendus à l’évidence qu’il leur était préférable de se tenir tranquille. Néanmoins, le commandement français estimait ne pas être à l’abri d’infiltrations. Il faut savoir que les Mongols s’étaient rendus coupables d’exactions abominables parmi les populations des communes de Saint-Michel et de Saint-Jean-de-Maurienne. L’injustice était totale : les plaintes déposées auprès de la Kommandantur étaient restées lettres mortes.

 

Aussi, le commandement demanda au génie d’installer des barbelés truffés de mines anti-personnelles. Quelques jours plus tard, les travaux étaient réalisés, grâce aux sapeurs de la 1ère section de la 2ème compagnie du 82ème bataillon du génie divisionnaire de la 4ème DMM (dont le chef de section était le lieutenant Croisé).

 

La neige se mit à tomber plusieurs jours durant. Puis le froid fit place à un redoux aussi soudain qu’inattendu. La terre se tassa, laissant apparaître les sommets des mines piégées. Un lieutenant d’infanterie visitant le passage s’en aperçut et prononça cette phrase : « Il faut de la bonne volonté pour sauter sur vos mines ». Le reproche n’était pas acceptable. Des discussions eurent lieu afin de savoir quelle attitude adopter. Le génie déclara qu’il était préférable que les mines fussent camouflées. Un volontaire se présenta : le caporal Jullié, le plus charmant des garçons qui soit. Bachelier à 17 ans, il s’était engagé quelques mois plus tard et avait rejoint le 19ème régiment du génie, basé à Hussein-Day.

 

Jullié se dirigea alors vers le champ de mines. Le sergent-chef que j’étais alors lui cria : « Eh Jullié, avez-vous les goupilles de sécurité ? ». Il me répondit : « Oui, chef. Ne vous en faites pas. »

 

Et ce furent ses dernières paroles. Nous entendîmes une explosion. Nous nous précipitâmes vers le barrage. Jullié était là, devant nous. Etendu sur le côté. La tête arrachée par la déflagration. Il ne restait que le fond de la boîte crânienne. Que s’était-il passé ? Vraisemblablement le vêtement du caporal Jullié avait dû s’accrocher dans un barbelé, tirant sur le fil de la mine piégée provoquant son fonctionnement. Ou encore le percuteur avait-il été libéré avant que le malheureux ne place la goupille de sécurité. Quoiqu’il en soit, le jeune homme gentil qui me parlait une minute plus tôt était mort. Pour dégager son corps, il fallut prendre mille précautions.

 

Après cette tragédie, le commandant du bataillon décréta dans une note de service que tout champ de mines ne devait être modifié en aucune façon.

 

Des dizaines d’années sont passées. Je n’ai jamais effacé de ma mémoire la mort du jeune caporal Eugène Jullié, tué le 6 novembre 1944 par l’une de nos mines ».

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