Publié le 1 Décembre 2013

 

ElianeJughon

Eliane Jughon.

 

 

Eliane Jughon est décédée le 9 février 2013 à l’âge de 87 ans. Dès sa jeunesse, elle avait participé à l’accueil des enfants déportés lors de leur retour en France. Engagée volontaire en Indochine en qualité d’opérateur cinéma, elle avait ensuite participé à la récupération des prisonniers libérés des camps du Vietminh. Puis, elle avait rejoint l’Algérie et servit au sein du Service Social des Armées.

 

Elle quitta l’Armée avec le grade de sergent-chef. Résidant à Colombes, elle y avait créé en septembre 1970, la première “Mini-School’’ chargée d’enseigner l’anglais aux tous petits. Ecole maintenant présente dans de nombreux départements en France et en Outre-mer, grâce à l’action de son président, Olivier Jughon, qui a pris la succession de sa mère depuis une vingtaine d’années.

 

Sylvie Jughon, fille d’Eliane, nous a fait parvenir le livre « Trente Centimes » (éditions Lettres du Monde) qu’Eliane Jughon avait publié en 1994. Voici un extrait relatif à la libération des prisonniers français des camps du Vietminh en 1954.

 

« En 1952, je m’engage dans l’Armée coloniale en tant que Personnel Féminin de l’Armée de Terre (PFAT) comme opératrice de cinéma. Ce choix correspond au fait que je n’ai pas envie de faire du secrétariat dans un bureau, que je ne veux pas plier des parachutes à longueur de temps, que la mécanographie m’est étrangère et que je ne suis ni assistante sociale, ni infirmière.

 

En 1952, je rejoins la caserne où nous jouons au petit soldat : nous faisons nos classes ; on nous apprend à nous mettre au garde à vous, à saluer, à faire nos lits au carré, à exécuter des quarts de tour, des demi-tours, à marcher au pas ; des tas de choses indispensables à la vie d’une femme. Nous avons d’affreux uniformes kakis et des calots sur la tête. Nous défilons en chantant dans les rues de Versailles, les plus petites devant, les grandes derrière. Beaucoup de succès auprès des populations locales (…).

 

Je m’envole pour l’Indochine : c’est mon baptême de l’air ; cinq escales : Nice, Beyrouth, Bagdad, Karachi, Calcutta. A chaque escale, nous changeons de tenue avec la température qui se réchauffe considérablement. Vingt-neuf heures de vol : voyage merveilleux.

 

Je rejoins le service cinéma : dans la journée, je m’occupe des matériels ; le soir, je fais des séances dans la campagne environnante ; nous rentrons à toute allure pour ne pas nous faire tirer dessus. (…) Au bout de six semaines, je pars pour Hanoi, mon affectation définitive étant le Tonkin. Hanoi, plus sévère, plus froide, mais tellement fascinante. Je loge à la villa du service social ; car le service cinéma fait partie du service social. Une belle villa blanche entourée d’un jardin ; en bas, le mess ; en haut, les chambres. Le service cinéma est à environ quinze cents mètres, près du Petit Lac. Je commence par quelques séances de cinéma dans les environs avec le « Bourgogne », nom donné à la camionnette Dodge. Puis je pars pour Haiphong avec l’équipe « Alsace » ; je fais des séances de cinéma en ville, aux environs, à la base aérienne de Catbi (…). Il pleut ; pays triste. On patauge dans la boue. Secteur de Hung-Yen entièrement vietnamien ; c’est très intéressant de discuter avec les officiers autochtones ; ils parlent bien le français, croient en l’avenir du Vietnam avec la France ; ils sont tristes de voir l’emprise communiste sur leur pays, provoquant cette guerre qui les partage (…).

 

Le 7 mai 1954, à notre grande stupeur, car même si nous savions que ça allait très mal, nous pensions que nous ne pouvions pas perdre, Dien-Bien-Phu tombe. Un de mes équipiers y est ; il y mourra sur la route, en rejoignant les camps. Le service social réquisitionne les opératrices de cinéma pour convoyer les LCM (Landing Craft Medium, bateaux de débarquement) qui doivent procéder à l’échange de prisonniers avec les Viets.

 

A Viétri, après avoir rendu aux Viets leurs prisonniers, nous attendons leur bon vouloir pour récupérer les nôtres, quelquefois plusieurs jours ; en attendant, nous vivons sur les LCM dans un confort plus que précaire. Puis, nos prisonniers arrivent par vagues ; les Viets nous les rendent dans une ambiance de kermesse : violoneux, banderoles, on s’embrasse, on chante : « Ce n’est qu’un au revoir » et nous voyons arriver de pauvres bougres maigres, exténués, dont certains sont prisonniers depuis quatre ans. J’accueille sur « mon » LCM les trois premiers officiers libérés : deux lieutenants très fatigués et un jeune capitaine en assez bon état. Cap sur Hanoi. Sur le bateau, nous ravitaillons, soignons tous ces garçons et prenons leurs messages que nous irons télégraphier à leurs familles en arrivant. Le soir de ce jour, je suis littéralement kidnappée par les autorités militaires du Tonkin : « Comment ai-je trouvé ces trois officiers ? Que m’ont-ils dit ? Ont-ils tenu des propos communistes ? Il faut aller à l’hôpital pour les faire parler… ».

 

Le jeune capitaine, qui dans la suite sera Secrétaire d’Etat aux Anciens Combattants (NDLR : il s’agit de Jean-Jacques Beucler), pendant trois heures expose la situation, au Camp n°1, des officiers faits prisonniers sur la RC4 en 1950. Rapidement, ils ont compris que s’ils n’entraient pas le « système » des Viets, ceux-ci les laisseraient petit à petit mourir de faim et de démoralisation. Aussi, ont-ils accepté d’être politiquement rééduqués et ont-ils laissé croire qu’ils devenaient convaincus des bienfaits du communisme (…).

 

Puis, je repars pour Viétri chercher d’autres prisonniers. Sur le quai, à Hanoi, à chaque retour, le général Cogny, commandant en chef des Forces du Tonkin, accueille les prisonniers, puis route vers l’hôpital Lanessan.

 

Le 3 septembre 1954, nous ramenons pratiquement le reste des officiers prisonniers, tant les anciens de la RC4 que ceux de Dien-Bien-Phu, dont le général de Castries ; amaigri, fatigué, digne, il tombe dans les bras du général Cogny à la descente du bateau. Je ramène aussi sur mon LCM Daniel Camus, reporter à Paris-Match et Pierre Schoendoerffer, correspondant de guerre à Dien-Bien-Phu.

 

Savent-ils tous ces hommes, que j’ai ramenés de Viétri et pour qui j’ai été l’image de la liberté retrouvée, le service qu’ils m’ont rendu en me plongeant dans une époque extraordinaire ? C’est pour cela que, depuis, j’assiste à leurs réunions amicales qui, au début, avaient lieu tous les dix ans, puis tous les cinq ans et maintenant tous les deux ans ».

 

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Publié le 29 Novembre 2013

 

Billand Claude

 

Par le transfert de sa sépulture dans le carré militaire, la ville de Bois-Colombes a rendu hommage, le 31 octobre 2013, à l’un de ses enfants tombés lors des combats de la libération de Paris et de ses environs, le 25 août 1944.

 

En effet, ce jour-là, en début d’après-midi, le maquis de Lorris auquel appartenait Claude Billand progressait le long de la Seine vers le Pont de la Concorde et le Pont Alexandre III, sous un feu nourri. L’objectif était alors de mener l’assaut décisif au ministère des affaires étrangères en coordination avec la 2ème division blindée du général Leclerc.

 

C’est alors que, face à l’Assemblée nationale, Claude Billand trouva la mort au cours d’une manœuvre témoignant de son courage. Il fut tué par des grenades allemandes sous les yeux de son frère, Georges. Claude Billand aurait eu 23 ans le 29 septembre 1944, il était étudiant en physique-chimie.

 

L’engagement chez les Billand a été total : le grand-père, sous-lieutenant à la compagnie 1913 du 2e régiment du génie fut cité à l’ordre de l’Armée pendant la Première Guerre mondiale. A la génération suivante, Marcel, frère de Claude, fut arrêté sur son lieu de travail en janvier 1943, au titre du STO et envoyé au camp de prisonniers de Beitsblatter en Allemagne, jusqu’en 1945. Quand au troisième frère, Georges, il était chef de groupe de la 5e section du maquis de Lorris. Il fut blessé lors de l’attaque qui mit fin aux jours de Claude.

 

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Publié le 17 Novembre 2013

 

marche mort

Détenus de Dachau pendant une Marche de la Mort.

 

François Perrot nait à Strasbourg en 1921. Passionné par l’Histoire de France, élevé dans le culte du sacrifice de ses « grands anciens », il se destine à l’Ecole militaire de Saint-Cyr. Après la défaite de l’armée française en mai – juin 1940, il se trouve avec sa famille à Orléans puis dans le Lot, où, au milieu de soldats français en déroute, il écoute le discours du maréchal Pétain puis l’appel du général de Gaulle le 18 juin.

 

Dès octobre 1940, il fonde à Gap un groupe de lycéens résistants à l’occupant. L’année suivante, il tente, en vain, de rejoindre la France Libre. En 1942, il prend la tête de la section d’un mouvement de la Résistance Intérieure Française au sein de l’Ecole Libre des Sciences Politiques.

 

En 1943, arrêté par la Gestapo, il est interné à Fresnes puis est envoyé au camp de Compiègne pour monter dans l’un des convois avec pour destination les « camps de la mort ». D’abord interné à Buchenwald (matricule 21189), il est transféré au camp de Flossenbürg en avril 1945.

 

Libéré en mai 1945, François Perrot va entamer une triple carrière : au Commissariat à l’Energie Atomique, où il est Chef de Service ; en parallèle, il travaille dans les associations du monde combattant et du Devoir de Mémoire : président de l’UNADIF 92 (Union Nationale des Associations de Déportés et Familles de Disparus), vice-président de la Fondation Nationale pour la Mémoire de la Déportation, président d’honneur du comité du Souvenir Français de Vaucresson. Enfin, au service de ses concitoyens, il est pendant de nombreuses années maire-adjoint de Vaucresson. Croix de Guerre et Médaille militaire, Officier dans l’Ordre national du Mérite, François Perrot est Grand-Officier dans l’ordre de la Légion d’Honneur.

 

En 1995, il participe à l’ouvrage « Leçons de Ténèbres » (sous la direction de Jean Manson, éditions Plon). Le texte ci-dessous intitulé « Marches de la Mort » est extrait de ce livre.

 

 

« Les Marches de la mort ».

 

« Le froid printemps de 1945 fut pour beaucoup la période la plus dure de la déportation, une sorte d’apothéose funèbre, de couronnement d’épines, de Golgotha ! Même si, jusque-là, la mort nous guettait à chaque instant, nous nous étions plus ou moins installés dans la vie concentrationnaire, en accomplissant notre tâche quotidienne, en tentant de nous fondre dans la masse et de ne pas nous signaler à l’attention des SS, des kapos, des Vorarbeiter... ».

 

 

« De Buchenwald à Flossenbürg ».

 

« Cela avait commencé par Auschwitz dès le mois de janvier. Puis les évacuations se généralisèrent en avril.

 

En ce qui me concerne, affecté le 9 octobre 1943 au Kommando de Berlstedt, qui dépendait du camp de Buchenwald, où j’étais arrivé le 18 septembre 1943, je fus replié avec tous mes camarades sur le camp principal le 4 avril 1945. Nous partîmes le 6 avril en direction de l’est, fuyant devant l’avance américaine. Nous étions entassés dans des wagons de marchandises découverts, du type « minéralier ». Sans manger et sans boire, serrés les uns contre les autres, sans pouvoir nous asseoir et, encore moins, nous coucher, nous roulions jour et nuit. Je me souviens de la joie vengeresse qui nous étreignit en traversant Chemnitz complètement détruite. Nous nous disions : « Nous allons mourir, mais nous ne serrons pas les seuls ! » De temps à autre, le convoi s’arrêtait en raison des bombardements et les SS s’abritaient sous les wagons.

 

Puis, nous repartions. Un jour, le convoi bifurqua pour prendre la direction du sud afin de ne pas se retrouver face à l’Armée rouge. Ce furent alors les beaux paysages de la Bohême : Komotov (Komotau en allemand), Karlovy Vary (Karlsbad), Marianské-Lazné (Marienbad) qui n’avait pas encore été illustré par Alain Resnais. Puis, dans la petite gare de Tachov (Tachau), le train s’arrêta : les SS nous dirent que nous allions continuer à pied et demandèrent que ceux qui se sentaient incapables de marcher sortent des rangs. Bien qu’ayant, comme beaucoup d’autres, les chevilles très gonflées par la station debout prolongée depuis plusieurs jours, mes amis Marcel Pernin, Auguste Vercey et moi jugeâmes prudent de rester avec le gros de la troupe qui se dirigea aussitôt ver l’ouest pour franchir les monts de Bohême (plus précisément l’Oberpfälzer Wald). Nous ne devions plus jamais revoir nos camarades qui avaient déclaré ne pouvoir marcher. Ils furent abattus et leurs restes enterrés avec d’autres victimes de la Marche de la mort. Leur fosse commune est surmontée d’une sorte de tertre et d’un modeste monument.

 

Il fallut marcher et franchir la montagne qui sépare la Bohême de la Bavière et qui culmine à environ mille mètres. Une trentaine de kilomètres fut parcourue.

 

Ce fut notre première « marche de la mort ». Parmi ces milliers d’hommes, de tous âges, de toutes nationalités, affaiblis par des mois ou des années de mauvais traitements, de sous-alimentation, de coups, d’humiliations, beaucoup ne purent supporter ces nouvelles épreuves ; ils s’arrêtaient ou tombaient sur la route et étaient immédiatement achevés d’une balle dans la tête.

 

Cela dura plusieurs jours, sans  nourriture, sans boissons... Nous couchions la nuit au bord du chemin, après avoir bu l’eau des fossés et mangé quelques herbes ou pissenlits. Beaucoup d’entre nous étaient malades (dysenterie, érysipèle...).

 

Le jour, nous traversions de rares villages. Deux souvenirs contradictoires restent gravés dans ma mémoire. Un jour, au bord de la route, mon regard a croisé ceux, apitoyés, d’un couple de civils en promenade avec un bébé. Une autre fois, à moins que ce ne soit le même jour, des enfants ont jetés des cailloux aux « criminels » qu’ils voyaient passer. Un peu partout, à chaque carrefour, se dressait un calvaire, comme un signe !

 

La nuit était tombée lorsque nous parvînmes à Flossenbürg. Mes camarades et moi nous souviendrons de cette arrivée lugubre, sinistre, apocalyptique. Les SS criaient et frappaient, les chiens aboyaient, quelques rares lumières scintillaient dans l’obscurité et notre pitoyable troupeau fut poussé dans le hall de l’usine Messerschmitt où gisaient quelques éléments d’avions. Il y avait des flaques de sang et nous crûmes tous que c’était là l’aboutissement de notre vie, une sorte d’abattoir infernal... Puis, le calme s’établit et, épuisés, nous avons sombrés dans le sommeil, écroulés sur le ciment entre des morceaux d’avions.

 

Le lendemain matin, cela devait être le 15 ou le 16 avril, nous fûmes répartis dans les baraques surpeuplées du camp. Celui-ci, conçu pour 4.000 hommes, en comptait alors 17.000, compte tenu du retour au bercail de nombreux kommandos. Il ne nous restait plus qu’à nous installer à même le sol, sous les châlits. Mais, au moins, recevions-nous notre ration de liquide chaud qui tenait lieu de soupe et un peu de pain, et, surtout, n’avions-nous plus à marcher, ni, d’ailleurs, à travailler.

 

Tous les matins, nous trouvions dans les latrines les morts de la nuit qui nous regardaient fixement.

 

Au bout de quelques jours, une canonnade fut entendue au loin. Les SS, ou leurs auxiliaires, quittèrent certains miradors après y avoir installé des drapeaux blancs. Le bruit courut que le camp allait se rendre. La joie et l’espoir firent briller nos yeux au fond des orbites creuses de nos crânes décharnés.

 

Hélas, peu de temps après, les gardiens reprirent leur place et les drapeaux blancs disparurent ! »

 

 

« Flossenbürg à Cham ».

 

« Le 20 avril, il fallut reprendre la route, en plusieurs colonnes, vers le sud cette fois, vers Dachau ou vers un hypothétique « réduit alpin ». Et la même horreur se renouvela : les nuits au bord du chemin, ou dans les bois, l’eau des fossés, les pissenlits, la maladie, la fatigue, l’épuisement. Il fallut parcourir 30 kilomètres par jour, sans nourriture, si ce n’est un demi-pain reçu au départ, sans boisson. Le froid pénétrait à travers nos mauvais vêtements de Fibranne, nos pieds saignaient dans nos claquettes. Des coups de feu retentissaient tout au long de la colonne, annonçant la mort de tous ceux qui n’en pouvaient plus et qui rendaient l’âme quelques jours ou quelques heures avant la libération. Il nous fallait bander toute notre énergie, faire appel à nos dernières forces physiques et morales pour marcher, marcher encore. J’ai même l’impression d’avoir parfois marché en dormant, à moins que je n’aie dormi en marchant...

 

Et toujours, ces coups de feu lancinants ! C’était vraiment « Marche ou crève » !

 

Il y a eu quatre colonnes dont le départ s’échelonna dans la journée entre 9 heures et 17 heures, en tout environ 15.000 hommes, dont 7.000 arrivés de Buchenwald.

 

Pour comprendre les conditions dans lesquelles se sont déroulés ces « marches de la mort », il faut essayer de s’imaginer ce mois d’avril 1945, qui vit s’installer progressivement le chaos en Allemagne. Les armées de terre alliées de l’Ouest et de l’Est, marchant à la rencontre les unes des autres, enserraient la Wehrmacht dans un étau inexorable ; l’aviation bombardait les colonnes ennemies en retraite, les nœuds ferroviaires, les mines, et, bien sûr, les villes dans cette guerre qu’Hitler avait voulue totale ; les populations civiles quittaient les villes, fuyant devant l’avance alliée, comme les Belges et les Français en juin 1940 ; les SS ayant reçu d’Himmler l’ordre de ne pas laisser de traces de leurs forfaits, tantôt ramenaient les kommandos vers les camps, tantôt évacuaient ceux-ci vers on ne sait quelle destination, en abattant tous ceux qui ne pouvaient plus avancer, tantôt liquidaient les déportés au lance-flammes où à la mitrailleuse. Il y avait là une gigantesque fourmilière désorganisée, se divisant en toute une série d’exodes, dans une confusion de plus en plus grande, dans une horreur sans cesse grandissante, vers un crépuscule des Dieux.

 

Le 23 avril, les survivants de Buchenwald et de Flossenbürg furent libérés par une colonne de la 11ème division blindée de l’Armée Patton sur une route de Cham, les uns à Straubing, les autres à Wetterfeld, les derniers, parmi lesquels je figurais, à Untertraubenbach. Les corps des victimes de cette « marche de la mort » ont été inhumés, en général provisoirement, dans de villages traversés, puis exhumés et regroupés soit à Neunburg, soit à Flossenbürg. Quelques-uns ont été restitués aux familles. Cet exode de la « route de Cham » a concerné plus de 14.000 déportés et a coûté la vie à près de la moitié d’entre eux, si près de la libération ! D’autres moururent d’épuisement dans les jours qui suivirent.

 

Quant aux survivants, ils furent rassemblés et hébergés dans le 120th Evacuation Hospital de Cham ; beaucoup retrouvèrent la mère patrie le 16 mai, où ils passèrent par le centre de rapatriement de l’abbaye Saint-Clément de Metz.

 

Ces deux « Marches de la mort », à une semaine d’intervalle, furent, avec l’hiver 1943-1944 passé dans la carrière de Berlstedt, les moments les plus horribles de ma déportation. Beaucoup de camarades d’autres camps subirent le même sort.

 

Je dédie ce témoignage à la mémoire de mon ami Roger Hébert, vice-président de l’A.D.I.F. des Hauts-de-Seine, décédé le 29 octobre 1994 à Meudon. Ancien maquisard du Vercors, arrêté par les Italiens, remis à la Gestapo, parti quelques jours avant moi de Compiègne pour Buchenwald, il fut affecté au kommando de Langenstein. En avril 1945, évacué sur les routes, il se retrouva en pleine bataille. Une rafale le faucha : un SS se dirigea vers lui donner le coup de grâce ; la balle traversa le cou sans le tuer... Son heure n’était pas venue ! »

 

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Publié le 9 Novembre 2013

 

2013-6-Asnieres Remerciements

 

Le comité d’Asnières du Souvenir Français a dans ses missions la conservation de la mémoire de ceux qui sont morts pour la France et de la transmettre aux jeunes générations.

 

Nous avons eu le plaisir de financer au Mont Valérien, le déplacement de 121 écoliers des classes de CM2 de l’école Sainte-Geneviève d’Asnières. Lors de la visite, un des élèves de Madame Pichard (professeur) a lu une lettre d’un fusillé adressée à son jeune fils, ajoutant à l’émotion de ce lieu, mémorial de la France libre.

 

Cette visite laissera une émotion particulière aux élèves.

 

Le groupe a été également accompagné par Monsieur Henri Potiron (adhérent au SF d’Asnières), Monsieur Guy Barrault (Président honoraire du SF d’Asnières) et Xavier Mélard (Président du Souvenir Français d’Asnières).

 

 

Thierry LE GAC

Secrétaire – comité d’Asnières du Souvenir Français

 

 

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Publié le 25 Octobre 2013

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Comme chaque année, le Comité du Souvenir Français de Châtenay-Malabry organise une cérémonie œcuménique à la mémoire des soldats morts pour la France.

 

En présence du général Delbauffe, contrôleur général des armées et président général du Souvenir Français, d’André Labour, Délégué général pour les Hauts-de-Seine, de Françoise-Marie Belin, présidente du Comité de Chatenay-Malabry et bien entendu de Monsieur Georges Siffredi, maire de la commune, vice-président du conseil général des Hauts-de-Seine, cette cérémonie se déroulera le dimanche 10 novembre 2013, en l’église copte Sainte-Marie-Saint-Marc de Chatenay, à 16 heures.

 

La cérémonie religieuse sera célébrée par :

 

  • - Le Père Lucas Guirgis, de l’église copte orthodoxe Sainte-Marie Saint-Marc.
  • - Le Pasteur Philippe Kabongo Mbaya, de l’église réformée de Robinson.
  • - Jean-Marie Parant, diacre de la paroisse Saint-Germain l’Auxerrois et Sainte-Thérèse d’Avila.

 

Renseignements au Souvenir Français de Chatenay-Malabry au 01 46 60 67 89.

 

 

Venez nombreux !

 

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Publié le 24 Octobre 2013

 

 

2013-10-12, Bourg-la-Reine

De gauche à droite: Claude Pocholle, président du Comité de Bourg-la-Reine; Bernard Chopin, vice-président national; André Labour, Délégué général; Jean-Noël Chevreau, maire de Bourg-la-Reine.

 

La Délégation des Hauts-de-Seine du Souvenir Français remercie Monsieur Chevreau, son équipe municipale, ainsi que le président du Comité de Bourg-la-Reine, Claude Pocholle et tous ses adhérents, pour l'organisation et la réussite du congrès du samedi 12 octobre.

 

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Publié le 20 Octobre 2013

 

Dargols Bernard 2

Juin 1944 : Bernard Dargols et sa jeep « La Bastille ».

 

8 août 2013. La Garenne-Colombes. Rue de l’Aigle. Beau nom quand on est citoyen américain, et que le symbole de son pays est un aigle (un pygargue pour être plus précis) à tête blanche !

 

Bernard Dargols est donc Américain, depuis qu’un jour de 1944 son supérieur hiérarchique lui a proposé, tout en conservant sa nationalité française. Le parcours jusqu’à cette cérémonie n’avait pas été simple. Celui qui s’en suivit, encore moins…

 

 

Machines à coudre.

 

« Je suis né à Paris en mai 1920. Cela a son importance. Non pas la date en tant que telle, mais parce qu’en France, à cette époque, cela signifiait être appelé à l’armée 20 ans plus tard. En mai 1940 !

 

Ma famille était dans la machine à coudre. Mon père tenait un atelier d’importation de machines destinées à l’industrie, qui se situait au numéro 8 de la rue des Francs Bourgeois, en plein quartier du Marais. Il était la tête de pont de fabricants américains tels que Dearborn ou Consolidated. Cette affaire marchait bien. Après moi, mes parents eurent deux autres garçons.

 

A l’école, je n’étais pas le meilleur. Pour moi les résultats étaient, certes importants, mais sans y accorder plus de valeur qu’il ne le fallait. J’affectionnais particulièrement le calcul mental – et ma mémoire a toujours été excellente – et l’anglais. L’une comme l’autre de ces matières me servira plus tard ! En attendant, je collectionnais les prix de camaraderie et cela ne m’empêcha pas de poursuivre ma scolarité au lycée Turgot, préparant les Arts et Métiers. Je me destinais à être Gadzarts.»

 

 

A NYC.

 

« A l’âge de 18 ans, mon père me convoqua dans son bureau. Il m’expliqua que j’étais l’aîné et de ce fait devait un jour reprendre l’affaire familiale. Il n’était pas question d’être un « fils à papa ». Je l’entends encore me faire la morale sur le principe du travail et de l’apprentissage et non du legs et de la cuiller en argent ! Pour se faire, il s’était mis d’accord avec ses fournisseurs et partenaires américains : je partais pour une année de stage aux Amériques. Ainsi, je connaîtrais le métier et serait plus à l’aise en anglais.

 

Imaginez donc un peu : moi le jeune titi parisien, rêvant devant les photographies de la Grosse Pomme, écoutant la musique de jazz, ne concevant le cinéma qu’Américain, j’étais en plein rêve. J’allais aux Etats-Unis ! Le monde s’ouvrait devant moi.

 

Je pris le bateau Paris pour New York. Après un passage rapide à Ellis Island – je n’étais pas considéré comme émigrant – je pris mes quartiers chez nos fabricants et reçus un accueil formidable de la part des ouvriers. A l’époque, comme aujourd’hui encore, dire qu’on était Français et qui plus est de Paris, attirait spontanément la sympathie. Et puis, mes cours d’anglais, et la qualité remarquable de mon professeur du Turgot, me permirent de familiariser de suite, même si mon accent « so british » était quelque peu moqué. Dans un premier temps, je fus hébergé chez de lointains cousins, installés dans le borough de Brooklyn. Puis je déménageai dans Manhattan, dans la 108ème West.

 

Mai 1940 : j’ai vingt ans et la France est en guerre. Je suis appelé par le consulat de France aux Etats-Unis. Je dois passer une visite médicale afin de savoir si je suis apte au service national. Je dois une année à la République et pas question de s’y soustraire. « Ne bougez pas, on vous appellera » me dit-on après les résultats positifs des examens. J’attends toujours… ».

 

 

France Libre ou US Army ?

 

« Un mois plus tard, à l’occasion d’actualités vues au cinéma, je prends conscience de l’effondrement de mon pays. Pis que cela ! A Montoire, dans le centre de la France, le maréchal Pétain vient saluer Adolf Hitler. C’en est trop. Non seulement indigné, j’avais aussi le désir ardent de ma battre pour mon pays. Après quelques renseignements, je sollicite un rendez-vous auprès du représentant new-yorkais de la France Libre. Il s’agissait du colonel Alexandre de Manziarly. Un homme charmant, amputé d’une jambe pendant la Première Guerre mondiale. Il m’explique que la France Libre a besoin d’hommes comme moi. Je peux partir dès que possible en Angleterre et je serai bien accueilli. Je pourrais être rapidement nommé officier, tant le manque d’hommes fait défaut aux troupes du général.

 

Je m’en retournai auprès de mes amis et leur expliquai la situation. Ils n’appuyèrent pas ma démarche, expliquant pour l’un que les rapports entre de Gaulle et Churchill étaient médiocres – ce qui ne laissait augurer rien de bon – et pour l’autre qu’entre soldats gaullistes et officiers vichystes, cela sentait bien un parfum de guerre civile ! J’attendis et continuais mon travail.

 

Néanmoins convaincu par la force du général de Gaulle, je fondis une association, la « Jeunesse France Libre » pour soutenir son action. La cotisation était de 25 cents et tous les gens que je connaissais étaient impitoyablement chassés pour devenir membres ! Parmi eux, se trouvait une jeune française, nommée Françoise… Mon soutien se matérialisa également par une lettre d’encouragements que j’écrivis sous le nom de Bernard Darvil – ma famille étant restée à Paris, pas question pour moi de la mettre en danger – et le grand journal New-York Times la publia !

 

Au lendemain de l’attaque japonaise sur Pearl Harbor, le 7 décembre 1941, le président Franklin Roosevelt déclara la guerre au Japon. De ce fait, les Etats-Unis ayant ouvert la conscription, mes camarades n’hésitèrent pas : ils signèrent presque tous. « Pourquoi ne viendrais-tu pas avec nous ? » me dirent-ils ? De France, j’avais quelques nouvelles via la Croix Rouge établie en Suisse. Les restrictions pour les juifs se multipliaient. Nous sommes juifs. Peu portés sur la religion et plutôt laïcs. Mais pour l’Etat français, peu importait qu’on soit pratiquant ou laïc : on était d’abord juif. Plus question pour moi de tergiverser. Je signais mon engagement dans l’armée américaine. »

 

 

Dans l’US Army.

 

« Au début de 1943, deux choses étaient essentielles pour moi : faire venir ma famille aux Etats-Unis et poursuivre mon engagement. Mon père et mes frères réussirent à fuir la France et passer par Cuba. Ils y restèrent quatorze mois car les autorités américaines exigeaient la constitution de dossiers très complexes – et complets ! – et cela nécessitait des sommes d’argent conséquentes. Les dirigeants de firmes que nous représentions en France prêtèrent les montants exigés à mon père, et lui dirent : « Tu nous rembourseras quand nous aurons gagné la guerre ». Il le fit, au dollar près !

 

J’intégrai le Fort Dix, centre militaire du New Jersey où je fis mes classes pendant plusieurs mois, puis on m’envoya au Camp Croft en Caroline du Nord où je fus nommé sergent-chef à la Military Intelligence Services, que l’on peut résumer aux termes de « Service des renseignements Militaires ». Elle était composée de trois sections : la première regroupant les Américains d’origine allemande ; la deuxième, faite pour l’interprétation des photographies aériennes – en relief ! – prises en Europe et la troisième, composée des éléments chargés d’interroger les civils français. Nous devions tout apprendre par cœur : le nom des divisions allemandes, leurs compositions, leur armement…

 

Tout cela me passionnait mais je commençais à douter de mon départ pour l’Europe. D’autant que plusieurs de mes camarades se battaient déjà dans le Pacifique. Et puis, un jour, nous étions en décembre 1943, je reçu un ordre : j’étais envoyé en Angleterre ! C’était sûr : tôt au tard, je reverrais Paris et la Normandie ! J’embarquai sur le Queen Elisabeth et j’arrivai en Ecosse quelques semaines plus tard. De là, je partis pour le Pays de Galles, où se trouvait mon camp d’entraînement. J’y restai près de six mois. Mon rôle consistait à enseigner « La France » aux soldats US !

 

A la veille de juin 1944, mon supérieur me proposa de devenir citoyen américain, sans pour autant perdre ma nationalité française : « Si tu restes Français, me dit-il, avec ton uniforme US, et que les Allemands te prennent, alors il n’est pas impossible que tu finisses fusillé ! Si tu es Américain, alors ils te considéreront comme un soldat et ils traiteront comme tel ». Je n’hésitai guère plus de quelques secondes ! Avec mon grade de sergent-chef, on me confia deux jeeps, une remorque et six gars à diriger. J’étais rattaché à la prestigieuse 2ème division d’infanterie américaine. »

 

 

In the « Indianhead » Infantry Division.

 

« Forte de 13.000 hommes, la Indianhead – son écusson représente une tête d’Indien – a été formée par le général Pershing, en France, en 1917. Elle a combattu à Bois-Belleau, à Saint-Mihiel et sur la Marne en 1918.

 

En juin 1944, nous n’étions pas au courant de tout, loin s’en faut, mais on se doutait de quelque chose à voir l’accélération des préparatifs. Nous savions que nous allions prendre le bateau – pour la France ? Pour la Belgique ? – et que ce ne serait pas une croisière. Le 5 juin, on nous fit monter dans un bateau – un Liberty ship – au port de Cardiff. Nous étions tous pétrifiés de peur. Mais quand on a peur à plusieurs centaines d’hommes, on trouve toujours un moyen de se réconforter, d’imaginer qu’on va s’en sortir. Au départ, notre bateau était seul. Et nous restâmes trois jours en mer, mais au fur et à mesure que nous approchâmes des côtes françaises, ce furent des milliers de bateaux qui s’offrirent à nos vues !

 

Le 8 juin au matin, une formidable canonnade commença. Notre commandement savait que les Allemands, bousculés par les premières vagues du 6 juin, avaient reculés de près de 3  kilomètres. Mais un retour est toujours possible. On nous fit monter dans des barges de débarquement et quelques instants plus tard, je retrouvais le sol de France, à Saint-Laurent-sur-Mer, sur la plage que nous appelions Omaha Beach ! »

 

 

La campagne de France.

 

« Le quartier-général de la division fut installé dans le village de Formigny. Mais auparavant, je fus appelé par le colonel Christiansen, chef du G2, l’unité de renseignement. Avec ma jeep et un MP (« Military Police »), je devais entrer dans Formigny et interroger les habitants : « Les Allemands sont-ils encore dans le coin ? Loin ? Près ? Combien sont-ils ? Demandent-ils à manger ? Ont-ils de l’argent pour payer ? Quelles sont les unités vues ou aperçues ? Quand ils bivouaquent, à quelle heure se lèvent-ils ? Où se trouvent leurs réserves de munition, leurs dépôts de carburant ?… ». En fonction des renseignements que je rapportais, des décisions étaient prises. Ainsi, notre seule jeep pénétra, au pas, dans le village. Nous n’en menions pas large… Aujourd’hui, la petite route que nous avions empruntée de la plage à Formigny porte mon nom !

 

Plus tard, on me demanda « d’ouvrir » de même les villages de Trévières, Cerisy-la-Forêt, Saint-Georges-d’Elle (près de Saint-Lô), Brétigny… Tout cela en direction de la Bretagne. A chaque fois, je cherchais la ferme dont les bâtis étaient les plus grands. Normalement, c’étaient celles qui pouvaient abriter le plus grand nombre de soldats. A chaque fois, je reçus un accueil délirant : « On vous attendait depuis si longtemps ! ». Pensez-donc : un soldat américain, parlant parfaitement le français, qui conduit une jeep appelée La Bastille, qui distribue du chocolat et des chewing-gums à qui veut bien ! J’étais moi aussi en plein rêve.

 

Par la suite, la division pris la route de Brest qu’une armée allemande tenait fermement. Les combats durèrent plus d’un mois, entre août et septembre 1944. Puis, toujours, dans le cadre du G2, notre campagne nous porta à Bastogne en Belgique. Mais là, pas de Français à interroger : les habitants ne parlaient que l’allemand ! Aussi, je fus muté sur Paris, dans les anciens locaux de la Kommandantur, place de l’Opéra… Je profitai de mon passage dans la capitale pour visiter ma mère : quatre longues années que je ne l’avais vue… Ma pudeur m’interdit d’en dire plus. »

 

 

Retour aux USA.

 

« Janvier 1946 : je reçus mon ordre de démobilisation. Mais les formalités étaient à remplir à Fort Dix. Je suivis les ordres : bateau à Marseille et retour aux USA. Je retrouvais mon point de départ, puis ma famille à New-York et notre association la « Jeunesse France Libre ». Je retrouvai également la jeune et belle Françoise… que j’épousai quelques semaines plus tard à Manhattan !

 

Retour en France, où nous reprîmes tous ensemble, notre vie et l’atelier laissé en sommeil pendant ces années terribles. Pas tous d’ailleurs. Plusieurs de mes oncles et tantes avaient été déportées et n’étaient pas rentrés des camps hitlériens.

 

Avec Françoise, nous eûmes trois enfants, une fille aînée, professeure d’anglais, notre cadette, professeure de français à New-York et notre fils, médecin à Paris, au sein de l’association SOS Médecins.

 

L’atelier de la rue des Francs Bourgeois se portait bien et notre activité se développa. Associé avec l’un de mes frères, il reprit l’affaire à mon départ en retraite en 1985 ».

Dargols Bernard

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Publié le 5 Octobre 2013

 

Bataille de Coulmiers

Le salut à la Victoire (bataille de Coulmiers) ; œuvre du peintre Etienne Dujardin-Beaumetz.

 

 

Isabelle Moity-Legrand a eu une remarquable idée : placer dans un ouvrage destiné à sa famille et ses amis, les récits et lettres de trois de ses aïeux, trois « morts pour la France ». Il s’agit de Julien Sandrin, oncle de son grand-père, mort en 1871, de Joseph Legrand, son grand-père, mort lors de la Première Guerre mondiale et de son père, Raoul Legrand, mort en déportation à Buchenwald.

 

Cet ouvrage a été publié par les Editions Lacour, installées à Nîmes, en décembre 2010.

 

* * *

 

« Julien Sandrin naît à Paris en 1850 sous la IIème République. Il est l’aîné d’une fratrie de quatre garçons dont les suivants se prénomment Edmond, Augustin et Ferdinand. Le grand-père paternel de Julien est un homme important : il est maître de poste, c’est-à-dire responsable d’un relais de poste à Sceaux, à vingt kilomètres de Paris. Le père de Julien est métreur-couvreur. C’est un ouvrier très qualifié et il a ouvert sa propre entreprise de couverture-plomberie. L’entreprise est d’abord installée dans des quartiers insalubres de Paris, mais doit rapidement déménager avec les travaux de modernisation et d’embellissement de la capitale, dus au baron Hausmann. Aussi, la famille vient-elle s’installer à Bourg-la-Reine. C’est là que le jeune Julien passe son enfance.

 

En 1870, Julien Sandrin a vingt ans. L’Empire français vient de déclarer la guerre à la Prusse. A cette époque, les jeunes gens ne sont pas encore astreints au service militaire obligatoire. Mais la loi oblige les hommes mobilisables à s’inscrire sur les registres communaux : c’est la conscription. Un tirage au sort désigne ceux qui doivent effectuer cinq années de service militaire, avec la possibilité pour les plus riches de se trouver un remplaçant moyennant une compensation financière. En cas d’entrée en guerre du pays, la levée en masse mobilise tous les hommes valides.

 

Julien a tiré le mauvais numéro. Il est conscrit, mobilisé dans l’artillerie. Entre juillet 1870 et mai 1871, Julien Sandrin va écrire des dizaines de lettres à ses parents ».

 

* * *

 

« Chartres, le 27 juillet 1870,

 

Mes chers parents. Je vous écris ces quelques mots pour vous dire que je me porte bien. Je désire que ma lettre vous trouve de même. Je vous dirai que je suis parti lundi de Versailles. Nous ne pensons pas rester longtemps à Chartres, mais aussitôt que nous en partirons je vous écrirai de suite. Si vous aviez besoin de m’écrire : Sandrin Julien au 1er Régiment du train d’artillerie à la 10ème compagnie à Chartres en Eure-et-Loir. Rien de plus à vous dire pour le moment et je vous embrasse très fort ».

 

Le 1er régiment va parcourir des centaines de kilomètres, à la poursuite ou devant l’ennemi. Après avoir encerclé Paris, plusieurs armées prussiennes se dirigent vers la Loire, pour anéantir celles qui Français qui ont retraité vers le sud (comme d’autres l’ont fait vers le nord ou la Franche-Comté). Le 12 octobre, les Bavarois entrent dans Orléans. A Blois, le 16ème corps d’armée est créé et Julien y est incorporé. Les Français se réorganisent. Ils livrent bataille, sous le commandement du général d’Aurelles de Paladines, et l’emportent à Coulmiers, à une vingtaine de kilomètres à l’ouest d’Orléans. L’artillerie française est pour une fois particulièrement efficace : des obus tombent par centaines dans le camp des soldats bavarois, créant la panique. Ils retraitent en désordre. Au soir, les Français font leur retour dans la ville. Ils y rencontrent les populations locales et toutes celles et ceux qui ont fui la capitale et sa banlieue, encerclées par l’ennemi.

 

 

« Le 16 novembre 1870,

 

Mes chers parents,

 

Je vous écris pour vous dire que je me porte bien. Je me suis battu à Coulmiers depuis 8h du matin jusqu’à 5h du soir. J’ai eu mon cheval tué sous moi. Mais j’en ai été quitte pour une belle peur. Nous ne sommes pas heureux. Je ne m’étends pas davantage sur ma missive mais je vous en dirai plus quand je serai auprès de vous. Je pourrai vous parler.

 

Voilà cinq lettres que je vous écris, et je n’ai pas reçu de réponse. Je pense que vous ne devez pas être heureux non plus. Je ne vous demande pas d’argent parce que vous ne devez pas en avoir de trop. Si vous m’en envoyez, mettez cela dans un mandat.

 

J’ai vu sur le champ de bataille Castonet et Darenne de Sceaux. Ils sont comme moi : ils n’ont rien attrapé. Je te dirai que nous allons marcher sur Paris depuis Angers. J’ai vu le père Poulin : il m’a donné 5 francs, et cela m’a fait plaisir. J’ai vu le beau-frère à Souchet et sa sœur. Ils se portent bien. Je te dirai que j’ai déjà fait 100 lieues depuis que je suis soldat : j’ai été à Dreux, à Chartres, au Mans, à Vierzon, à Châteauroux, à Limoges, à Angers, à Blois, à Artenay, à Orléans. Pour m’écrire : Sandrin Julien au 1er train d’artillerie, 1er peloton, 12 principales 16ème corps d’armée, Armée de la Loire. Je voudrais être auprès de vous et je vous embrasse ».

 

Mais après cette euphorie, de courte durée, les choses se gâtent pour l’Armée de la Loire. Plutôt que poursuivre le mouvement sur Paris, elle s’enferme dans Orléans pour s’y refaire une santé. Et les Allemands en profitent pour encercler à nouveau la ville. Par la suite, les Français livrent bataille à plusieurs reprises et sont à chaque fois battus. Il faut encore et toujours aller chercher son salut vers le sud… En mars 1871, Julien Sandrin écrit une nouvelle fois à ses parents :

 

« Mes chers parents,

 

Je vous écris ces quelques mots pour vous dire que je vais bien. Je n’ai pas reçu votre lettre. Je la recevrai quand j’arriverai sur Bayonne. Je vous écrirai aussi quand je serai à Angoulême. Nous avons encore cinq jours de marche. Je sais que vous n’avez pas reçu toutes mes lettres, mais n’en soyez pas fâchés. Je me suis trouvé à 11 batailles : la première c’était quand j’avais 49 jours de soldat. A Orléans. Je n’étais pas trop hardi. J’ai été fait prisonnier deux fois. Je suis resté une fois 2 jours et un fois 9 jours. Une fois, tout près d’Etampes, nous étions 18.000 hommes et 100 pièces de canon contre 40.000. Nous nous sommes bien battus 6 jours de suite et le 7ème nous avons battu en retraite. C’est là que nous avons été faits prisonniers. Nous étions 5.000 à 6.000 et nous avons tous été pris. Ils ont pris aussi toute notre artillerie. On mangeait pas tous les jours. »

 

Après avoir faussé compagnie aux Prussiens, Julien Sandrin regagne son régiment et continue sa retraite en direction du sud de la France : Angoulême, Langon, Tarbes, et enfin Perpignan, au camp d’Orles où l’unité va rester pendant plusieurs mois. Il en profite pour envoyer plusieurs lettres à ses parents et demande, entre autres, des nouvelles d’une connaissance de la famille, Madame Jubin, et de ses deux filles, dont la chère Adélaïde. Le 10 mai 1871, le traité de Francfort met fin à la guerre. On compte, du côté français, près de 139.000 morts.

 

« Mes chers parents,

 

Je vous écris cette lettre pour vous dire que je pars pour Versailles. Le Dépôt de mon régiment va en Afrique et comme je ne veux pas y aller je vais rentrer sur Versailles. Je pense que nous allons rentrer par étapes avec au moins 5 à 6 semaines de voyage. Nous ne pouvons pas rester là car on nous fait trop de misère. Je pars donc et avec 50 hommes, nous allons compléter une batterie qui manque d’hommes car ils ont été tués. »

 

Julien Sandrin rejoint Bourg-la-Reine à pied. Epuisé, n’en pouvant plus physiquement ni moralement, il s’est alité en arrivant chez ses parents et s’est endormi pour ne plus se réveiller. Il n’avait pas vingt et un ans. Sa mère ne survivra pas à son absence et mourra l’année suivant son retour. A la mort de Julien, Adélaïde Jubin se découvrira pour le jeune homme un amour qu’elle-même ignorait et ne se mariera jamais car il est des absents qu’on ne remplace pas ».

 

 

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Publié le 29 Septembre 2013

 

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La bataille de la Marne.

Septembre 1914. Les armées françaises et allemandes sont en train d’en découdre dans ce qui restera pour l’Histoire la Bataille de la Marne. Le général allemand von Klück vient de faire une erreur magistrale : alors qu’il peut, en quelques heures, atteindre Paris et prendre la capitale – ce qui aurait un effet cataclysmique sur les troupes françaises – il effectue un mouvement vers l’est pensant encercler l’ensemble des armées françaises. Mais, tout à l’exécution de sa manœuvre, il ne fait pas attention aux Ière et IIème armées (général Dubail et général Curières de Castelnau) qui sont restées stationnées en Lorraine et qui deviennent le pivot de la contre-offensive française.

Concentrée le long de la Marne, la VIeme armée commandée par le général Maunoury, et créée par Joffre pour l’occasion, engage les Allemands le 5 septembre 1914, et soutient les combats jusqu’au 9, grâce, entre autres, à l’envoi d’urgence de dix-mille hommes de la garnison de Paris (commandée par le général Gallieni), dont une partie sera transportée par les célèbres taxis parisiens que l’on appellera « Les Taxis de la Marne ».

Au centre du dispositif français, Joffre nomme le général Foch à la tête d’une nouvelle IXème armée, chargée d’éviter toute brèche dans la région des marais de Saint-Gond (ouest du département de la Marne).

Du 6 au 8 septembre, les Alliés ne réussissent pas à remporter une victoire décisive. Le 7, le Corps expéditionnaire britannique force le passage du grand Morin, rivière du nord de la Seine-et-Marne, puis le lendemain, franchit le petit Morin et arrive aux bords de la Marne. Au même moment, la cavalerie française de Franchet d’Esperey traverse aussi le petit Morin, alors que Foch doit reculer sur ses positions dans les marais.

Le 9 septembre, Joffre décide d’une nouvelle contre-attaque au nord de Meaux sur l’Ourcq. Il effectue une trouée de cinquante kilomètres dans les lignes ennemies, ce qui permet à la Veme armée et au Corps expéditionnaire britannique d’attaquer les armées Allemandes exposées sur leur flanc en pleine manœuvre, les stoppant et les obligeant au repli sur la ligne Noyon-Verdun le long de l’Aisne.

Le 13 septembre, les Allemands établissent des positions défensives solidement implantées qui figeront le front. Certains diront « Ce fut une bataille gagnée mais une victoire perdue » car elle laisse les vainqueurs maîtres du terrain, mais elle ne peut infliger au vaincu ce sentiment d’infériorité sans espoir qui est la marque d’une défaite définitive. Cependant, la Marne représente la première victoire stratégique de la guerre, car, par leur succès, les Alliés rendent inéluctable pour l’Allemagne une guerre longue et couteuse sur deux fronts.

 

« Ma campagne ».

Maurice Joron est né en 1883. Dessinateur et peintre reconnu, il participe régulièrement aux Salons et gagne sa vie en collaborant à des journaux. Peu à peu, il se spécialise dans les portraits. Après la guerre, il sera l’un des piliers de périodiques comme Le Crapouillot.

Mobilisé en 1914, il est intègre le 46ème RI dont les casernements sont à Paris et à Fontainebleau. Unité de la 10ème division d’infanterie et du 5èmecorps d’armée, le régiment participe à la fin du mois d’août 1914 à la retraite des armées (après avoir attaqué les Allemands et pénétré en territoire ennemi, les Français sont violemment repoussés ; c’est la phase précédant la bataille de la Marne).

 

A posteriori de la bataille, Maurice Joron écrit des lettres à une femme, qu’il appelle « ma mère » (il s’agit de Madame Tavernier, qui habite Paris) et qui racontent son engagement du 6 septembre 1914, au cours duquel il est grièvement blessé à une cheville (1). S’ensuivra près d’une année d’hôpital.

 

« Le 6 septembre 1914. Une journée de combat, la dernière pour moi, de la bataille de l’Ourcq. Au soir de laquelle, je fus blessé d’une balle de shrapnel à la cheville droite.

Après avoir, la veille, pris contact avec les Allemands à Yverny, les avoir chassés de Monthyon et fait reculer d’environ 5 kilomètres, cette seconde journée de cette bataille s’est passée à la 55ème division, dans la plaine de Barcy… Ce matin-là, à l’aube de la victoire, je repassais forcément les phases du combat en constatant les effets : trous d’obus, maisons effondrées, brûlées, murs crénelés troués et abattus, meules incendiées, la ruine, le château de Monthyon saccagé, un vieux paysan nous montrant au passage sa blessure à la tête que lui avait fait la crosse d’un mauser pour n’avoir pas donné son meilleur vin…

A partir de la petite gare, la compagnie prit la formation de marche sous le feu de l’artillerie. Nous primes la direction de la ferme Saint-Gobert et nous fûmes bientôt sur le plateau de Barcy sous une voûte de mitraille hurlante. Nous entrons dans la mitraille, les officiers nous exhortent pour surmonter la terrible impression que nous cause la grêle des balles ; nous avons un mort, notre camarade est tombé sur le nez, sa tête découverte laisse voir le sang bouillonnant sur le crâne, deux sont blessés au bras…

Nous sommes dans un vacarme épouvantable, ayant à gauche Barcy et à droite un peu derrière nous Marcilly, couverts et disparaissant dans l’éclatement des énormes marmites allemandes qui brûlent. Le régiment progresse par vagues successives ; les bonds se font par sections, elles se couvrent les unes les autres dans leur mouvement. Elles ne tirent pas. Les Allemands sont terrés, invisibles…

Je vois le colonel, debout dans cet enfer. Il est blessé mortellement d’une balle dans la poitrine. Il retire son dolman et ayant agrafé sa croix sur sa chemise toute rouge, il lance ses soldats contre l’ennemi dans un geste émouvant et héroïque…

Parvenus à la tranchée allemande, nous en dégageons les occupants avec entrain et fureur. Pour reprendre en main leurs hommes, se regrouper et lancer un deuxième assaut, les officiers font sonner le rassemblement. La deuxième vague s’ébranle à la baïonnette. C’est à ce moment que les 77 nous arrivent drus et éclatent tout près. Le destin a voulu qu’une balle reçue dans la cheville droite m’oblige à cesser le dur mais joyeux combat et à rentrer dans la vie civile après plus d’un an d’hôpital. »

 

Plus tard, Maurice Joron reprendra ses activités de correspondant de presse et illustrera sa « campagne » par plusieurs ouvrages dessinés. Nous vous proposons de feuilleter quelques-unes de ces pages dans l’album intitulé « 2013-09-09, Maurice Joron ».

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(1)  La correspondance et les dessins nous ont été communiquées par la fille de Maurice Joron, Marie-Louise Joron, adhérente du Souvenir Français de Vaucresson.

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Publié le 3 Septembre 2013

 

La Garenne-Colombes-20130525-00134

Années 1930 : Roger Poulet à l’Ecole Saint-Joseph de La Garenne-Colombes (derrière et à gauche de l’abbé).

 

Samedi 25 mai 2013. Nous rencontrons Monsieur Roger Poulet qui habite la commune de La Garenne-Colombes.

 

Un gamin parisien.

« Je suis né à La Garenne le 21 janvier 1917. Je vous laisse compter et je sais que cela en fait pas mal au compteur ! Nous étions alors en pleine guerre. La bataille de Verdun venait d’être remportée. D’ailleurs mon père était au front. Comme il avait une formation d’écuyer, les chefs le placèrent au débourrage et au dressage des chevaux. Il commença par des chevaux de l’armée française et par la suite on lui en confia du contingent américain. Tout se passait bien jusqu’au jour où il fut chargé et renversé par un cheval : réformé !

 

Après la guerre, il entra chez De Dion-Bouton, qui était alors un constructeur de moteurs et d’automobiles remarquable. Il commença comme simple ouvrier pour finir chef d’atelier. Quelques années plus tôt, il avait rencontré ma mère, qui travaillait en tant que domestique dans une maison bourgeoise.

 

Me voilà donc, gamin, dans les rues de La Garenne. Et ce n’est rien de dire que la ville a bien changé depuis. Fils unique, je suivis une scolarité somme toute normale pour l’époque, si ce n’est qu’elle fut pour une grande partie religieuse. Placé à Saint-Joseph, auprès d’un maître d’école extraordinaire, l’abbé Rouillau, j’obtins assez facilement mon certificat d’études. De là, entrée dans la vie active à travers l’apprentissage et je devins tailleur. En ce temps-là, il y en avait quinze à Courbevoie et tout autant à La Garenne-colombes. »

 

Une « drôle de guerre ».

« En 1937, je fus appelé pour faire mon service militaire. Nommé au 23ème RIF (régiment d’infanterie des frontières), dans la forteresse d’Haguenau, mon temps fut prolongé à la veille de la déclaration de la Seconde Guerre mondiale. Une fois par mois, pour nous dégourdir les jambes, nous faisions une marche de 15 km, avec tout le barda sur le dos. En 1939, je fus mobilisé en Alsace, à Bischwiller. C’est là que je vécut, comme mes camarades la « drôle de guerre », selon l’expression du journaliste Roland Dorgelès, qui s’y connaissait en guerre !

 

Comme cela est bien connu, la Ligne Maginot ne servit pas à grand-chose : les Allemands attendirent les beaux jours et passèrent à la fois par la Belgique et les Ardennes, réputées infranchissables (« Tu parles ! »). Ma section ne s’attarda pas à la forteresse – il y avait longtemps que nous avions été dépassés par les forces allemandes – alors, fort l’honneur, nous combattîmes quelques jours dans les Vosges. Un jour pas comme un autre, nous fûmes encerclés. Nous devenions ce que tout le monde appelait des « PG » : des prisonniers de guerre. Les Allemands nous conduisirent sur Strasbourg et de là nous primes le train pour Nuremberg ».

 

Prisonnier en Allemagne puis en Pologne.

« Stalag 13A, Commando 2700, tel était ma nouvelle unité. J’avais indiqué mon métier dans le civil et je fus ainsi envoyé à Der Schuhfabrik (la fabrique à chaussures) où l’on me demanda de gérer la réfection d’uniformes de la Wehrmacht. On les passait par paquets de 10 dans une grande chaudière et on remplaçait ce qui faisait défaut : boutons, fermetures, …

 

On couchait au 5ème étage de l’usine et le matin on prenait le petit-déjeuner au rez-de-chaussée. Les mois passant – nous étions déjà en 1941 – et comme j’étais violoniste, avec des camarades nous montâmes une petite troupe de Théâtre aux Armées. Plusieurs Allemands trouvaient que c’était une bonne idée et nous encourageaient. Ils n’étaient pas tous des salauds ! A cette époque, j’étais parfois aussi employé au grand théâtre de Nuremberg en tant que machiniste. Et puis vint la catastrophe…

 

Evénement qui commença pourtant si bien. J’avais repéré une jeune allemande, superbe. Elle ne semblait pas non plus insensible à mon charme de « titi parisien ». Alors, ce qui devait arriver arriva bien sûr. Et de plus je me fis prendre la main – si je puis dire – dans le sac !

 

La sentence fut sévère : « Attendu que le prisonnier de guerre français, Poulet Roger, matricule 69.045 au Stalag XIII, est accusé, étant suspect, d’avoir désobéi continuellement aux ordres, attendu qu’il entrait en relations coupables avec M.H., épouse âgée de 23 ans, attendu qu’il l’embrassait une fois dans la cantine, attendu qu’ils avaient convenu de se rencontrer sur un terrain sportif, et qu’ils (…), alors par ces faits et ces motifs, le prisonnier de guerre français Poulet Roger est renvoyé devant le conseil de guerre ». Et c’est ainsi que je me retrouvai en prison à Graudenz (aujourd’hui Grudziadz) dans le nord-ouest de la Pologne, sur le fleuve Vistule. Je n’en menais pas large…

 

Mon métier me sauva encore une fois. Nous étions 6 par cellule et nous étions engagés dans divers travaux. Je fus muté dans un atelier de couture, ou nous devions rapiécer des uniformes. Je résistais comme je pouvais et ce fut un miracle que je ne pris pas une balle. Une fois, un officier me surpris en train de cisailler des vestes : deux semaines de cave ! Je m’y fis, comme on se fait à tout ».

 

La grande marche.

« Le 21 janvier 1944, alors que je fêtais mes 27 ans, un ordre d’évacuation nous mit dehors des baraques, en colonnes par quatre. Nous ne savions pas grand-chose, mais on entendait bien parfois le canon tonner au loin. A voir les têtes de nos gardiens, les vainqueurs avaient changé de camp. Nous sortîmes avec ce que nous avions sur nous et tant mieux pour ceux qui étaient bien chaussés. Et malheur aux faibles, aux malades, aux chétifs, à ceux qui n’avaient pas ou plus de chaussures. Sous la conduite de soldats de la Wehrmacht, nous entamâmes une marche de plusieurs centaines de kilomètres. On commença par traverser la Vistule, comme l’avaient fait 132 ans plus tôt les soldats de la Grande Armée de l’Empereur. Evidemment, nous laissâmes rapidement derrière nous des gars qui avaient les pieds gelés, d’autres qui se vidaient du fait de la dysenterie. On mangeait ce qu’on trouvait, parfois ce qu’on nous donnait, et bien souvent ce furent des pommes de terre.

 

Le soir, nous étions regroupés dans des chambrées de 50 ou 60 gars, et il y avait de tout là-dedans. Les microbes s’en donnaient à cœur joie. Une nuit, nous fûmes réveillés par les hurlements d’un prisonnier : gris d’appendicite aigüe. On partit au petit matin, le laissant là, agoniser, à la merci du premier venu.

 

Les soldats allemands relâchaient de plus en plus la surveillance. Certains désertaient, d’autres paraissaient sans courage. La morgue du début était bien loin. Nous étions par groupes de 100 ou 200 soldats. Un jour, alors que nous étions proches du lac de Constance – nous avions bien traversé toute la Pologne et toute l’Allemagne soit plus de 1.000 kilomètres – je décidai avec deux camarades qu’il était temps de foutre le camp ! J’avais encore en tête quelques leçons de géographie : si la Suisse n’était pas loin, Strasbourg non plus ».

 

L’évasion.

« La chance fut toujours avec nous. Nous partîmes d’un coup, sans nous retourner. Après quelques heures de marche, nous arrivâmes dans un petit village quasi déserté par ses habitants. Dans une grange, nous trouvâmes des vêtements militaires. Cela pouvait être utile et c’était de toute façon mieux que nos frusques usées, déchirées et déguenillées. Un peu plus loin, dans une ferme, une dame allemande nous donna deux ou trois bricoles à manger. Plus tard, dans un autre village, nous tombâmes sur un vieux garage, à peine moins âgé que son propriétaire. Une voiture de marque Adler trainait là. Je ne sus jamais si mon audace, nos quelques mots d’Allemand ou nos uniformes, ou tout bonnement la lassitude du gars, tant est si bien qu’il nous remit le véhicule en état de marche. L’un de mes camarades ayant trouvé un peu d’essence dans un bidon – encore une fois, la chance était avec nous – nous pûmes quitter l’endroit, et direction plein ouest vers la frontière française.

 

Tout au long de notre périple, nous rencontrâmes beaucoup de monde, mais sans jamais être inquiété. Il régnait sur les routes un bazar indescriptible : des militaires, des civils, des matériels étaient laissés à l’abandon dans des fossés…Après quelques temps, nous vîmes une colonne de soldats US. Nous nous mîmes à hurler nos qualités de prisonniers français. Notre équipée amusa les Américains, qui nous indiquèrent la direction à suivre. Nous étions alors en avril 1945. Mais franchir la frontière pour entrer en France fut une toute autre histoire : nous fûmes arrêtés par les Français pour port illégal d’uniformes, vol de voiture, j’en passe et des meilleures ! Deux jours de prison que dura la plaisanterie.

 

Le 5 mai 1945, on nous libéra et nous prîmes un train pour Paris. A la gare de l’Est, un convoi nous emmena directement au cinéma le Rex, sur les Grands boulevards, où nous passâmes des formalités administratives. Enfin, le 7 mai, je franchis le portail de la maison familiale, quittée sept années plus tôt. Près de 70 ans après, je peux encore décrire la tête que fit maman ! Le lendemain, avec les copains, je fêtais la fin de la guerre sur les Champs-Elysées et le 9 mai, j’étais de retour chez mon patron pour reprendre mon travail de tailleur.

 

Travail que j’exerçai en tant qu’artisan pendant quelques années. Mais l’URSSAF ayant eu raison de mes économies, je quittai l’artisanat pour entrer d’abord chez Armand Thiery puis dans la maison Burton, où je terminai ma carrière en tant que responsable technique des prises de mesures. Auparavant, je m’étais marié et nous eûmes deux belles filles ».

 

 La Garenne-Colombes-20130525-00135

 

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