Publié le 28 Août 2013

 

Denoix de St Marc - 2eme CIPLE

Indochine 1952 : le capitaine Elie Denoix de Saint-Marc à la tête de la Compagnie Indochinoise de Parachutistes de la Légion Etrangère du 2ème BEP.

 

 

Hélie de Saint Marc, qui vient de mourir, connut un destin exceptionnel. Ne serait-ce que parce qu'au cours de sa longue vie il fut successivement l'homme de l'humiliation, de l'engagement, de la proscription avant d'être finalement réhabilité.

 

Humiliation: au printemps 1940, un adolescent assiste à Bordeaux à l'arrivée de l'armée française en déroute. Peu après, il entre dans la Résistance, décide de gagner l'Espagne, avant d'être arrêté dans les Pyrénées et déporté en Allemagne, au redoutable camp de travail de Langenstein.

 

Engagement: en 1945, un rescapé mal à l'aise dans la France de la Libération délaisse le statut que peut lui conférer son passé incontestable de résistant déporté, pour endosser la défroque mal taillée d'officier de la Légion étrangère. Avec l'armée française, il plonge dans une guerre incertaine en Indochine.

 

Proscription: en avril 1961, le commandant en second du 1er REP choisit la sédition pour protester contre la politique algérienne du général de Gaulle. Après l'échec du putsch, il connaît la prison.

Réhabilitation: longtemps, Hélie de Saint Marc reste silencieux, muré dans ses souffrances, acceptant son manteau de paria. Jusqu'à ce que l'amitié quasi paternelle qu'il porte à son neveu, l'éditeur Laurent Beccaria, le pousse à accepter de témoigner.

 

En 1989, Hélie Denoix de Saint Marc témoigne dans l'émission Apostrophes en 1989, après la sortie de sa biographie.

 

L'ancien officier, sorti de prison en 1966, qui vit paisiblement à Lyon, en pratiquant avec bonheur l'art d'être grand-père, devient en quelques livres l'icône d'un pays en mal de références.

 

Un mélange de tradition et de liberté

 

Hélie Denoix de Saint Marc incarnait la grandeur et la servitude de la vie militaire. De tout, il tirait des leçons de vie. Il relatait des faits d'armes oubliés, décrivait des héros inconnus. Il avait fait du Letton qui lui avait sauvé la vie à Langenstein, de son frère d'armes l'adjudant Bonnin mort en Indochine, du lieutenant Yves Schoen, son beau-frère, de Jacques Morin, son camarade de la Légion, des seigneurs et des héros à l'égal d'un Lyautey, d'un Bournazel, d'un Brazza. Au fil de souvenirs élégamment ciselés, il dessinait une autre histoire de France, plus humaine, plus compréhensible que celle des manuels scolaires.

 

Écouter ou lire Saint Marc, c'était voir passer, par la grâce de sa voix étonnamment expressive et de sa plume sensible et claire, une existence riche et intense.

 

Né en 1922, Hélie Denoix de Saint Marc était un fruit de la société bordelaise de l'avant-guerre, et de l'éducation jésuite. Il avait été élevé dans un mélange de tradition et de liberté (n'est-ce pas le directeur de son collège qui l'avait poussé à entrer dans le réseau Jade-Amicol?). De sa vie dans les camps, de son expérience de l'inhumanité, de ses séjours en Indochine, puis en Algérie, il faisait le récit sobre et émouvant, jusqu'aux larmes. Et de son geste de rébellion, il parlait toujours avec retenue, mezza voce, comme s'il était encore hanté par les conséquences de celui-ci.

Ses milliers de lecteurs, ses admirateurs, tous ceux qui se pressaient à ses conférences, aimaient en lui ceci: par son histoire se retrouvaient et se réconciliaient plusieurs France: celle de la Résistance, celle de la démocratie chrétienne et celle de l'Algérie française. Aux diverses phases de son existence, Saint Marc avait su donner une unité, en martelant: «Il n'y a pas d'actes isolés. Tout se tient.» C'était un être profond qui cherchait davantage à comprendre qu'à condamner. D'une conversation avec lui, on tirait toujours quelque chose sur soi-même, sur ses passions, ses tentations ou ses errements.

 

Cortège d'horreur, d'héroïsme et de dilemmes

 

La grande leçon qu'administrait Saint Marc, c'était que le destin d'un homme - et plus largement celui d'un pays - ne se limite pas à une joute entre un Bien et un Mal, un vainqueur et un vaincu. Il avait comme personne connu et subi la guerre, avec son cortège d'horreur, d'héroïsme et de dilemmes: en Indochine, que faire des partisans auxquels l'armée française avait promis assistance, maintenant qu'elle pliait bagage? En Algérie, que dire à ses hommes en opération, alors que le gouvernement avait choisi de négocier avec le FLN?

 

Son parcours chaotique, abîmé, toujours en quête de sens, n'avait en rien altéré sa personnalité complexe et attachante qui faisait de lui un homme de bonne compagnie et lui valait des fidélités en provenance des horizons les plus divers.

 

L'une d'elles, parmi les plus inattendues (et, au fond, des plus bouleversantes), s'était nouée il y a une dizaine d'années avec l'écrivain et journaliste allemand August von Kageneck. Cet ancien officier de la Wehrmacht avait demandé à s'entretenir avec son homologue français. Leur conversation, parsemée d'aveux et de miséricorde, devint un livre, Notre histoire (2002). Kageneck était mort peu de temps après, comme si avoir reçu le salut (et pour ainsi dire l'absolution) d'un fraternel adversaire l'avait apaisé pour l'éternité. Sa photo en uniforme de lieutenant de panzers était dans le bureau de Saint Marc, à côté de celle de sa mère, qu'il vénérait.

 

Rien d'un ancien combattant

 

D'autres admirations pouvaient s'exprimer dans le secret. Ce fut le cas dès son procès, où le commandant de Saint Marc suscita la curiosité des observateurs en se démarquant du profil convenu du «réprouvé». Des intellectuels comme Jean Daniel, Jean d’Ormesson, Régine Deforges, Gilles Perrault, un écrivain comme François Nourissier lui témoignèrent leur estime. Se souvient-on que ses Mémoires, Les Champs de braises, furent couronnés en 1996 par le Femina essai, prix décerné par un jury de romancières a priori peu sensibles au charme noir des traîneurs de sabre?

 

En novembre 2011, Hélie de Saint Marc fut fait grand-croix de la Légion d'honneur par le président de la République. Dans la cour des Invalides, par une matinée glaciale, le vieil homme recru d'épreuves et cerné par la maladie reçut cette récompense debout, des mains de Nicolas Sarkozy. Justice lui était faite. Commentant cette cérémonie, il disait d'une voix où perçait une modestie un brin persifleuse: «La Légion d'honneur, on me l'a donnée, on me l'a reprise, on me l'a rendue…»

 

À ces hommages s'ajoutèrent au fil des ans les nombreux signes de bienveillance de l'institution militaire (notamment grâce à une nouvelle génération d'officiers libérée des cas de conscience qui entravaient leurs aînés), qui furent comme un baume au cœur de cet homme qui prenait tout avec une apparente distance, dissimulant sa sensibilité derrière l'humour et la politesse.

 

Histoire authentique ou apocryphe, il se raconte qu'un jour l'ex-commandant de Saint Marc avait été accosté par une admiratrice qui lui avait glissé: «Je suis fière d'habiter la France, ce pays qui permet à un ancien putschiste de présider le Conseil d'État.» La bonne dame confondait Hélie avec son neveu Renaud (aujourd'hui membre du Conseil constitutionnel). Cette anecdote recèle quelque vérité. La France contemporaine l'avait pleinement adopté, ayant compris que cet homme lui ressemblait, avec ses engagements heureux ou tragiques, ses zones d'ombre, ses chagrins et ses silences.

 

Hélie de Saint Marc n'avait rien d'un «ancien combattant». S'il avait insolemment placardé à la porte de son bureau le mandat d'arrêt délivré contre lui en mai 1961, il parlait de ceux qui avaient été ses adversaires avec mansuétude. Quand un article lui était consacré dans Le Figaro, il ne manquait jamais de demander à son auteur, avec ironie: «Avez-vous eu une réaction des gaullistes?» Son épouse, Manette, et leurs quatre filles s'attachaient à lui faire mener une vie tournée vers l'avenir. Il n'était pas du genre à raconter ses guerres, s'enquérant plutôt de la vie de ses amis, les pressant de questions sur le monde moderne, ses problèmes, ses défis. Ce vieux soldat bardé d'expériences comme d'autres le sont de diplômes n'avait jamais renoncé à scruter son époque pour la rendre un tant soit peu plus intelligible.

 

Énigme insondable

 

L'existence humaine restait pour lui une énigme insondable. À Buchenwald, Saint Marc avait laissé la foi de son enfance. L'éclatement de tout ce qui avait été le socle de son éducation l'avait laissé groggy. Une vie de plus de quatre-vingt-dix ans n'avait pas suffi pour reconstituer entièrement un capital de joie et d'espérance. C'était un être profondément inquiet, qui confessait que sa foi se résumait à une minute de certitude pour cinquante-neuf de doute. Le mal, la souffrance, le handicap d'un enfant, ces mystères douloureux le laissaient sans voix.

Attendant la fin, il confiait récemment avec un détachement de vieux sage: «La semaine dernière, la mort est encore passée tout près de moi. Je l'ai tout de suite reconnue: nous nous sommes si souvent rencontrés.»

 

 

 

Etienne de Montety – Le Figaro – Le 26 août 2013.

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Publié le 25 Août 2013

Anori

 

Sous le patronage du général de division Patrick RIBAYROL,

 

Commandant les écoles militaires de Draguignan,

 

Commandant l’École  de l’Infanterie,

 

 

 

le lieutenant-colonel (h) Patrice FICHET, président,

 

et les membres du conseil d’administration de l’ANORI

 

ont l’honneur de vous convier à assister

 

aux cérémonies de la célébration de la Saint Maurice, patron des Fantassins,

 

 

le vendredi 14 septembre 2012  ‏   : Ravivage de la Flamme sous l’Arc de Triomphe

(Rassemblement terminé à 17h45 en haut des Champs Elysées)

avec la Fédération Nationale des Amicales de Chasseurs à pied, alpins et mécanisés

et la fanfare du 27ième BCA

 

***

 

le samedi 15 septembre 2012 à 16h au Fort-Neuf de Vincennes

 

Dépôt de gerbe à la plaque en l’honneur des élèves des Préparations Militaires

à l’initiative du Conseil de Région Ile de France de l’UNOR (rassemblement terminé à 15h45)

 

Commémoration des combats de SIDI-BRAHIM

et cérémonie de transmission du Drapeau des Chasseurs du 7ème BCA au 13ème BCA

 

 

 

Autour de ces cérémonies, la FNAC organise plusieurs manifestations auxquelles vous êtes conviés le matin :

 

-de 8H30 à 12H : Visite du Mémorial des Chasseurs au Château de Vincennes (Pavillon du Roi)

 

-à 10H30 : Conférence sur un RETEX d’OPEX par un chef de corps d’un Bataillon de Chasseurs au Fort Neuf

 

-à 12H15 : dépôt de gerbes par les Chasseurs au monument aux Morts de Vincennes

 

-à 13h15 : déjeuner amical de la FNAC au Fort Neuf (dans la limite des places disponibles-inscription et règlement obligatoires avant le 4 septembre 2012)

 

 

 

Pour toute ces manifestations :

 tenue 21 (interarmées B2) ou civile sombre - Se munir de cette invitation

RSVP à l’aide du bulletin ci-joint avant le 4 septembre 2012

 

 

Pour de plus amples informations et éventuellement les modifications de dernière minute des cérémonies, connectez vous sur le site de l’ANORI : http://anorinfanterie.free.fr

 

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Publié le 11 Juillet 2013

Vaucresson Gare

 

Le déclenchement de la guerre.

 

J’avais six ans en 1914. Les enfants de mon âge, comme moi-même, nous commençâmes à entendre parler de la guerre par des adultes dès le printemps ; ce mot, pour nous, n’avait pas de sens bien précis, on ne nous donnait que peu d’explications, mais avec une telle prudence, que nous pressentions qu’il s’agissait de quelque chose de grave comme une sorte de danger inconnu pour nos parents et nous-mêmes.

 

La guerre fut déclarée le 2 août 1914, et nous nous rendîmes compte de suite qu’un bouleversement important venait de se produire. Nos pères, nos frères aînés, nos voisins, étaient presque tous des militaires de réserve ; ceux qui avaient un grade d’officier ou de sous-officier détenaient leurs uniformes à domicile. Ils s’empressèrent de s’en revêtir. Tous les hommes, de 20 à 48 ans, nous apparurent sous un jour nouveau, inconnu de nous : ils avaient remplacé leurs vêtements civils et familiers par des tenues de couleurs différentes suivant l’arme dans laquelle ils étaient mobilisés, ornées d’insignes et de numéros différents suivant les régiments qu’ils devaient rejoindre. Ils se rendaient mutuellement visite et échangeaient des propos et des commentaires inhabituels pour nous auxquels nous ne comprenions rien. Certains partaient de chez eux très rapidement, les autres quelques jours plus tard, suivant les dates de leurs ordres de mobilisation.

 

Leurs mères, leurs épouses, leurs fiancées ou leurs sœurs étaient effondrées, beaucoup pleuraient, inquiètes pour leurs militaires, mais aussi par la perspective de rester seules et souvent sans moyen d’assurer leurs existences en l’absence des ressources du travail des hommes, car à cette époque très peu de femmes exerçaient un emploi à l’extérieur de leurs foyers. C’étaient les pères, les maris, voire les frères aînés qui, par leur travail procuraient les ressources nécessaires à la vie des foyers. Malgré notre jeune âge, nous percevions ces inquiétudes, bien sûr, sans pouvoir n’en tirer aucune conclusion.

 

Vint le jour du départ de mon père. Nous l’accompagnâmes, ma mère et moi, jusqu’à la gare de Vaucresson, vers la fin de l’après-midi. Quelques autres hommes partaient aussi le jour même, par le même train. Après tous les gestes d’adieu, prolongés jusqu’à la disparition du dernier wagon, nous regagnâmes notre domicile à pied. Nous marchions en silence et je m’aperçus que ma mère pleurait. Ce fût peut-être la première fois que je la vis pleurer et cela m’impressionna tellement que je me mis moi-même à pleurer comme elle.

 

Nous rentrâmes à la maison à l’heure du dîner. Nous nous mîmes à table. La chaise de mon père était vide et nous mangeâmes à peine tant nos cœurs étaient serrés. Ce fût, ce soir-là, que débuta la vie à deux de ma mère avec moi. Elle devait se poursuivre pendant plus de quatre ans.

 

L’année 1914.

 

Notre nouvelle existence commença à s’organiser pendant les jours qui suivirent. Nous parlions beaucoup de mon père et nous guettions, chaque matin, le passage du facteur dans l’attente fébrile de l’arrivée de la première lettre.

 

Bientôt les événements se précipitèrent, les troupes allemandes étaient victorieuses : elles pénétraient dans notre pays et s’approchaient de Paris. De nombreux habitants, qui étaient principalement des hommes de plus de 50 ans, des femmes et des enfants, partaient précipitamment se réfugier en province dans la famille ou chez des amis. La bataille de la Marne eut lieu en septembre. Nos mères nous en parlaient : nous les enfants, nous ne savions pas trop où cela se passait, mais nous savions que c’était près de chez nous car la nuit, nous entendions dans le lointain le grondement des canons.

 

Les nouvelles arrivaient lentement. L’on n’était informé que par la lecture des journaux du lendemain matin et nous les jeunes enfants qui ne savions pas encore lire, nous n’apprenions que ce que nous en disaient nos mères. Dès la victoire de la Marne acquise, les Allemands se replièrent, ce qui provoqua un grand soulagement et une sorte d’allégresse s’empara des adultes, que nous partagions bien entendu.

 

En ce début de guerre, il n’existait aucune censure, ni restriction de circulation. Mon père avait écrit, juste avant les combats, en nous donnant son lieu de stationnement qui était la position sur laquelle il avait, par la suite, participé à la bataille.

 

Il était en Seine-et-Marne, tout près de chez nous. Ma mère décida que nous irions le voir et dès le lendemain matin, nous primes un train à Paris qui nous transporta rapidement auprès de lui. Cet événement nous permit d’arriver sur les lieux des combats tout de suite après la bataille. Il s’agissait de prés et de champs, récemment fauchés, sur lesquels étaient disséminés les corps des soldats tués, Français et Allemands. Des militaires les enterraient, les plus vite possible, sur place, auprès de l’endroit où ils étaient tombés et signalaient les tombes en y plantant une croix de bois, portant quelques indications. Ces champs étaient survolés par des nuées de corbeaux qui venaient prélever leur nourriture sur les corps non encore enterrés et, détail affreux, ils commençaient toujours par manger les yeux, de telle sorte que ces cadavres avaient tous les orbites vides. C’était la première fois que je voyais des morts et je suis, par la suite, resté longtemps persuadé dans mon esprit d’enfant que la mort se caractérisait par la disparition des yeux au moment du décès.

 

Dans les mois qui suivirent, les soldats creusèrent des tranchées dans lesquelles ils pouvaient poursuivre les combats, avec une meilleure protection et le front se stabilisa.

 

L’année 1915.

 

Une nouvelle vie commença à s’organiser à l’arrière : les femmes prirent la direction de leurs foyers et élevèrent seules leurs enfants, comme des orphelins privés de leurs pères, qui étaient aux armées.

 

Les écoles ouvrirent de nouveau leurs portes. Ma mère me fit inscrire à l’école communale primaire de Vaucresson qui occupait à l’époque la seule partie haute de l’école du Coteau actuelle. Elle était divisée en deux parties égales : au nord (côté plateau Théry) se trouvait l’école des filles et au sud, celle des garçons. La partie basse actuelle de cette école était la place du marché. C’était mon premier contact avec une école. A l’époque, il n’existait pas de classes de maternelles et l’on prenait les enfants directement à l’école primaire vers l’âge de six ans. Chacun des deux moitiés de l’école comprenait deux classes, la petite classe au rez-de-chaussée et la grande au premier étage. Chaque classe était à trois niveaux : on passait ainsi trois années dans chacune d’elles. Les instituteurs étant mobilisés aux armées jusqu’à l’âge de 48 ans, seuls ceux qui étaient plus âgés continuaient leur métier. Aussi, le corps enseignant primaire était principalement composé d’institutrices et comme leur nombre était encore insuffisant, on avait créé des classes à double effectif, comprenant des filles et des garçons. C’est ainsi que ma première année scolaire se déroula dans une classe mixte. Les années suivantes, les choses rentrèrent dans l’ordre : un jeune instituteur gravement blessé au cours des premiers combats, et de ce fait réformé, ayant été affecté à Vaucresson, on récréa une classe de garçons séparée de celle des filles.

 

Les années suivantes.

 

Les mois et les années passant, on s’installa dans la guerre. Pour nous les enfants, elle finissait par devenir une situation normale. Nous jouions à la guerre, chaque quartier de la commune avait son « armée » et le soir, après la sortie des classes, il nous arrivait de nous affronter, quelque fois avec violence, à ce point qu’il y eut parfois des blessés par des coups de bâton ou par des jets de pierres qui étaient notre artillerie. A Vaucresson, la propriété de la Croix Blanche, toujours existante, située au carrefour du Fer Rouge, avait été transformée, dès 1914, en hôpital auxiliaire, tenu par le Comité des Dames Françaises de Garches et de Vaucresson. Il recevait des blessés, souvent mutilés, en voie de consolidation qui venaient y passer leur convalescence. Il fonctionna jusqu’en février 1918.

 

On commença à rencontrer dans les rues de Paris et dans les nôtres, des mutilés, souvent amputés d’un bras ou d’une jambe, marchant en s’aidant d’une canne ou des béquilles et certains autres portant d’affreuses cicatrices au visage qui se qualifièrent, eux-mêmes, de « Gueules Cassées ». Ils devenaient de plus en plus nombreux au fur et à mesure du déroulement des mois de guerre.

 

Dans les écoles, les enfants dont le père ou un frère aîné avait été tué, portaient un morceau de ruban tricolore en haut du bras gauche ou sur leur tablier noir, qui était l’uniforme des écoliers, qui écrivaient avec des plumes trempées dans l’encre noire qui tachait les vêtements.

 

Souvent le matin, en arrivant à l’école, nous apprenions le décès du père de l’un de nos camarades tué au front ou mort de ses blessures, un autre jour c’était un parent blessé ou fait prisonnier. L’inquiétude de nos mères était fréquente, en particulier lorsque les nouvelles de nos pères tardaient à arriver.

 

Paris était bombardée par le tir du canon allemand à longue portée, appelé « La Grosse Bertha », qui envoyait sur la capitale un obus à peu près toutes les vingt minutes. Il y avait aussi des raids aériens, effectués au début de la guerre par de gros dirigeables appelés « Zeppelin ». ils avaient lieu la nuit, les phares de la défense les recherchaient et les éclairaient lorsqu’ils en trouvaient ; on tirait alors vers eux, en général sans les atteindre en raison du peu d’efficacité des armes employées. Ils lançaient quelques bombes assez rudimentaires qui ne provoquaient généralement pas de gros dégâts. Par la suite, des avions nommés « Taubes » les remplacèrent, les bombes qu’ils lâchaient étaient un peu plus dangereuses.

 

Au niveau de la population, on assistait au début des grandes évolutions : les épouses qui n’avaient pour vivre que de modestes allocations de « femmes de mobilisés » étaient contraintes de chercher des emplois qu’elles trouvaient assez facilement en remplacement des hommes sous les drapeaux, certaines mêmes étaient embauchées dans les usines où l’on « tournait des obus ».

 

A partir de 1916, les denrées alimentaires commencèrent à se raréfier, on commença à distribuer des cartes d’alimentation portant des tickets détachables et à voir des files d’attente, qui devenaient de plus en plus longues, devant les boutiques des commerçants.

 

L’hiver 1917 fut extrêmement rigoureux et difficile à supporter, le charbon se faisant rare, car les mines du nord de la France étaient occupées par les Allemands ou situées dans les zones de combats.

 

Pendant toutes ces années les seules vraies joies que nous éprouvions étaient les visites de nos pères lorsqu’ils pouvaient obtenir une permission de quelques jours, ce qui se produisait une fois ou deux par an, mais elles étaient trop courtes et le jour du départ arrivait bientôt, ramenant la tristesse, l’angoisse et les larmes au foyer.

 

L’armistice du 11 novembre 1918.

 

Depuis quelques jours, nous entendions parler d’armistice, nous imaginions mal ce que ce pouvait être. Grandis pendant la guerre, nous y étions habitués et nous ne savions pas ce que deviendrait la vie au foyer après le retour de nos pères, du moins pour ceux d’entre-nous qui ne l’avaient pas perdu. Enfin, vint le 11 novembre 1918. C’était un jour de classe, nous nous rendîmes à l’école le matin, comme d’habitude. Quatre années s’étaient écoulées, j’avais alors dix ans et j’étais monté dans la grande classe du premier étage dans laquelle l’enseignement était donné par Monsieur Octave Sassier, le directeur de l’école.

 

Nous travaillâmes comme les autres jours. A onze heures exactement, nous entendîmes le premier des cent un coups de canon annonçant l’armistice. Le directeur arrêta la dictée en cours et nous dit :

 

-       Mes enfants, l’armistice est signé. La guerre est finie. Ceux d’entre vous qui ont la chance de n’avoir pas perdu leur père, vont avoir la joie de le voir revenir. L’Alsace et la Lorraine vont redevenir françaises. Vive la France !

 

Après un moment de silence seulement troublé par le bruit du tir des canons qui se poursuivit par le tintement de la cloche de l’église qui battait à toute volée, il ajouta :

 

-       La classe est terminée. Rangez vos affaires et mettez vous en rangs pour partir retrouver vos mères.

 

Nous quittâmes l’école sous le coup d’une grande émotion. Dans les rues tous se félicitaient, beaucoup exprimaient une grande joie, vite atténuée par les larmes de ceux et celles qui avaient perdu un être cher et par l’inquiétude de ceux qui étaient sans nouvelles d’un des leurs depuis longtemps et qui craignaient le pire ; aussi, la gaité n’était pas générale, ni bruyamment exprimée.

 

Le soir, des militaires au repos à Vaucresson organisèrent, sur la place de la gare, un feu d’artifice improvisé au moyen d’engins et de fusées provenant des approvisionnements de l’armée.

 

Les années qui suivirent.

 

En 1919, on commença à voir revenir dans leurs foyers les premiers militaires démobilisés, en général ceux des classes les plus anciennes. Une nouvelle existence commençait pour eux, ils tentaient de retrouver leur emploi d’avant-guerre ou à défaut un autre.

 

Le 28 avril 1919 à 22h20, arriva en gare de Vaucresson, sévèrement gardée par des gendarmes, le premier convoi de plénipotentiaires allemands pour négocier les conditions du traité de paix ; le lendemain soir arriva le deuxième convoi. Ils furent transportés de suite à l’Hôtel des Réservoirs, proche du château de Versailles, par des voitures automobiles et des autobus parisiens requis à cet effet.

 

Ultérieurement, arrivèrent aussi en gare de Vaucresson, la délégation hongroise qui fut logée au Manoir Blésois, situé au rond-point du Centre (aujourd’hui place du général Leclerc) et la délégation turque qui fut logée à la Vaucressonnière, toute proche, actuellement caserne de la 2ème CRS.

 

Le traité de paix entre la France, ses alliés et l’Allemagne fut signé à Versailles dans la Galerie des Glaces du château le 28 juin 1919 ; les autres traités de paix étaient les suivants :

 

-       Traité de paix avec l’Autriche, le 10 septembre 1919 à Saint-Germain.

-       Traité de paix avec la Bulgarie le 27 septembre 1919 à Neuilly-sur-Seine.

-       Traité de paix avec la Hongrie le 4 juin 1920 à Versailles.

-       Traité de paix avec la Turquie le 10 août 1920 à Sèvres.

 

Le 14 juillet 1919 fut la première fête nationale célébrée depuis la fin de la guerre, quelques jours seulement après la signature du traité de paix avec l’Allemagne.

 

Une très importante revue militaire se déroula à Paris. Le défilé était ouvert par les maréchaux Joffre et Foch, à cheval. Elle débuta avenue de la Grande Armée, passa sous l’Arc de Triomphe de l’Etoile et se poursuivit avenue des Champs-Elysées. Elle comprenait des détachements de tous les pays alliés vainqueurs de la guerre et de toutes les armes de troupes françaises qui avaient contribué à la victoire ; le détachement français, qui était conduit par le maréchal Pétain, à cheval, était de loin le plus important.

 

A Vaucresson, cette fête nationale fur particulièrement importante. Elle débuta par un cortège qui partit du cimetière où l’on était venu chercher un jeune tilleul, qui, porté par quatre enfants des écoles, fut acheminé jusqu’à la place de la gare, où il fut solennellement planté au milieu de la pelouse qui se trouvait à l’est de la gare. Il fut nommé « Arbre de la Victoire » ; il est toujours à la même place mais il a beaucoup grandi depuis cette date. La fête se poursuivit toute la journée dans la joie retrouvée et se termina par un brillant feu d’artifices. Par la suite, la ville fit édifier au cimetière, le monument aux Morts qui s’y trouve toujours aujourd’hui. Il fut inauguré le 24 juillet 1921 et sur lequel sont gravés les noms des Vaucressonnais morts pour la France.

 

Ce récit, écrit en 1988, soixante-dix ans après ces événements, relate des souvenirs si extraordinaires qu’ils ne peuvent être oubliés par ceux qui en furent les témoins. Il est souhaitable qu’ils intéressent les écoliers de Vaucresson qui pourront se rappeler que les Vaucressonnais qui les vécurent, et beaucoup de ceux dont les noms sont gravés dans la pierre du Monument aux Morts, étaient d’anciens élèves de leur école communale de Vaucresson, ce dont ils peuvent tirer une légitime fierté.

 

 

 

 

Louis Facquet

Maire-adjoint à Vaucresson

 

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Publié le 16 Juin 2013

 

Oradour Puteaux 2 SFDG

 

Le Comité du Souvenir Français de Puteaux est reçu en Délégation de la Ville de Puteaux par Monsieur Raymond Frugier, chevalier de la Légion d’Honneur, commandeur dans l’Ordre National du Mérite, commandeur des Palmes Académiques, maire d’Oradour-sur-Glane.

Lors d’un accueil très chaleureux au sein du salon d’Honneur en sa mairie, Monsieur le Maire dans son discours de bienvenue a évoqué la tragédie du 10 juin 1944. Il a souligné son profond attachement au Devoir de Mémoire et son action permanente pour la conservation des restes du village martyr.

 

Madame Den Marais-Hayer, Présidente et, Monsieur Jean Michel Fouquet, Vice- Président du Comité, ont remis au nom de Madame Joëlle Ceccaldi-Raynaud, maire de Puteaux, la Médaille de la Ville, ainsi que le Diplôme d'honneur à Monsieur Raymond Frugier en présence de Monsieur Dugot, Délégué Départemental de la Haute Vienne et de Madame Dugot, Présidente du Souvenir Français de Nexon-Oradour.

 

Cérémonie d’hommage.

 

Ce fut un moment d’intense émotion et de recueillement lorsque fut déposé devant le « Monument aux Martyrs », la gerbe de fleurs de la Ville de Puteaux, avec à nos cotés Monsieur le Maire d’Oradour, entourés des drapeaux ainsi que notre Délégation.

 

Non la mémoire n’est pas sans voix !

L’objectif diabolique de la division Das Reich traversant nos campagnes était d’effacer par le feu l'existence d'une population innocente, éprise de liberté, de la faire taire à jamais. A travers ces murs, ces rues désertes, nous entendons ces hurlements d’effroi et de souffrance d’un peuple opprimé. Rester muet devant l’horreur, c’est refuser de transmettre cette mémoire aux vivants, c’est faire affront à Monsieur Hebras, survivant, ainsi que tant d’autres disparus.

Ils vivront toujours et donneront longtemps de la voix à travers nous.

 

La dignité et la pudeur de nos sentiments, le respect des lieux, n’implique pas le silence et l’absence de pleurs, regardons cet endroit de notre France avec notre cœur et avec notre âme et souvenons nous! 

Nos plus vifs remerciements vont à Monsieur le Maire d’Oradour Raymond Frugier pour avoir été à nos cotés toute cette journée, à tous ses collaborateurs, à la Municipalité, à Monsieur Dugot, Délégué Départemental, à Madame Dugot Président du Comité de NEXON à nos porte-drapeaux ainsi qu’a tous les Putéoliens qui ont répondu présents à ce voyage.

 

2013 © photos de Philippe Coudeyrat, les textes de Jean-Michel Fouquet et Den Marais-Hayer

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Publié le 8 Juin 2013

 

Saint-Cloud, Monsieur François Leblanc-Barbedienne.

A l'exception de quelques méticuleux historiens, peu de gens vous diront la date exacte du début des évènements d'Algérie. Là-bas, les mouvements nationalistes s'enflent puis s'étouffent depuis longtemps. En 1945, les émeutes de Sétif marquent un tournant définitivement hostile. L'assassinat d'un instituteur dans les Aurès en 1954 reste encore l'illustration, dans les livres des collèges, du départ de l'insurrection.

 

Ce moment dramatique détermine l'avenir pour les dix années suivantes car, dans cet ensemble nord-africain composé de trois départements français, le frère algérien devient peu à peu comme un probable suspect, et le pied-noir comme concurrent puis rival armé. La décolonisation, le droit des peuples à disposer d'eux-mêmes, les souffles libertaires en Europe et dans le monde vont déclencher en métropole une fracture sociale entre deux fronts, l'un pour la paix en Algérie et l'autre pour l'Algérie Française. Ce que l'on appellerait aujourd'hui un débat sociétal, les désordres et la fin pitoyable de la IV° République, et la décision d'une pseudo-guerre agréée par un parti majoritaire d'obédience pacifiste, vont proposer à la jeunesse française une mobilisation générale.

 

La précédente guerre mondiale est encore récente mais, le savaient-ils, ces élus de la politique, qu'en appelant des hommes du contingent par centaines de milliers, ils envoyaient des jeunes gens pour trente mois vers un risque mortel ? Le savaient-ils aussi, ces mêmes responsables, qu'en appuyant leur politique, ils envoyaient au combat des étudiants, des ouvriers ou des agriculteurs, et les écartaient des Trente Glorieuses qui animèrent la France avec un plein-emploi, une natalité rassérénante et un produit national supérieur à 5% ? Pour tous ceux qui furent appelés, qu'importe la date de départ des événements ! La seule qu'ils avaient en mémoire est celle de leur convocation dans une caserne. Le hasard géographique de leur affectation les qualifiait par avance en cavaliers, fantassins ou artilleurs.

 

Le déroulement était réglé comme du papier à musique : Conseil de révision où le Médecin-Major – besoin d'effectifs oblige – déclarait chacun "bon pour le service". Un peu sourd, un peu myope, impotent d'ici ou de là, marié, père d'un enfant, peu importe ! Au suivant ! La séparation était d'autant plus douloureusement surprenante que les frontières de l'hexagone n'étaient pas menacées. Aucun ogre teuton, prussien ou nazi ne menaçait la ligne bleue des Vosges, personne qui vienne jusque dans nos bras égorger nos fils et nos compagnes...

 

La période des classes inaugurait l'aventure avec le parcours du combattant, les marches de nuit, les corvées, les piqûres médicales etc... La montée aux enfers, c'était le train pour Marseille, les quarante-huit heures au camp Sainte-Marthe, purgatoire pour tous les partants et le voyage en bateau vers Alger, Oran ou Constantine, moment de navigation hors du temps sur le "Ville d'Oran", de récente construction ou du Sidi-Ferruch, vieux steamer en fin de course. De là, chacun était conduit vers son poste d'affectation par train, car, GMC, camion Berliet, 4x4, et autres Jeeps pour regagner le site de sa propre guerre. Le quadrillage, principe d'occupation retenu par l'Etat-Major, imposait une présence militaire dans chaque région, chaque douar, chaque village, couvrant ainsi le territoire de la Côte à Colomb-Béchar, tout au long des frontières tunisiennes et marocaines, et dans la Kabylie, les Aurès, le Djurdjura ou la région d'Aïn-Temouchent.

 

L'installation des lieux ne peut que provoquer l'étonnement. Tout est "U.S." ou presque ! Ce sigle indique que tout ce qui est proposé sous cette enseigne ne provient que de l'approvisionnement de l'armée américaine laissé sur place après la seconde guerre mondiale : casques lourds et légers, treillis, fusils Garant, mitrailleuses de 50 et 30 centièmes de pouce ( la fameuse 12,7 ), ceinturons, rations alimentaires, radios, obusiers, Fusil-mitrailleur Bar, avions de chasse T-6 et Skyraiders et même le fameux caleçon U.S. Seule, la mitraillette française de 9 mm. MAT-49, demeure l'arme favorite des voltigeurs.

 

Et, l'installation faite, c'est seulement là que commence pour chacun son histoire algérienne, car la narration ultérieure des historiens, sincère ou inspirée, ne relève que de l'addition globale de la vie individuelle de chaque combattant. Comme le lieu d'affectation, la date de convocation bouleverse le souvenir que chacun conserve de sa propre histoire. Ceux des années 57 ou 58 affrontaient des katibas entières lourdement armées. Les opérations lancées par le Général Challe ont considérablement affaibli l'armée rebelle, limitant ainsi les katibas à des commandos, moins nombreux, bien armés mais plus meurtriers par la promptitude de leurs mouvements.

 

Avant d'être dite "guerre", par la loi tardive du 18 octobre 1999, la manœuvre ne concerne que la pacification et la contre-guérilla. La première s'exerce par l'école, l'infirmerie, les soins, l'assistance manuelle aux travaux du village, et la seconde par la lutte particulière qu'impose l'angoissante présence d'un ennemi invisible. L'exercice quotidien, c'est le "chouf", observation discrète de ceux que l'on appelait les "fellaghas". C'est l'embuscade autour du village, dans une orée de la forêt ou dans un tournant de piste. . C'étaient aussi les ratissages dans les lieux supposés protéger des caches comme les oueds, l'eau courante aidant la salubrité corporelle du rebelle, les massifs montagneux d'escalade difficile et les forêts particulièrement denses.

 

La section AFN de base, commune à toutes les armes, se composait d'une trentaine de soldats, cinq éclaireurs-voltigeurs à l'avant, autant à l'arrière, un chef d'équipe, aspirant ou sous-lieutenant, suivi de son "radio", puis, sous les ordres d'un sergent ou maréchal des logis, une équipe de fantassins, avec fusil lance-grenades et un fusil-mitrailleur. La liaison restait constante avec un commandant de compagnie aux appellations du genre "Grand soleil", "Athos" ou "P.C. Autorité". Cette section s'insérait dans une Compagnie ou occupait seule un piton dans une vaste mechta cernée par des barbelés et dominée par un mirador coiffé du drapeau français. De tous les combats auxquels il a participé, le soldat se souvient - bruit qui l'accompagnera longtemps -, du vacarme fracassant des balles lorsqu'il actionne la détente, et du bruit plus chuintant des coups ennemis qui l'ont manqué... Il se souvient aussi de ces opérations inter-régimentaires, où sa section était larguée par des bananes "Sikorsky", à deux mètres du sol sur un terrain pentu et caillouteux, en appui d'un gigantesque ratissage , où, comme à la chasse au faisan en Sologne , les rabatteurs poussent les rebelles vers les tireurs, avec l'appui des B-23, des tirs au canon de 20 des T-6, et par le largage par des avions Skyraiders venus d'Alger, de "bidons spéciaux", appellation républicaine du napalm, à l'explosion sourde aux nécrosantes fumées noires et rouges.

 

C'est au retour au poste, en buvant une bière tiède au foyer, que chacun apprendra le nombre de morts et de blessés lors de cette opération. Quelques fois, l'un des leurs a, selon leur propre sabir, dégusté ! En pleine nuit de retour, une grenade défensive lancée de nulle part. Il s'écroule, retient ses boyaux et geint "Maman...! ". Appel radio, l'Alouette III sanitaire de la Croix-Rouge, transfert à l'Hôpital Maillot à Alger. Le lendemain, le Chef de Corps passera la tête à l'entrée du foyer :" Votre ami, Messieurs.... soyez courageux...".

 

Pour tout soldat appelé, déjà en poste depuis plus de deux ans, arrivait enfin le Père Cent, centième jour avant la "quille" date de sa libération, moment arrosé qui était une sorte d'impunité pour la sécurité du bénéficiaire, ses chefs hésitant à l'envoyer en mission. Certains, dont je suis, ont connu dans les années 60, sur les transistors dont chaque appelé était pourvu, l'évocation d'une progressive, et déjà programmée décolonisation. Cette annonce déclenche chez certains FSNA, Français de souche Nord-Africaine, une inquiétude puis la détermination de trahir la nationalité française. En effet, l'indépendance acquise leur promettait la mort sans procès, pour trahison avec les Françaoui ! La seule solution était la fuite armée. Le chemin du salut n'avait qu'une seule voie pour quelques soldats français d'origine algérienne, attendre son tour de garde de nuit dans le mirador, appeler discrètement les rôdeurs embusqués, tirer à rafales entières à l'entrée du dortoir, embarquer quelques armes et disparaître vers les rebelles, assurés désormais de l'impunité.

 

Dans l'hexagone, les décideurs avaient changé de camp. Le libérateur de la France, poursuivant ses propos prophétiques des discours de Bayeux en 1946, et de Dakar en 1958, favorisait les entretiens qui devaient s'achever par les accords d'Evian et la signature d'un cessez-le-feu le 19 mars 62. L'indépendance de l'Algérie fut proclamée début Juillet 1962, mais les armes, celles de la vengeance, de la folle colère, de la dénonciation, du remords, ont continué à frapper, d'un côté comme de l'autre. Le 5 du même mois à Oran, reste une monstrueuse erreur, où plus de 700 français furent abattus devant une armée figée dans l'impuissance. Les harkis attachés volontairement et avec passion à notre cause en ont subi le prix sanglant. La valise ou le cercueil ! Promesse atroce faite aux pieds-noirs qui, au-delà de quelques exactions, ont, pendant plus d'un siècle, année après année, réalisé l'apport fraternel d'un monde nouveau dans cette France du sud.

 

* * * * *

 

Quand un conflit s'achève, il y a normalement un vainqueur et un vaincu. Mais lorsque l'appelé d'Algérie revient chez lui, il quitte son poste maghrében déjà occupé par des détachements de l'ALN, Armée de Libération Nationale, jusqu'alors planquée derrière la frontière tunisienne. Dans son petit village, sera-t-il accueilli comme le légionnaire romain avec ovation, couronne triomphale et toge curule ? Non, car, en fait, l'indépendance de l'Algérie dominait tous les autres sentiments. Celui qui était devenu " l'ancien d'Algérie " reprenait son travail, ses études. Sa fiancée, lasse de plus de deux ans de séparation, l'avait laissé tomber, ce qui n'égayait pas son moral. L'Etat, de son côté, faisait ses comptes . Le statisticien compte au couteau ! Trente mille morts. Qu'il ait tort ou raison, nous ne lisons pas "trente mille morts", mais trente mille fois un mort ! Sur la durée du conflit, celà fait dix par jour ! Imaginez dix cérémonies par jour dans la cour des Invalides...

 

Clausewitz disait que la guerre n'est que la prolongation de la politique par d'autres moyens ! Soit, mais honte à certains politiciens qui se cachent, lorsque tout tourne mal, derrière une vertu de papier, en accusant leurs affidés d'être des tortionnaires ! Propos complaisamment repris par la presse orientée, les petits Sartre du Café de Flore, et le cinéma engagé. Mai 68 arrivait et ses effets libertaires ne servaient pas l'illustration du guerrier. Alors, beaucoup se sont réfugiés dans des associations aux statuts marqués, comme dix ans plus tôt par les "pour" et les "contre".

 

Le Souvenir Français, dans sa pérenne universalité, a tenté de joindre les deux bouts.

 

Mai 2013. Le plus jeune d'entre nous est septuagénaire. Il est toujours présent aux cérémonies du 8 mai et du 11 novembre, avec son calot régimentaire, son Drapeau et ses décorations. Les guerres mondiales de 14-18 et de 39-45 sont gravées pour toujours sur l'honneur de la République. Mais les guerres dites coloniales, telles que racontées par des historiens partiaux ou orientés qui ne disent pas l'histoire mais qui expriment ce qu'ils en pensent, ne mobilisent plus les foules en liesse ! Et le septuagénaire, las d'être villipendé et brinquebalé dans les dates et les pensées, s'accroche à sa seule conscience et à son indiscutable honneur : avoir servi !

 

Dans un mutisme définitif, il se souvient du pays merveilleux de l'Algérie. Quand irons-nous skier sur les pistes du Djurdjura, nager au Club-Med d'Arzew, chasser le sanglier dans les Aurès, nous régaler des produits de la Mitidja d'Alger et boire une "gazouze" avec toi ? Belle et noble Algérie, riche, séduisante et sans dettes, à quoi te sert donc ton indépendance ?

 

Al hamdulilah !

 

 

François Leblanc Barbedienne

Lieutenant honoraire

Mobilisé le 4 nov. 1958 - Rayé des contrôles le 31 mars 1962

Mat. 55 750 -10948. - 60-61-Douar Azzefoun, Grande Kabylie

61° R.A. de la 27° DIA

 

Ancien président du Souvenir Français de Saint-Cloud.

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Publié le 2 Juin 2013

  Beneteau-1

André Beneteau est au premier rang. Il porte une écharpe.

 

Professeur aux Etats-Unis.

 

Né le 16 novembre 1890 à Thouars, dans le département des Deux-Sèvres, André Beneteau effectue son service militaire de 1910 à 1912. Il est comptable dans le Cher, à Saint-Amand-Montrond, quand l’ordre de mobilisation est donné. A son arrivée à Bourges, il est affecté au Service de Santé. Puis, à sa demande, il passe dans la « biffe » et est affecté au 132ème régiment d’Infanterie. Le 3 septembre 1914, il est commotionné par un éclat d’obus de 155, à Thiaucourt. L’année suivante, il est enseveli par un autre éclatement d’obus, à Tahure, en Argonne. En 1916, il passe canonnier au 37ème régiment d’Artillerie. Le 31 mars, il obtient une permission à caractère médical pour une angine. Ce qui lui sauvera certainement la vie : le déluge de bombes sur Verdun vient de commencer. En 1917, le 21 mars, devenu téléphoniste, il est intoxiqué par gaz, à la Butte du Mesnil. Il termine la guerre en passant par le 24ème puis à nouveau le 132ème RI, avec le grade de maréchal des logis.

 

Ordre de la 4ème Armée n°138 du 30 décembre 1916 : « Appelé dans le Service Auxiliaire, au début de la campagne, a demandé à passer dans le Service Armé pour servir plus utilement son pays. Deux fois volontaire pour le front, s’est toujours signalé par un très haut sentiment du Devoir. Le 3 octobre 1915, il a ramené dans les lignes françaises, sous un feu d’artillerie et de mitrailleuses extrêmement violent, un officier observateur grièvement blessé. Croix de guerre avec palme ».

 

Par la suite, André Beneteau reçoit également la Médaille militaire.

 

Aussitôt la guerre terminée, André Beneteau touche une bourse du Gouvernement français et part étudier aux Etats-Unis, à l’Université de Philadelphie, où il devient professeur puis acquiert le titre de docteur en philosophie et celui de Master of Arts. Il a notamment pour élève Margaret Mitchell, l’auteur d’Autant en emporte le vent. Il enseigne ensuite les langues romanes à la George Washington University et à la Catholic University de Washington DC, puis exerce la fonction de secrétaire de l’Attaché militaire de l’ambassade de France aux Etats-Unis. Chevalier des palmes académiques, André Beneteau se fait de nombreuses et solides amitiés dans le monde des arts et du spectacle, comme Maurice Chevalier, qui passe quelques jours chez lui, à chacun de ses déplacements outre-Atlantique.

 

En 1938, il est rappelé en France et exerce différents métiers. Après la Seconde Guerre mondiale, il vit plusieurs années à Montrouge. Puis il part enseigner dans le sud de la France, au sein d’établissements scolaires catholiques, en particulier à l’école Saint-Joseph et l’Immaculée Conception, situées à Lectoure dans le Gers. André Beneteau a écrit plusieurs ouvrages, dont une Etude sur l’inspiration et l’influence de Paul Verlaine (1927) et l’Escadrille Lafayette (1939), formée par des aviateurs américains qui combattirent pendant la Première Guerre mondiale. S’ajoutent de nombreuses histoires et nouvelles, publiées notamment par les journaux français Minerve, Candide, France Hebdo, La France, et le journal américain Liberty.

 

André Beneteau est mort à Lectoure, le 28 juillet 1962.

 

« Baïonnettes aux canons ! ».

 

Dans un ouvrage intitulé Confessions (Ed. Le Publieur), André Beneteau évoque, sous le couvert d’un récit romanesque, la sortie des tranchées de son régiment, baïonnettes aux canons, dans l’un de ces charges meurtrières sur la ligne de front en 1915 entre Bar-le-Duc et Verdun, à Saint-Mihiel.

 

«          - Je compte sur vous, hein, les gars ?

 

Le capitaine Magny, botté, sanglé, harnaché, se faufilait à travers les groupes, dans la tranchée où nous étions entassés, attendant le départ. Au milieu de l’enchevêtrement des longues et minces baïonnettes, tous les visages, avec la même expression hagarde et les mêmes yeux fiévreux, apparaissaient livides, sous les képis cabossés enfoncés jusqu’aux oreilles. Personne ne parlait. Chacun vivait farouchement, pour soi, ces dernières minutes. Au-dessus de nous, autour de nous, l’air tremblait, brassé, secoué par un bruit formidable. Des 75, en position derrière les crêtes dominant Flirey tiraient, déchaînés, à une cadence folle, que scandaient les détonations plus sourdes des 90, et les grondements des grosses pièces, les 155, cachés à la lisière des bois. Cela crépitait, craquait, tonnait, roulait en un fracas interrompu au milieu d’un ouragan. Des sifflements aigus, des ronflements saccadés, se croisaient, se multipliaient, si denses qu’ils paraissaient former une voûte.

 

J’étais au front depuis trois mois. Le régiment avait fait plusieurs séjours aux tranchées, été en soutien à Bernecourt, et au repos dans les bois de la Reine ou à Royaumeix. J’avais pris la garde, tiré à l’occasion, participé à une patrouille, vu des blessés et des morts. Mais c’était ma première attaque. Il s’agissait de couper le saillant de Saint-Mihiel.

 

J’avais pour voisin le caporal Augendre, cultivateur berrichon, et le soldat Luchet, comptable parisien, deux vétérans de Sarrebourg. Nous portions l’équipement d’assaut : cartouchières, musette avec un jour de vivres, bidon rempli de vin, toile de tente roulée en sautoir. Objectif : la deuxième ligne de tranchées allemandes, où l’on attendrait la seconde vague.

 

J’avais peur, et je n’étais pas le seul. Le maréchal Ney, connaisseur en bravoure, a décerné une épithète toute militaire aux gens qui prétendent ne jamais trembler. Je me raccrochais à ce que le capitaine Magny nous avait affirmé : la préparation d’artillerie serait telle que les tranchées ennemies auraient disparu, nivelées. L’affaire se passerait avec le minimum de dégâts.

 

Des pensées et des images se succédaient dans ma cervelle, par soubresauts, comme si le vacarme les pulvérisait. Par instants, j’avais la certitude de mourir, et j’étais plus angoissé par l’inquiétude de savoir comment que par l’idée de la mort elle-même. Dix secondes après, une voix intérieure me prophétisait que j’en réchapperais sans une égratignure. Puis les ressentiments lugubres me ressaisissaient. Je me représentais le désespoir de ma mère. Je revoyais mon existence : l’enfance heureuse à Chalon, l’étude Mousseron, l’étude Gobin, la bibliothèque du 95ème, mes longues journées de travail. Alors, une horreur et un dégoût atroces me prenaient pour les scènes de bataille et de carnage que j’avais décrites. Pauvre idiot ! Tu te passionnais pour la guerre ? Eh bien, tu y es maintenant ! C’est joli, hein ?… Je songeais à la tranquillité de ceux qui restaient « auxis », dans les bureaux. Dire que j’avais insisté pour être pris, et remercié le major en l’entendant prononcer : « Allons, bon pour le service armé » ! Mais enfin, il fallait rester fidèle à mon personnage, garder la pose. Impossible d’aller ailleurs, n’est-ce pas ? Alors, autant faire bonne contenance, et ne pas flancher, et subir mon destin sans passer pour un lâche !

 

Le lieutenant Fourcade vint se placer devant nous, et regarda sa montre. Des échelles courtes étaient dressées contre les parois pour faciliter l’escalade. Le bombardement continuait. Je me raidissais ; j’essayais de me prouver que les Allemands, démoralisés par cette avalanche de projectiles, ne résisteraient pas, ou très peu – que le capitaine Magny ne pouvait pas nous avoir trompés…

 

Justement, il revenait le capitaine Magny. Il échangea quelques mots avec le lieutenant. Encore une minute, deux peut-être… Alors, qu’on en finisse donc ! Cette attente était horrible. Je me rejetais vers la foi de mon enfance, bien oubliée ; je psalmodiais des Pater et des Ave. En cela aussi, je n’étais pas certainement le seul.

 

Attention !

 

La voix claironnante du capitaine avait retenti. Il tenait le bras levé et gardait ses yeux rivés à sa montre. D’un seul coup, l’effroyable pétarade s’arrêta net, laissant un silence qui vibrait encore. Seules, très loin, tonnaient les grosses pièces. Le capitaine, le premier de tous, grimpa l’échelle placée devant lui, et se dressa sur la parapet.

 

En avant ! Grenadiers en tête ! Première section, chicane de droite !

 

Des voix saccadées hurlaient des ordres. Une bousculade m’emporta. La compagnie montait, un hérissement de fusils et de baïonnettes dominant les képis ; je suivis le caporal Augendre et me hissai le long de l’échelle, poussé par l’homme qui me suivait. Je sentis sous ma main la toile gluante d’un sac à terre, et je me trouvai debout, en face de nos barbelés. Alors, je courus, les jambes flageolantes, emboîtant le pas au caporal, tandis que le sergent Monnier criait :

 

Allez, vite ! Pressez !

 

La chicane. Dix mètres de tours et de détours à travers les fils de fer. Puis, devant moi, un vaste espace vide, semé de trous d’obus et, tout là-bas, des piquets renversés, des remblais de terre…

 

A ma gauche, Luchet se ruait, le dos courbé, la tête rentrée entre les épaules, et je discernais ses mâchoires contractées sous ses joues hérissées de barbe. Je trébuchai sur le terrain bosselé, sautai par-dessus les entonnoirs, frais ou à demi-comblés. Tout le bataillon, qui formait la première vague, fonçait, en longues lignes de capotes bleu foncé barrées par les toiles tente jaunes.

 

Brusquement, une fulgurante décharge jaillit de l’horizon. Une bordée de sifflements et d’explosions nous enveloppa : de gros flocons noirs s’épanouirent dans l’air ; d’énormes éclaboussements giclèrent du sol. Les balles, les éclats, volaient, chuintant et crissant. Un grenadier, à dix pas en avant de moi, boula comme un lapin foudroyé. J’entendis Luchet jurer : « Nom de Dieu ! » et d’autres cris furent noyés sous le fracas du barrage. A droite, à gauche, devant, derrière, partout, des fusants éclataient sans interruption ni merci ; des éclairs flamboyaient ; la fumée tourbillonnait, et je me précipitais, affolé, assourdi, sous cette grêle… Soudain, une clameur déchirante :

 

A moi !

 

Luchet venait de tomber, blessé au visage, et je vois encore ses yeux exorbités à travers le sang qui ruisselait. Je ne m’arrêtais pas, emporté par la consigne, et par l’idée d’atteindre la tranchée allemande, de m’y terrer, d’être quelques instants à l’abri… Je vis le capitaine Magny qui gesticulait : des soldats obliquèrent vers lui ; Augendre me fit signe ; je suivis le mouvement. Des claquements vertigineux déferlèrent ; plusieurs camarades s’abattirent, fauchés pêle-mêle ; une rafale de balles piaula ; j’aperçus au ras du sol, un gros tube qui pivotait vers mois, et deux têtes rougeaudes, surmontées de casques pointus…

 

Un choc terrible à la cuisse gauche ; une demi-seconde de stupeur incrédule : «Ça y est ! » ; une sensation de nausée, et la chute molle, résignée, d’un corps qui n’en peut plus, se soumet, attend la fin ».

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Publié le 19 Mai 2013

Taiwan Keelung - 8

 

A la fin des années 1870, les relations franco-chinoises se tendent. Présente en Cochinchine depuis 1863, par la volonté de l’amiral de La Grandière et Chasseloup-Laubat, le ministre de la Marine de Napoléon III, la France se heurte à l’Empire du Milieu dans sa tentative de pénétration au Tonkin.

 

La Chine considère, en effet, l’empire d’Annam (qui inclut le Tonkin) comme un royaume vassal, indispensable élément de son glacis protecteur. Malgré le traité franco-annamite, signé à Saigon en 1874, qui impose la rupture des liens entre Hué et Pékin, l’Empire du Milieu ne se résout pas à la perte de ce territoire. Or, pour l’Amiral Courbet, commandant l’escadre d’Extrême-Orient, en dépit de l’opposition de Jules Ferry, la conquête du Tonkin (et la lutte contre les Pavillons Noirs) passe, au préalable, par une offensive contre la Chine. L’incident de Bac-le, en juin 1884, précipite les deux pays dans la guerre. C’est la troisième guerre franco-chinoise.

 

Courbet choisit d’affronter son adversaire sur la rivière Min. La flotte du Fujian se trouve donc confrontée à son modèle. Le 23 août, l’amiral français déclenche les hostilités. En 40 minutes, l’escadre chinoise, de conception française, est anéantie et l’arsenal de Fou-Tcheou en ruines (chantier naval de Ma-Wei, œuvre du Français Prosper Giquel). Dans les mois qui suivent, la flotte française organise le blocus du Yang-Tseu-Kiang, par où s’effectuent les exportations de riz par cabotage à destination de la Chine du Nord, tandis que 4.000 hommes occupent Formose (Taiwan) et les Iles Pescadores.

 

Prenant acte des succès simultanés des Français au Tonkin, la Chine, par le traité de Tien-Tsin (Tianjin) renonce à ses droits sur le Tonkin et sur l’Annam, qui deviennent protectorats français. Le traité de paix définitif signé à Tien-Tsin le 9 juin 1885, met donc fin à la guerre franco-chinoise. Le 11 juin à 22h30, l’Amiral Courbet, Commandant en chef de l’escadre de l’Extrême-Orient, rend son dernier soupir à bord du Bayard en rade de Makung, aux Iles Pescadores, à la suite de maladies. L’évacuation de Formose suivra rapidement.

 

Dans un télégramme adressé à la Marine, l’amiral Lespes rend compte de l’évacuation de Keelung (Nord de l’ile de Formose) après une visite courtoise au général chinois et de «l’engagement pris de respecter le cimetière». L’escadre sera dispersée et les différents navires rejoindront le Tonkin, la France, le Pacifique ou le Levant, tandis que la dépouille du vainqueur de Fou Tcheou sera ramenée en France pour des funérailles nationales célébrées aux Invalides le 28 août. L’inhumation de l’amiral a lieu le 1er septembre à Abbeville, sa terre natale.

 

L’évacuation des Pescadores accomplie, tous ces hommes repartis vers d’autres horizons laissent derrière eux près de 700 camarades morts pendant ces deux années d’occupation de Formose: 120 sont morts sur le champ de bataille, 150 ont succombé à leurs blessures et les autres ont été victimes de la maladie. Ils sont enterrés dans deux cimetières militaires français, l’un a Keelung (Formose), l’autre a Makung (Pescadores), lesquels, sur décision du Gouvernement français, sont construits et aménages par le Génie entre juin et juillet 1885, en mémoire de l’amiral Courbet et de ses hommes morts au combat.

 

Les bâtiments de guerre français qui visitent ces pays, le Villars en 1889, l’Inconstant en 1891, le Forfait en 1895, le Friant en 1901 et le Bruix en 1907, font procéder aux réparations et aux travaux nécessaires. C’est en 1909 que le terrain actuel du cimetière de Keelung est utilisé pour réunir les dépouilles des soldats morts au Nord de Formose. Cette parcelle de terrain, la parcelle no.2-1, d’une superficie de 0,1630 hectares, se situe à Tchong Pan Teou, dans le district Tchong Tcheng de Keelung.

 

Le 14 avril 1947, M. Bayens, consul général de France à Shanghai, informe le Ministère des Affaires étrangères que le cimetière de Keelung se trouve dans un état de délabrement complet (Archives diplomatiques françaises). En raison du caractère d’urgence de la remise en état de ce cimetière, il fait exécuter des travaux pour un montant de 100 dollars américains qui est remboursé par le ministère de la Marine. En 1953, le ministère des Affaires étrangères de la République de Chine et les autorités françaises là-bas conviennent de transférer au cimetière français de Keelung, les restes de deux officiers français morts au combat, à bord du navire commandant Pimodan.

 

Chaque année, à la faveur du 11 novembre, les personnels de l’Institut français, accompagnés de représentants de la communauté française se recueillent sur les tombes du cimetière français de Keelung, observent une minute de silence et déposent des gerbes.

 

 

 

 

Claude R. Jaeck

Délégué général du Souvenir Français pour la Chine et l’Asie.

 

Retrouvez les clichés du cimetière français de Keelung dans l’album consacré aux « Carrés militaires Monde ».

 

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Publié le 18 Mai 2013

Taiwan Keelung - 5

Au cimetière français de Keelung à Taiwan (copyright « Souvenir Français – Délégation de Chine et d’Asie »).

 

Ce n'est qu'à partir du XIXe siècle que les fosses communes firent place aux sépultures individuelles. Le cimetière de Sidi-Feruch aménagé en juillet 1830 à la suite du débarquement français en Algérie en est la première illustration. Aux États-Unis, à partir de 1861, le ministère de la guerre procéda au recensement, à l'identification et à l'inhumation individuelle des soldats tués. En Europe, l'ampleur des pertes de la guerre de Crimée (1853-1856) ne permit pas d’identifier individuellement les morts et on déposa les soldats dans de grandes tombes communes. Cependant, dans le cimetière français de Sébastopol, ils furent regroupés par unité et, dans le cimetière britannique des plaques furent apposées pour chaque unité ainsi que pour chaque bâtiment de la marine ayant subi des pertes. Le traité de Paris de 1856, qui met fin à cette guerre, prévoit la préservation des cimetières en Crimée.

 Le traité de Francfort du 10 mai 1871, par lequel les gouvernements français et allemand s'engagent réciproquement à entretenir les tombes de guerre sur leurs territoires respectifs, traduit la volonté des États de prendre en charge à titre permanent la préservation des sépultures. Une loi allemande de 1872 et une loi française de 1873 organisent pour la première fois l'aménagement des sépultures de guerre et garantissent leur entretien. Des dispositions sont prises pour, dans la mesure du possible, regrouper les morts selon leur nationalité et leur religion. L'ossuaire de Champigny près de Paris ou celui de Bazeilles près de Sedan sont des exemples de cette nouvelle marque de respect envers les soldats tombés au champ d’honneur.

 Avec la guerre de 1914-1918, les belligérants développèrent des pratiques d'inhumation plus soucieuses de l'individualité du soldat, qui porte désormais une plaque d'identité permettant de l'identifier. Dès le début du conflit, le principe de la tombe individuelle, que les Anglais érigèrent depuis la guerre des Boers (1899-1902), fut repris par les Allemands. Elle était surmontée d'un emblème indiquant l'identité du défunt et sa confession. Les sépultures communes étaient réservées aux restes mortels qui ne pouvaient être identifiés ou dissociés comme c’est le cas, par exemple, d’un groupe tué par un même obus. En revanche, la fosse commune restait la norme pour les Français. Cette pratique officielle, en retard sur les mœurs de la société, fut rapidement contestée par les soldats eux-mêmes, qui prirent l'habitude d'inhumer leurs camarades dans des tombes individuelles.

 Une loi de décembre 1915 entérina ce fait : la sépulture devint individuelle et permanente et son entretien fut confié à l'État à perpétuité. À l'issue de la guerre, les différents pays alliés procédèrent au regroupement des sépultures dispersées, à la recherche des corps sur les champs de bataille, à l'aménagement des cimetières de guerre et, pour certains, à la restitution des corps aux familles. En vertu des principes adoptés après 1870, la France prit en charge les tombes des soldats allemands inhumés sur son territoire. Chaque pays a aménagé ses cimetières selon ses propres conceptions architecturales et paysagères et y a édifié des monuments commémoratifs propices à l'organisation de cérémonies du souvenir. Les mêmes dispositions furent appliquées à l'issue de la Seconde Guerre mondiale. Devenus ensuite symbole de la reconnaissance de la patrie à ses soldats et lieu de pèlerinage, ils se transforment progressivement en lieux de mémoire et d’histoire grâce à l’installation de panneaux d’information, voire de salles de musée.

 Ce patrimoine mémoriel est constitué de 265 nécropoles nationales, de 2 000 carrés militaires communaux et de quelque 2 000 cimetières français situés dans 78 pays étrangers. Le ministère de la défense et des anciens combattants est responsable de leur conservation et il veille également, en application des conventions internationales, à la pérennité des sépultures militaires étrangères en France. Enfin, dans cette œuvre, il est aidé par le Souvenir Français et ses délégations à l’étranger.

 Ainsi nous vous proposons de retrouvez cette nouvelle rubrique de carrés militaires français du bout du monde sur www.souvenir-francais-92.org et sur www.souvenirfrancais-issy.com avec un album de photographies qui sera alimenté au fur et à mesure des articles à venir.

 

Source : Ministère de La Défense – DMPA/SGA.

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Publié le 16 Mai 2013

 

Le président du comité du Souvenir Français de Chaville, le colonel Joël Kaigre, nous informe du voyage organisé par la mairie de Chaville, à Caen.

 

Ce voyage, du mardi 4 juin 2013, concernera des élèves du collège Jean Moulin de Chaville et les Anciens combattants. Le départ, de la Mairie, est fixé à 7h00 avec un retour le jour-même vers 19h30.

 

Pour tout renseignement, et vous inscrire, il convient de contacter Béatrice Grimaud, chargée des Relations Publiques de la ville de Chaville au 01 41 15 40 57.

 

 

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Publié le 3 Mai 2013

 

Gerard Braillon

 

Hussard noir de la République.

 

Alors sursitaire, Gérard Braillon, de Clamart, voit nombre de ses camarades partir effectuer leur Service militaire en Algérie quand lui termine sa formation d'instituteur. Il assure des remplacements à tous les niveaux du primaire.

 

Il a 25 ans quand il est appelé au 27ème bataillon de chasseurs alpins, unité qu'il a demandée : attirance pour le ski, fierté d'appartenir à une unité d'infanterie glorieuse qui porte trois fourragères, celle de 14-18, celle de 39-45 et celle de la Légion d'Honneur… bleu-cerise. Après des classes à Annecy, il suit le peloton de sous-officiers à Chambéry, où l'entraînement est particulièrement dur, le froid ne facilitant rien.

 

Nommé sergent, Il reçoit une affectation particulière : la prise en charge d'une section formée d'une trentaine de FSNA (Français de souche nord-africaine) frais débarqués du bled et ignorant le français. Le capitaine lui résuma la tâche : "Fais ce que tu peux et fais-le vite, afin de les intégrer au mieux". La solution ? Gérard fait venir un manuel d'avant 1939 destiné aux troupes indigènes et c'est lui qui apprend en arabe les mots militaires… Il réussit bien, ce qui oriente probablement son affectation en Algérie.

 

 

A Haoura.

 

Feuille de route le 12 mars 1960 pour Alger, avec la responsabilité de 63 hommes. Chemin de fer pour Tizi-Ouzou, ralenti par les sabotages. Ensuite convoi en GMC pour Azazga et enfin pour Iffigha, où est installé le PC du 27ème BCA, puis, Haoura qui se situe au plus proche du no man's land entre les fellaghas et les chasseurs.

 

Le poste est là, avec son enceinte bâtie en lourdes pierres et sa demi-douzaine d'abris en tôle fortement boulonnée. Au vaste silence de la chaîne de montagne s'opposent les approches du fortin où s'entremêlent les bruits aigus des enfants qui grouillent de partout, jouant à se cacher, à sauter, à courir et qui s'interpellent à tout moment. Des femmes murmurent ou rient entre elles selon le poids qu’elles transportent sur leur tête. Et, à travers tout le poste, des soldats hurlent les ordres et les contrordres, réparent au marteau, détruisent au pic ou décomptent les points acquis au ping-pong. Seuls sont silencieux les vieux hommes bercés au rythme du pas de leur âne.

 

Le commandant du poste est heureux de recevoir le sous-officier dont il a besoin pour diriger les services liés à la pacification : l'Infirmerie chargée des soins aux militaires et des contacts radio avec le médecin logé au PC, l'Assistance Médicale Gratuite qui suit l'état sanitaire de la population convoquée à jours fixes, l'école de trois classes installée par l'Armée et animée par des instituteurs.

 

Pour le capitaine, il va de soi que les hommes affectés à ces services restent avant tout des chasseurs, astreints à la défense du poste (quarts de nuit, patrouilles, utilisation d'obusiers).

 

Lorsque l'humidité fait ressortir les douleurs, c'est toute une foule qui patiente dehors pour avoir des cachets. On n'en donne qu'un ou deux, davantage risquerait de fournir l'ennemi. Les massages du cou plaisent bien, ça fait très toubib et ça renforce, pour les femmes, la possibilité de porter des charges sur la tête. Massage magique.

 

Les piqûres de rappel typhus et autres ont lieu dans la baraque AMG. Un certain 31 mars 1960, il y a 76 clients à traiter. Ils sont descendus des deux douars proches : le Beni-Zikki, hauteur au-dessus du poste et l'Akfadou, massif forestier et Gérard pourra bientôt faire une thèse sur les culottes kabyles, qui vont du pantalon à fleurs, type zouave, à l'absence totale ! Moins drôle, un bébé de 4 mois, amené par sa mère depuis la montagne, a le crâne couvert de croutes purulentes, traitées par une couche d'excréments. Voilà deux mois que le nourrisson est dans cet état-là ! Une autre fois, c’est pour un âne qui s'est blessé au-dessus du sabot et saigne abondamment. Pour l'honneur et en remerciement, l'ânier offre le café et la galette.

 

 

L’instituteur-infirmier.

 

Le 27 septembre 1960, le camp subit une grande "Alerte accrochage". Une cache a été découverte non loin du poste. Dès la première grenade lancée par la section, on voit s'enfuir hors de portée des armes quatre ou cinq fellaghas. Deux autres sont tués. L’un d’eux partageait la vie de la 1ère Section. Pour les chasseurs, c'était un infiltré, un traitre, dont le corps, traîné au village, est re-mitraillé pour l'exemple et surtout sous la pression de la peur rétrospective.

 

Le lendemain, les classes reprennent comme s'il ne s'était rien passé la veille. Pour les enfants, la fréquentation de l'école est primordiale. A tel point qu'arrêter la classe pour 8 jours de vacances à la mi-avril leur fait croire qu'on les punit, qu'on veut se reposer, ou bien qu'il y a une raison stratégique là-dessous !

 

Il faut dire qu'avant l'installation à Haoura, il n'y avait pas d'école. C'est la section de commandement qui a réalisé des locaux pour quatre classes. La S.A.S. a établi un instituteur civil de 19 ans et l'Armée a affecté deux militaires pour enseigner un français oral, pratique, et notre écriture latine. La liberté pédagogique dont bénéficie le maître favorise la création de groupes basés sur le niveau atteint, que l'élève ait 7 ans ou 12 ans.

 

Gérard Braillon : « C'était des classes très vivantes, comme un long jeu instructif, sans que ce soit de la garderie banale. Les plus forts étaient au niveau cours élémentaire, fin de la 1ère année, les moins avancés savaient lire avec difficulté mais pas calculer. Il y avait aussi l'inverse, deux garçons et une fille qui étaient manifestement très intelligents, des précoces qui assimilèrent vite ».

 

Comme en France, il y a congé le dimanche, qui permet la lessive, et le jeudi qui permet des petites promenades autour du poste (c'est ça le congé). Un certain après-midi de promenade, les chants et les bavardages s’éteignent en un seconde. Rapidement, les enfants forment un demi-cercle bouclant le sentier autour de Gérard et lui disent: "A-Géroh, c'est pas beau par là". Alors, l’instituteur-infirmier se tourne vers une autre direction et lance : "Le gros rocher en bas, un chocolat pour le premier arrivé…". Les bavardages reprennent. Plus tard, Gérard Braillon comprend que les enfants viennent de lui éviter une fâcheuse rencontre.

 

Mais il n’en est pas de même chaque jeudi. Inspiré par le scoutisme, Gérard met en place une harmonie de pipeaux côté garçons et un atelier de point de croix pour les filles (merci à la famille en Métropole pour les fournitures) !

 

L’école continue et l’instituteur-infirmier fait ce qu’il peut pour apporter de l’instruction et de la gaité dans ces contrées. Mais un tableau noir n’est pas suffisant pour un groupe de jeunes adolescents. Il s’en ouvre à un colonel à l’occasion d’une inspection : « Ces jeunes vous   apportent-ils des renseignements » demande alors l’officier ?

 

Gérard Braillon : "Mon colonel, les écoliers apportent-ils du renseignement ? Je ne pense pas. Par contre, il faudrait que nos jeunes de 14 ans n’en fournissent pas à leurs congénères. Dès cet âge-là, ils ne viennent plus à l'école. Il leur faudrait des cours professionnels".

 

Le colonel : "Oui, qu'est-ce qu'il te faudrait ?".

 

Gérard Braillon : "Des outils pour la menuiserie, pourla chaudronnerie, etc. et des gars du métier, mon colonel". Huit jours plus tard, un hélico apporte outils, planches, clous, marteaux, etc. et les 14 ans reviennent. Pour voir.

 

Gérard Braillon quitte l'Algérie le 20 décembre 1960. Le 5 janvier 1961, la ville de Paris le convoque pour s’occuper d’une nouvelle classe avec peu d'élèves : 32 seulement ! Il retrouve sa fiancée et va fonder une famille. Mais dans sa tête résonne encore l'accent chantant des enfants qu'il vient de quitter et qu'il n'oubliera jamais.

  

Jacqueline Braillon

Gerard Braillon - Pipeaux

 

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