Henry Lange de Neuilly-sur-Seine : au nom de l'idéal français.

Publié le 29 Octobre 2010

150ème RI - 1918 - Ecpad

 

5ème bataillon du 150ème RI – Rive droite de la Seille – Copyright ECPAD.

 

 

Etre Français.

 

Henri Gustave Lange nait dans le 16ème arrondissement de Paris le 25 août 1898. Il est le fils d’un riche industriel et sa famille est depuis peu devenue française. Elle habite Neuilly-sur-Seine. De confession juive, il estime que c’est son devoir d’être au front, et exposé. Officier de réserve, d’abord affecté à un régiment d’artillerie, il intervient en haut lieu pour être versé dans l’infanterie – au 150ème RI – afin de mieux servir sa nouvelle patrie.

 

Le livre remarquable « Paroles de Poilus » (Ed. Tallandier Historia) expose deux lettres d’Henry Lange :

 

« Ce 5 octobre 1917,

 

Rien à signaler aujourd’hui encore ; nous vivons ici une vie assez monotone, qui se recommence chaque jour, dans une campagne infiniment calme et reposante. Je jouis infiniment de la beauté douce et tranquille de cette fin d’été, de ce début d’automne. Il y a, en cette saison, un parfum de mélancolie émouvante, suave, dont je me sens profondément imprégné. J’ai l’impression qu’en cette saison quasiment crépusculaire, les âmes sont meilleures et les cœurs plus sensibles… Et pourtant, on continue à se battre. Non, je n’aime pas la guerre ; et je ne voudrais pas qu’un jour, quelqu’un put dire que les combats s’écrivent ainsi qu’une partie de football ou de tennis. Je suis décidé à être un bon soldat très brave et j’ai la prétention de m’être déjà bien comporté au feu parce que c’est mon devoir et par amour de l’idéal : depuis deux ans, je me suis mis « au service de l’idéal », au service d’un certain nombre d’idées telles que celle-ci : tout jeune homme doit s’engager, dès que son âge le lui permet, et si sa santé n’est pas trop faible, un engagé doit reste au dépôt un maximum de temps possible. A 19 ans, on doit être fantassin quand on est Français, et qu’on est jeune et fort, on doit être heureux et fier de pouvoir défendre sa patrie. Quand on est Français de date récente, et surtout quand on fait partie de cette race juive méprisée et opprimée, on doit faire son devoir mieux que personne. Et puis il faut bien que dans cette famille il y ait quelqu’un qui se batte pour de bon ! Je n’aime pas la guerre, mais je n’en souffre nullement, ni au physique, ni au moral. Je suis très heureux (car je suis une bonne poire) à l’idée qu’à la fin de la guerre, je pourrai être satisfait de moi, mais sais fort bien que personne, quelques mois après la signature de la paix, ne différenciera ceux qui se sont battus et ceux qui se sont reposés… ceci n’a d’ailleurs aucune importance : j’agis égoïstement pour moi, pour vous, et pour l’idéal.

 

Je n’ai pas de lettre de vous aujourd’hui.

Je suis toujours embusqué et pour quelques mois encore.

 

A vous.

 

Henry Lange ».

 

A la fin de l’année 1917, le régiment est placé dans la forêt de Facq, à côté de Pont à Mousson dans le département de la Meurthe-et-Moselle. Le 150ème profite de cet emplacement et de la relative tranquillité pour bâtir des casemates et des tranchées solides. Compte tenu de la taille du secteur à couvrir, des escouades sont formées afin de réaliser des coups de main. L’infanterie est bien loin de la guerre de mouvement chère à l’année 1914…

 

1918.

 

Le 27 mai 1918, l’Armée allemande déclenche une vaste offensive sur l’Aisne : il s’agit de la Seconde bataille de la Marne. Le 150ème est rapidement embarqué en train pour être acheminé vers Epernay. Sa mission : tenir une position située entre Reims et Château-Thierry. Le 1er juin 1918, les assauts sont terribles. Des compagnies sont débordées ; les hommes se replient en désordre, se réfugient dans des taillis où des corps à corps s’engagent. Puis, bien repris en main, les biffins du 150ème se reprennent et stoppent l’avance ennemie.

 

«Magnifique régiment, animé du plus beau sentiment du devoir et du sacrifice. Après avoir tenu, dans des conditions souvent pénibles, un secteur important du front, a été jeté en pleine bataille avec mission d'arrêter coûte que coûte l'avance ennemie. Sous les ordres du lieutenant-colonel Voinier, a résisté pendant une semaine, sans faiblir, dans des combats très rudes, allant souvent jusqu'au corps à corps, à l'assaut de forces supérieures, et a conservé ses positions, infligeant à l'ennemi de lourdes pertes et lui faisant des prisonniers.

Le Général commandant la 5e armée : BERTHELOT ».

 

Pendant près de cinquante jours, jusqu’en juillet 1918, le 150ème RI reste en ligne où il subit quotidiennement le bombardement ennemi. Vingt quatre officiers et plus de sept cents hommes meurent au cours de cette période. Le 150ème est cité une nouvelle fois à l’Ordre de l’Armée.

 

A la fin du mois d’août 1918, le régiment rejoint le secteur de Champenoux. C’est une portion relativement calme du front. Le Journal de Marche du régiment fait mention de la remise par le général Pétain de la fourragère aux couleurs de la Médaille militaire, le 9 septembre 1918 : « C’est avec une grande joie que je suis venu aujourd’hui vous apporter cette fourragère que vous avez récemment si vaillamment gagnée. Chaque fois que je puis venir à la 40ème, je n’y manque pas et chaque fois que j’entends parler d’elle, je sens mon cœur tressaillir fortement. Car les 40ème et 42ème divisions sont les plus beaux fleurons de l’armée. Je ne puis oublier que ces deux splendides divisions, et surtout la 40ème, ont sauvé la mise à Verdun. Plus tard, quand on écrira l’histoire de la Guerre, vous pouvez être sûrs que votre division aura de beaucoup les plus belles pages, qu’elle aura d’ailleurs écrites de son sang ».

 

Le même jour, à quelques kilomètres de là, Henry Lange écrit à sa fiancée :

 

« Mon Hélène chérie,

 

Après quatre ans d’angoisse, mêlée d’espérance, tu vois enfin apparaître les signes avant-coureurs de la félicité que tu as si bien méritée. Et là-bas, à quelques mille mètres devant moi, sur ce chemin où passent peu de dames au milieu de la fumée des obus, se dessine l’aurore de la victoire. L’épreuve a été longue, mais nous en voyons la fin, heureuse, mon Hélène aimée.

 

Ta lettre m’est arrivée il y a plusieurs jours, qui me souhaitait beaucoup de satisfactions et de récompenses. Merci. Mais d’ores et déjà je me sens heureux d’avoir un peu, un tout petit peu, contribué à la victoire ; mon rêve se réalise.

 

Hier soir, dans le quartier boche où, loin du front, nous nous reposons, mes hommes et moi, j’ai eu une bien grande joie : mes poilus m’ont donné un « satisfecit » ; ils m’ont dit être contents de moi en termes profondément troublants qui – un peu plus – me laissaient venir les larmes aux yeux. Nous avons fait notre devoir ; mais j’ai été extrêmement circonspect, prudent, et j’ai la grande satisfaction de n’avoir pas de pertes, ou du moins si peu, si peu que cela compte à peine.

 

Maintenant, je ne suis plus dans la bataille et je le regrette ; quelles sensations sublimes j’ai éprouvées en parcourant ce sol français reconquis derrières les boches en fuite. Ecris-moi de temps en temps : j’aime à te lire.

 

Ton Riquet ».

 

Le lendemain, à la tête de sa section, au cours d’une mission, l’aspirant Henri Lange est tué par un soldat allemand à Celles-sur-Aisne. Il avait vingt ans et aurait pu connaître, deux mois et un jour plus tard, « l’aurore de la victoire ».