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Publié le 12 Mars 2017

Les obsèques de Guy Monnerot.

Les obsèques de Guy Monnerot.

La Toussaint Rouge.

Il s’agit du nom donné, en France, à la journée du 1er novembre 1954, durant laquelle le Front de Libération Nationale (FLN) manifeste, pour la première fois, son existence en commettant une série d’attentats en plusieurs endroits du territoire algérien, à l’époque sous administration française. Rétrospectivement, cette journée est considérée comme le début de la Guerre d’Algérie.

 

En Algérie, le 1er novembre est devenu est une fête nationale, la Fête de la Révolution.

 

70 attentats ont donc lieu en cette journée. Il s’agit d’explosions d’engins artisanaux ou d’assassinats. Ils sont réalisés en une trentaine de points du territoire algérien, alors répartis ainsi pour les commandants du FLN :

  • Zone 1 : les Aurès, zone commandée par Mostefa Ben Boulaïd.
  • Zone 2 : Constantinois, zone commandée par Mourad Didouche.
  • Zone 3 : Kabylie, zone commandée par Belkacem Krim.
  • Zone 4 : Algérois, zone commandée par Rabah Bitat.
  • Zone 5 : Oranie, zone commandée par Larbi Ben M’Hidi.

 

Les victimes :

  • Ben hadj Sadok, caïd du douar M’Chouneche.
  • Haroun Ahmed Ben Amar, agent de police.
  • Georges-Samuel Azoulay, chauffeur de taxi.
  • François Braun, garde-forestier près de Saint-Denis du Sig.
  • Laurent François, tué près de Mostaganem.
  • Pierre Audat, soldat à Batna.
  • Eugène Cochet, brigadier-chef à Batna.
  • André Marquet, soldat à Khenchela.
  • Lieutenant Roland Dameaud, officier à Khenchela.

 

Mais le mort devenu symbole de cette journée est l’instituteur Guy Monnerot, assassiné.

 

L’attentat contre les époux Monnerot.

Patrice Herreyre, du journal Le Populaire (distribué à Limoges et dans tout le Limousin, région d’origine des Monnerot) a raconté cet épisode :

 

« Il n’est pas le premier mort de la guerre d’Algérie. Pourtant, Guy Monnerot, le jeune instituteur originaire de Limoges, est devenu le symbole de cette France investie en Algérie et que le FLN voulait frapper.

 

Par la fenêtre du car Citroën qui s'essouffle sur la petite route qui relie Biskra à Arris, Jeanine Monnerot admire, éberluée, la beauté du paysage. Guy, son mari, est en pleine discussion avec le caïd de M'Chounèche, Hadj Sadok. Le véhicule s'engage dans la gorge de Tighanimine, la plaie béante qui balafre cette partie des Aurès. À gauche du bus, s'élève, vertical, l'à-pic du Foum Taghit. À droite, une vingtaine de mètres en contrebas, coule l'oued El-Abiod.

 

 

Au volant, Djemal Hachemi regarde son compteur. Dans quelques centaines de mètres, il devrait apercevoir un barrage de pierre. De mèche avec les insurgés, il a pour consigne de freiner violemment. Les passagers, secoués, ne devraient alors pas opposer de résistance aux hommes de Si Messaoud, de son vrai nom Chihani Bachir.

 

L'embuscade fonctionne à merveille. Hadj Sadok est la cible du commando. Il est conduit sans ménagement hors du car. Le couple d'instituteurs est emmené lui aussi. « Tu as reçu notre proclamation, tonne Si Messaoud en direction du caïd. De quel côté vas-tu te ranger maintenant ? ». Après la tonitruante fin de non-recevoir du notable algérien, les événements s'accélèrent. Un geste de trop, une mauvaise interprétation, un pistolet-mitrailleur trop sensible… La rafale de Sbaïhi, l'un des hommes de Chihani Bachir, transperce les trois prisonniers.

 

Si Messaoud, dont les ordres étaient de ne s'attaquer qu'aux militaires ou aux musulmans pro-français mais surtout pas aux civils, donne l'ordre à Djemal Hachemi de transporter rapidement Hadj Sadok à Arris. En revanche, Guy et Jeanine Monnerot sont laissés pour morts, sur le bord de la route. Lorsque l'ethnologue Jean Servier arrive sur les lieux, vers midi, il est trop tard pour sauver Guy mais il est encore temps de conduire Jeanine à l'hôpital.

 

Le voyage de Guy Monnerot ne va cependant pas s'arrêter là. Il est d'abord inhumé selon la tradition musulmane, dans un linceul blanc. Le 10 novembre 1954, une cérémonie à Batna permettra de lui rendre hommage. Mais c'est à Limoges, le 29 novembre 1954, que l'émotion aura été la plus forte. Des centaines de personnes ont assisté d'abord à l'office donné en la paroisse Saint-Joseph, puis à l'inhumation dans le caveau familial.

 

Même le ministre de l'Intérieur fera connaître son émotion par un court télégramme. «… Stop Je m'incline devant votre douleur Stop François Mitterrand. »

 

 

Sources :

 

  • Encyclopédies Wikipédia, Larousse et Britannica.
  • Site Internet du Journal Le Populaire.
  • Site Internet du groupe de presse Centre-France.

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Publié le 6 Octobre 2014

 

André Labour et Pierre Keraudren

André Labour (à dr.), Délégué général du Souvenir Français et le colonel Pierre Keraudren.

 

Début de carrière.

 Engagé pour trois ans en septembre 1953, et alors âgé de 19 ans, je rejoins l’Ecole d’Application de l’infanterie à Saint-Maixent où je suis affecté au peloton des élèves sous-officiers d’active (ESOA). J’en sors en juin 1954, après avoir été nommé au grade de sergent.

 Les affectations sont depuis toujours faites suivant le rang de sortie de l’école. Pour ma part, cela allait être le 1er régiment de tirailleurs algériens (1er RTA) dont la garnison était à Blida, au sud d’Alger. Après une traversée en avion de Marseille à Alger, je rejoins le régiment avec une dizaine de camarades, venant comme moi de l’école, le 5 juillet 1954.

 Ce choix n’est pas un hasard : j’avais été influencé par des lectures sur la conquête et la pacification de l’Algérie, de même que par des témoignages et des ouvrages de grands anciens. Je vivais, à ma façon, le rêve saharien !

 Nous sommes alors reçus par le commandant du régiment. Il s’agit du colonel de Rocca-Serra, un Corse qui deviendra par la suite général. Nous voilà, nous les nouveaux, maintenant répartis entre les trois bataillons. L’effectif d’un bataillon de cette époque équivaut à celui d’un régiment actuel (avec quatre compagnies de combat et une compagnie de commandement). Le bataillon qui m’échoit est le 9e, situé à Miliana, au-dessus d’Affranville et de la plaine du Chéliff, sur les pentes sud du Zaccar. Le 9e bataillon doit son nom au fait d’avoir repris les traditions du 9e RTA, qui avait participé, dix ans auparavant, à la libération de Marseille et de la France, sous l’impulsion de son ancien chef de corps, un général énergique du nom de Monsabert, alors à la tête de la division (3e division d’infanterie algérienne).

 Donc, ce 8 juillet 1954, me voilà avec mon camarade Jaffeux, au sein du 9/1er RTA, et c’est dans cette unité que je devais effectuer mon séjour en Algérie, à l’exception d’un détachement de quelques temps dans le noyau actif d’un bataillon de rappelés d’Algérie. J’allais connaître, entre cet été là et la Toussaint 1954, les derniers moments de paix de l’Algérie française.

 En effet, les « événements », comme ils sont alors appelés, débutent à la Toussaint et l’insurrection ne cessera de se développer jusqu’à mon départ en septembre 1957, pour le Peloton de l’Ecole Spéciale Militaire Interarmes, afin de préparer le concours d’officier (cette école, aujourd’hui dissoute, était installée à Strasbourg).

 Il n’est pas question pour moi de décrire en entier mon séjour en Algérie, mais de présenter quatre moments qui m’ont marqué :

 L’opération de l’Oued Hallal, près de la frontière tunisienne, le 31 mars 1955 ;

  1. L’embuscade de Souk El Arba le 29 juillet 1956 ;
  2. L’opération des Ouled Naïls, le 5 avril 1957 ;
  3. La trahison du lieutenant Benchérif, le 28 juillet 1957.

 

L’opération de l’Oued Hallal.

 A mon arrivée au bataillon, je suis affecté à la 3e compagnie qui est commandée par le capitaine Mazagot. Par suite des événements de Tunisie, le régiment avait envoyé là-bas une compagnie de combat pour laquelle le bataillon a fourni une section d’intervention. Celle-ci est commandée par le lieutenant de Pontual, qui par la suite prendra la tête de la 1ère compagnie. Elle rentre à Miliana le 18 août 1954.

 Dès la Toussaint, mon bataillon devient « bataillon de marche » et participe à des opérations en Kabylie, et ce jusqu’à la Noël. J’ai le souvenir des opérations « Genévrier » (cuvette d’Azrou) et Tourterelle (région de Dellys à Tizi Ouzou). Nous y subissons nos premières pertes, dont celle du sous-lieutenant Tarrit, le 22 décembre 1954 (il était de la promotion « Union Française »).

 Le 15 janvier 1955, mon bataillon rejoint les Aurès. Ma compagnie occupe un poste situé dans la montagne au nord-est de Biskra. Il est accolé au village d’Oulach en pays Chaouia. Nous effectuons dans ce secteur plusieurs opérations. Pour cela, notre unité est constituée en compagnie légère montée, avec de nombreux mulets. Ce séjour est marqué par la mort du sergent-chef Dambraine, ancien parachutiste de la France Libre, tué dans une embuscade de convoi le 1er mars 1955. Le 25, le bataillon rejoint le secteur de Tébessa au pied des Nementchas. Le 30 mars, nous sommes au poste de Guentis, près de la frontière tunisienne. Nous devons relever le 15e bataillon de tirailleurs algériens.

 Le lendemain est déclenchée l’opération de l’Oued Hallal, connue grâce au livre de Pierre Closterman, ancien pilote de la France Libre, rappelé en Algérie. L’ouvrage s’appelle « Appui feu sur l’Oued Hallal ». Je faisais partie des fantassins qui se trouvaient au fond de l’oued, avec mes camarades du 9e et du 15e BTA. Le 9e a, à sa tête, le commandant Rieu-Boussut, ancien de 39-45 et de l’Indochine, et qui connait bien nos unités pour avoir servi au 7e RTA. Il va exercer son commandement pendant pratiquement tout mon séjour. L’opération se déroule sur plusieurs jours. Elle est rendue d’autant plus épuisante que nous avons de la pluie et même une tempête pendant toute sa durée. Nous sommes « trempés jusqu’aux os » ! Il est bien loin mon Sahara ! Le froid et la pluie éprouvent tellement les hommes que nous connaissons plusieurs morts dont un par congestion.

 Nous sommes accompagnés de gendarmes mobiles, détachés au bataillon pour permettre le contrôle des mechtas. L’un d’eux, un maréchal-des-logis chef, qui a fait les campagnes de France et d’Allemagne en 1944 et 1945, et a également commandé une compagnie de supplétifs en Indochine, nous déclare qu’il n’a jamais eu aussi froid depuis l’hiver 1945 en Alsace.

 L’opération approchant de sa fin, des feux sont allumés pour nous permettre de nous réchauffer. Il y a là comme un air de retraite de Russie de la Grande Armée. J’ai le souvenir d’avoir vu passer près de moi un camarade accroché à la queue d’un mulet : il marche les yeux fermés ! Il est grand temps pour nous de rejoindre le poste pour relever le 15e. Nous sommes au bout de nos forces.

 La veille de l’opération, j’ai fait la connaissance du sergent d’ordinaire de ce 15e BTA. C’est un breton, comme moi. Il s’appelle Le Boulch’ et est originaire de Lannion où j’ai eu son frère aîné comme répétiteur au collège Félix Le Dantec. Le monde est petit. Il m’offre un bon repas à base de beefsteaks et me fait dormir sur un tas de toiles de parachutes.

 Quelques jours plus tard, nous relevons donc le 15e qui a reçu une nouvelle affection. Nous prenons possession des lieux qui vont devenir notre camp et notre refuge pendant de longs mois. A l’automne 1955, je suis détaché dans un bataillon de rappelés d’Algérie, bataillon connu car l’un de ses cadres, l’aspirant Maillot, le quitte à bord d’un camion chargé d’armes, pour rejoindre les rebelles dans l’Ouarsenis. Il a pris soin préalablement de désarmer les soldats qui sont sous ses ordres. Il sera tué quelques semaines plus tard, au cours d’une opération.

 A l’issue de cette affectation, je suis détaché dans un bataillon de marche du train. Je suis l’adjoint du chef de section et participe à l’entraînement des jeunes venant de métropole. Le 7 mai 1956, ma mission étant terminée, je rejoins la 3e compagnie du 9e BTA.

 

 

L’embuscade de Souk El Arba.

 Un jour, revenant à la base arrière, à Miliana, base que nous partageons avec le bataillon du train, un appelé de la section qui était encore la mienne quelques semaines plus tôt, me tombe dans les bras en pleurant, alors que je viens de descendre de camion. Il m’apprend que sa section a été totalement anéantie, à la suite d’une embuscade. L’unité était commandée par un sous-lieutenant de réserve, provenant de l’Ecole Centrale. Je le connaissais bien. Aujourd’hui encore, je le revois nous faisant défiler aux accents du chant des Africains, diffusé par un tourne-disque posé sur un tabouret. Ce rescapé ne doit son salut qu’au fait qu’il a été admis à l’infirmerie peu de temps auparavant. C’est un Breton de Paris, travaillant aux usines Citroën.

 Ma compagnie se trouve alors au poste du Bordj Okriss, à l’est d’Aumale. Le bataillon est devenu unité de réserve générale de la 20e division d’infanterie. Nous recevons l’ordre de nous déplacer pour occuper le poste de Souk el Arba (ce qui signifie littéralement « le marché du mercredi »). Je revois les tailleurs en plein air faisant fonctionner leurs machines à coudre Singer à pédale et les bouchers avec la viande couverte de mouches…

 Un changement majeur a été opéré dans l’organisation de la compagnie : nous hébergeons le commando du bataillon (il ne s’appelle pas encore « commando de chasse »). Il représente l’équivalent de deux sections de combat, soit la moitié de l’effectif de combat de la compagnie. Celle-ci comprend aussi deux sections de combat classiques et une section de commandement. Elle est dirigée par le capitaine Daniès, ancien adjoint du capitaine Mezagot. Il a fait le siège de La Rochelle en 1944-45 et deux séjours en Indochine. C’est un officier expérimenté.

 Le commando est sous les ordres du sous-lieutenant Morel-Vitré, ancien parachutiste d’Indochine, qui a suivi une formation dispensée par le fameux colonel Marcel Bigeard ! C’est un officier remarquable. A la tête d’une section administrative spécialisée (SAS), il sera victime d’un attentat en Oranie en 1957.

 Le commando part souvent en nomadisation tandis que le reste de la compagnie garde le poste. Ainsi, le 29 juillet 1956, le capitaine Danies décide d’effectuer une reconnaissance sur les crêtes boisées du nord du village. Il prend avec lui la section du sous-lieutenant Henry, dont je fais partie, avec mon groupe de combat. Nous quittons le poste de très bonne heure le matin. La journée est particulièrement ensoleillée. Je progresse en tête, disposant mes tirailleurs en formation très étirée, pour pouvoir faire face à une embuscade. Je dispose de caporaux qui connaissent la guerre pour l’avoir faite en Indochine. L’un d’eux voit en premier des fellaghas qui tentent de nous encercler. Stoppant ainsi, nous n’entrons pas dans la nasse : nous tirons les premiers ! Mais à ce moment-là un feu d’enfer se déclenche : on voit la terre éclater un peu partout autour de nous sous l’effet des balles. Pris entre deux feux de mitrailleuses de 30 (calibre 7,62), le capitaine réussit à nous replier en bon ordre. La chance est avec nous ce jour-là : deux scout-cars, qui passaient non loin, arrivent, envoyés par le lieutenant resté au poste et qui a entendu la fusillade.

 Au retour, le lieutenant nous apprend que d’autres fellaghas ont échoué dans l’attaque de notre poste. Nos hommes ont fait des prisonniers.

 Cette affaire me vaut la croix de la Valeur militaire avec citation à l’ordre de la brigade et la proposition au grade de sergent-chef. Le soir même, pour nous endurcir, le capitaine m’envoie en embuscade de nuit avec une partie des effectifs restés au poste…

 

 

L’opération des Ouled Nails.

 Le 5 avril 1957, une opération organisée par le secteur d’Aumale, se déroule au sud de Bou Saada, dans les monts des Ouled Nails.

 L’action dure depuis quatre ou cinq jours ; la fin est proche. Nous devons être héliportés à bord de Piasecki (que nous appelions des « bananes » du fait de leur forme) sur les crêtes environnantes. La deuxième compagnie, alors commandée par le lieutenant Jupille est déposée sur la côte 1169. L’hélico redécolle pour prendre un nouveau stick. A ce moment-là, nous entendons une déflagration et nous voyons une énorme flamme : au moyen de mitrailleuses, des fellaghas bien postés viennent de descendre notre hélico au décollage ! Le commandant Rieu-Boussut fait modifier immédiatement le dispositif. Il modifie les départs, confie au lieutenant de La Morinière (qui terminera sa carrière comme général) un posé d’assaut sur une côte toute proche, avec 20 de ses meilleurs soldats. Il convient d’éliminer les rebelles et avant tout de venir en aide avec hommes déjà sur place. Je fais partie de la second vague : au moment de sauter de l’appareil, je vois que le sol est jonché de cadavres de rebelles.

 Je progresse à côté d’un caporal-chef reconnu : Tayan, de la 1ère compagnie. Je me fie à lui pour les indications face aux rebelles. Un moment, je le laisse passer devant : un éboulis ne permet pas de passer à deux. Je le revois quelques secondes plus tard, allongé, comme dormant… Une pensée idiote me traverse l’esprit : « Tu es gonflé de te reposer alors qu’on nous tire dessus » ! Quel imbécile : je réalise que Tayan est mort. Il a reçu une balle en pleine poitrine.

 L’opération continue encore quelques heures et se termine par un succès, en dépit de nos pertes et de la mort de mon ami. Je revois encore un tirailleur qui était connu de tous : il ne se déplaçait jamais sans son chèche ! Bien sûr le vêtement flotte au vent. A la fin, celui-ci nous le fait voir : en plusieurs endroits, des balles de mitrailleuses l’ont troué… Le soir, au mess, il fête avec nous sa baraka !

 

 

La trahison du lieutenant Benchérif.

 La trahison du lieutenant Benchérif a provoqué en moi un grand choc ! Le 25 juin 1957, le commandant Rieu-Boussut est remplacé par le commandant Blanchard. Notre compagnie est désignée pour occuper une maison forestière, située à flanc de montagne entre Masqueray et Aumale. On installait à cette époque des postes médicaux où des médecins et des infirmières itinérants venaient soigner les populations locales. Afin de protéger à la fois ces personnes et les personnels médicaux, on construit des tours de contrôle en béton, et pour protéger les ouvriers, on commence par un poste de protection. Le lieutenant Benchérif est désigné pour occuper le poste et surveiller le secteur. Le capitaine Danies me désigne comme adjoint. Je connais Benchérif depuis les Aurès où il commandait une section de supplétifs.

 Le 2 juin 1957, alors que je me trouve au poste, avant de rejoindre Alger, je suis désigné pour diriger un convoi de cinq véhicules qui doivent percevoir des vivres. Benchérif se trouve dans le premier. Des tirs sont déclenchés contre nous. Pour des petits convois comme le nôtre, la consigne était d’accélérer pour sortir de la nasse. Mais Benchérif ordonne à son chauffeur de faire arrêter son camion GMC, ce qui oblige les autres véhicules à stopper. J’ai la conviction qu’il fait tout cela pour offrir une meilleure cible aux rebelles. J’arme mon PM, prêt à faire feu, et sur Benchérif, en me disant « tu seras le premier à y passer ». Par chance, les tirs cessent. Nous reprenons la route. Des pensées terribles me traversent l’esprit.

 Par ailleurs, depuis que nous sommes placés dans la maison forestière, Benchérif a pour habitude de partir, tout seul, avec sa carabine, pour soi-disant chasser. Avec le recul, je pense qu’il allait plutôt renseigner ses copains fellaghas ! Un autre jour, il donne l’ordre d’abaisser la hauteur des murs entourant la maison. Nous offrons alors une cible magnifique. Mon lit même est parfaitement dans un axe de tir depuis les collines qui nous font face ! Je lui dis. Il semble un peu gêné. Il donne l’ordre de faire remonter les murs aussitôt.

 Un de mes anciens camarades, que j’ai connu au bataillon des rappelés d’Algérie, et que j’ai invité dans ma famille en Bretagne, me demande de venir passer quelques jours à Hussein Dey, dans la banlieue d’Alger, avant de prendre le bateau pour la France (je dois partir pour l’Ecole de Strasbourg). Cela va me sauver la vie : en lisant le journal, j’apprends ce qui s’est passé le 22 juillet 1957. Benchérif a ouvert la porte du poste à la bande rebelle du secteur pour récupérer l’armement et le poste radio. Le caporal Andrieux, mort par la suite de ses blessures, a pu par donner les détails de l’attaque : ayant confié mes soupçons à Andrieux, ce dernier dort avec des grenades. Sage précaution car Benchérif a fait enchaîner les armes. Par ailleurs, le sergent Vuillemin, lui aussi au courant des agissements de Benchérif, ne dort que d’un œil. Au milieu de la nuit, il voit Benchérif debout se pencher sur son sous-officier afin de l’égorger. Vuillemin se lève, les hommes se battent. Vuillemin est touché d’un coup de poignard, comme Andrieux qui mourra dans l’hélicoptère des secours. Mais, avant de se sauver, les rebelles ont le temps de massacrer tous les Européens et les musulmans fidèles à la France.

 Apprenant cette nouvelle, je téléphone immédiatement au capitaine Danies, qui est encore sous le choc. Il ne peut que se féliciter de mon absence. Il me raconte que les murs de ma chambre sont couverts de sang… L’affaire ne s’arrête pas là. Benchérif et sa bande sont faits prisonniers quelques temps plus tard par des parachutistes. Il convient de rappeler que l’armée française a toujours respecté ses prisonniers. Avec les Accord d’Evian en 1962, Benchérif est libéré. On n’a pas agit avec lui comme il a traité les soldats français et les soldats musulmans qui sont restés fidèles à la France.

 A la fin des années 1980, alors lieutenant-colonel, je suis affecté à l’encadrement de l’Ecole de Guerre en tant que responsable de l’enseignement des Sciences Humaines et de la Communication. Je fais venir des journalistes pour entraîner les officiers à parler en public. Il y a également des instructeurs étrangers. Je sympathise avec un colonel espagnol qui se passionne pour la guerre d’Algérie. Il me dit ceci : « J’ai bien connu Benchérif à Alger, du temps qu’il commandait la gendarmerie. Figures-toi que je l’ai rencontré il y a quelques temps à Paris. Il avait l’air tout affolé. Il était recherché par les autorités algériennes ». C’est quand même incroyable que cet individu qui a, de ses propres mains, assassiné ses adjoints et a laissé égorger ses soldats, puisse se réfugier en France.

 Je lui souhaite, s’il est encore en vie, de ne jamais oublier cela, et que ses nuits soient agitées comme ont été trop longtemps les miennes. Il n’y avait pas à l’époque de psychologues dans les armées. J’ai poursuivi ma carrière d’officier, ayant en tête ces images qui ne m’ont jamais quittées. Je suis parti d’Algérie en 1957 et nos adieux furent déchirants, tant ce que nous avions vécu ensemble avait été fort. Une grande amitié nous unissait. Je n’ai jamais, par la suite, ressenti avec une telle intensité ce sentiment dont je conserve la nostalgie soixante années plus tard…

 

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Publié le 21 Juin 2014

 

Carraz 4

 

Pierre Carraz, membre du Souvenir Français de Bois-Colombes, a été officier des Affaires algériennes. Voici le compte rendu d’une visite effectuée le 6 juin 1960 dans le Sahara. Il convient de restituer le cadre de cette année-là en Algérie. Après l’espoir de 1958 et la victoire militaire de « l’Opération Jumelles » l’année suivante, le doute s’est installé : le général de Gaulle n’a-t-il pas évoqué « l’autodétermination » pour le peuple algérien ? La récente découverte d’immenses champs de pétrole et de gaz, et leur exploitation, permet un instant d’imaginer une nouvelle et possible solution française pour l’Algérie…

 

« Le 6 juin 1960, un coup de téléphone de la préfecture d’Alger : le cabinet des Affaires algériennes m’avise que le 11 juin, je serai de la partie pour un voyage – ou plutôt une visite au « puits du bonheur » à Hassi Messaoud. Départ à 6h à l’aérodrome militaire de Maison Blanche, avec retour le soir même. L’attaché du cabinet me précise de ne pas oublier les subsides : achat de pellicules photos, prise en compte de l’appareil photographique de la SAS (Section Administrative Spécialisée). Me voilà prêt pour aller visiter le pays de la soif !

 Le samedi 11 : débout de grand matin. Je me rends en jeep à l’aérodrome où des 6 heures une vingtaine d’officiers des Affaires algériennes attendent déjà. Je me présente. Le commandant Faret dirige les opérations. De petits groupes se forment. Tout le monde se connait, l’Algérie est finalement « petite » pour ces globe-trotters. Chacun parle de ses difficultés dans l’implantation des SAS : « Dans mon patelin, dit l’un d’entre-nous, le frère du maire a des propriétés. Quelle diplomatie dois-je faire ! Je te prie de me croire qu’il y a une différence avec la belle Kabylie que j’ai connue auparavant ! ». Mais nous sommes heureux de nous retrouver entre nous et les bonnes blagues comme les bons souvenirs sont rappelés à tous propos.

 L’heure tourne. Peu à peu, les rangs grossissent et à 8 heures, nous somme toujours devant la salle de réception au nombre d’une soixantaine, attendant le moment du départ. Une formalité : la pesée ! Il s’agit d’une grosse balance qui indique un peu plus que son poids, ce qui inquiète quelques officiers qui n’ont guère l’habitude de faire de longues marches ! Enfin, un haut-parleur nous indique que le moment est venu d’embarquer.

 Sur la piste, les Nord-Atlas 2501 sont alignés : bien entendu, c’est celui à la carlingue jaunâtre qui sera notre oiseau migrateur. Une charmante hôtesse de l’armée de l’air fait l’appel avant le départ. L’avion est commandé par un commandant de l’air, assisté de deux sergents-chefs, d’un mécanicien et d’un radio. Quelques aviateurs de la base prennent également place à bord avec nous. Les moteurs vrombissent, l’avion se dirige vers la piste d’envol. Les moteurs grondent de plus en plus ; par les hublots, nous observons une hélice qui semble vouloir couper la carlingue ! Le bruit est infernal, l’intérieur de mes oreilles commence à se compresser. Enfin, nous prenons de la vitesse et nous décollons…

 Maintenant la base est un tout petit champ, la route nationale 5 un fil, et les maisons de simples pions qu’on a déposé par hasard. Direction sud-est. Le mécanicien nous annonce : « Vous allez effectuer, à l’altitude de 1 300 mètres un voyage de deux heures et demie, à la vitesse de 300 km/h ». Le calcul est vite fait : il y a au moins 1 000 km jusqu’à notre destination. Un chef de SAS, de la région d’Aumale, vient de reconnaitre son petit « bordj », au sommet d’une colline. Nous prenons donc une direction un peu déviée de l’avis des routiers : Alger, Blida, Médéa, Djelfa, Ghardaia, Ouargla, Hassi-Messaoud. Un courant d’air parcourt la carlingue : le Sahara serait-il le pays des glaciers ? Certes, non. Simplement, la nuit a dû être froide et nous parcourons des zones aériennes fraîches. C’est tout de même abrutissant d’entendre constamment ce bruit sourd. Et l’avion est quelque peu secoué (il le sera encore plus au retour).

 Une feuille circule pour faire valoir ses services aériens. Quelques officies s’inscrivent. Des revues et des journaux (comme le Bled) circulent. Après les Hauts Plateaux et l’Atlas saharien, nous atteignons la grande étendue jaune : pas d’habitation, pas de piste, aucun point d’eau, aucune végétation…

 Bientôt une grande tache verte dans le désert : c’est une oasis et une grande piste qui semble carrossable. Des mouvements de camions apparaissent. Je comprends que le métier de routier n’est pas de tout repos sur ces routes droites et ensoleillées à l’excès. Là, une petite maisonnette qui se déplace lentement : ce sont des constructions préfabriquées que l’on monte à Alger et qu’on amène toutes faites. La traversée des sables est assez longue, de trente minutes à trois quarts d’heure. Que sera Hassi-Messaoud ? Une ville ? Un douar ? Pourtant, un officier SAS est installé dans cette région désertique.

 Bientôt, notre avion perd en altitude. L’observateur nous demande d’attacher notre ceinture. L’atterrissage, que nous suivons au hublot, se fait en douceur. Mais quelle différence avec les pistes de Maison Blanche !

 L’aérodrome d’Irara n’est pas vraiment encombré. Un DC3 d’Air France est sur la piste. Il doit assurer la liaison avec la côte. Les portières de 2501 s’ouvrent au désert et déversent le flot d’officiers avides de connaître les secrets de cette contrée lointaine. Un coup d’œil environnant permet de nous rendre compte qu’aux alentours, c’est le vide et que l’agglomération n’est pas proche. Par ci, par là, de grandes buttes de sable surgissent et donnent l’illusion de petites montagnes. Une chaleur oppressante s’abat sur notre groupe. Il est dix heures du matin et sans doute la température avoisine les 30 degrés. Dans deux heures, elle sera plus élevée.

 Le commandant Faret prend contact avec de jeunes civils qui nous attendent. Les installations de cet aérodrome ne sont pas importantes : un seul bâtiment et une tour de contrôle vraiment peu élevée, faisant aussi office de bar-buffet. Nous ne voyons aucune sentinelle en faction. Cela surprend les officiers. Ici, y aurait-il une trêve ou les hommes doivent plutôt lutter contre la chaleur ? Nous longeons une plantation assez importante de lauriers roses, protégés par de jeunes pousses de roseaux groupés en haies, une prouesse dans cette civilisation de solitude.

 Un jeune homme, notre hôte envoyé par la Compagnie de Pétrole SN Repal, nous explique que dans ce désert il y a facilement de l’eau mais qu’il faut la puiser à grande profondeur. Nous prenons place dans un autocar de la Satac, qui nous conduit au puits MDH 101, base d’origine de la SN Repal. Nous parcourons de longues routes goudronnées et surélevées qui traversent l’étendue désertique. Sur le côté, des panneaux indicateurs, des bornes toutes neuves donnant l’impression d’un endroit fictif, une véritable maquette. Cette image se renforce à notre arrivée au centre de production.

 Tiens ? Une 2Cv Citroën ! Cela nous ramène à la réalité.

 

 

Carraz 5 

 

Nous apercevons sur notre gauche de longs panaches de fumées, sortis de longues cheminées qui crachent le feu. Ce sont les torchères que nous avions survolées en avion. Nous arrivons à la base de la SN Repal, où nous nous empressons d’entrer pour nous abriter dans une baraque climatisée. Tout près se trouvent un réservoir, ou plutôt des tuyaux de canalisations, entourés d’une clôture. On nous donne des indications précises sur la latitude, la température, la profondeur des puits. Nous voyons deux ingénieurs préparant le mélange boueux dont la densité devra assurer une résistance supérieur à la pression du pétrole qui devra jaillir.

 

 Carraz 6

 

En face, dans le lointain, brûlent des torchères, indiquant la présence d’un autre puits. Mais nous écoutons notre hôte avec attention nous donner toutes les explications techniques sur Hassi-Messaoud et son pétrole. Des cartes murales électriques, des graphiques nous donnent la situation réelle des productions et des puits. A ces données s’ajoutent des chiffres sur les projets futurs. Avec pour conclusion : « Le pétrole est une réalité sur laquelle il faut et il faudra compter. C’est un poids important dans la balance pour le règlement du conflit ».

 Après cette passionnante visite, nous sommes raccompagnés à 14 heures vers l’aérodrome et nous regagnons notre Nord-Atlas pour le voyage du retour. Il est temps pour moi d’écrire mon rapport, depuis ma SAS des Ouled Sultan ».

 

Aux Accords d’Evian, le pétrole et le gaz algériens, après d’âpres discussions, seront cédés à l’Algérie.

 

 

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Publié le 18 Mai 2014

Du terrail Philippe Algerie

 

Arrivée en Algérie.

 

« Ce dimanche matin le bruit d’une étrange animation, qui me rappelait le souvenir du milieu familial, me réveilla et ouvrant les yeux, j’aperçus des lits superposés, des uniformes et des havres sacs pendus pêle-mêle me confirmant que j’avais dormi en réalité au Dépôt des Isolés Militaires d’Alger.

Quelques semaines auparavant, en rentrant au Quartier Pajol-Champrosay, caserne du 1er R.A.Ma (régiment d’artillerie de marine) à Melun, d’un stage de spécialisation, le capitaine s’étonnait de me voir, alors que la batterie était partie en Algérie. Je prenais donc une permission puis je ralliais le camp Sainte Marthe d’où j’embarquais sur le « Ville d’Alger ».

Ce n’était pas sans appréhension, que les appelés se retrouvaient sur les quais de la Joliette avec armes et bagages avant de monter à bord. Je m’installai sur le pont, il faisait déjà beau en ce jour d’avril et regardai les côtes de France disparaître à l’horizon.

Au petit matin, Alger la Blanche se découvrait dans la grisaille du lever du jour avec au cœur une interrogation quant à l’incertitude sur l’avenir.

J’errais plusieurs jours dans le D.I.M. Je fis la connaissance d’un « gus », rapatrié sanitaire, qui avait été grièvement blessé dans le secteur de Palestro. Enfin, je reçus mon affectation pour Tizi Reniff que je devais rejoindre par mes propres moyens. Le guichetier de la gare me vendit un billet pour Dra el Mizan en me précisant de descendre à la station Aomar !

Après la patrouille des C.R.S., le train quitta Alger et bientôt le paysage grandiose de la plaine de la Mitidja se laissa admirer dans ses couleurs, avec des orangers à perte de vue au pied de collines sombres qui fermaient l’horizon. Je me sentais rassuré car je remarquais un poste militaire dans chaque gare du parcours. Le train longeait alors l’oued Isser et traversait les sinistres gorges de Beni Amran avant d’arriver à Palestro. Le 18 mai 1956, dix-neuf appelés du 9e régiment d'infanterie coloniale avaient été tués et massacrés dans une embuscade.

Enfin, le train arriva à Aomar. La station était située en plaine, à l’écart de toute agglomération. Le quai fut désert une fois le train reparti. On entendait parfois un âne braire. Et au loin apparaissait un poste isolé qui surveillait la région.

J’ai attendu plusieurs heures avant qu’un convoi sous escorte d’half-tracks n’arrive enfin. Dans les mois qui suivront, je ferai souvent cette protection du vaguemestre ou pour recueillir  des nouvelles recrues.

La patrouille me conduisit à Dra el Mizan et de là je rejoignais Tizi Reniff où j’étais affecté à la 4e Batterie du 1/43ème RA (régiment d’artillerie) dans la 27ème DIA (division d’infanterie alpine), sur le piton Bégasse à 922 mètres d’altitude dans le djebel kabyle.

Le soir même le poste essuyait des coups de feu. Dans le noir de la mechta qui m’abritait pour la nuit, je fus envahi d’un étrange sentiment. D’abord, cela allait être comme cela pendant les deux ans à venir. Et ensuite, il fallait me blinder. Je décidai de rompre avec mon éducation pour assurer la mission qui serait maintenant la mienne. Cette attitude m’isolait de mes camarades qui s’accrochaient à leur vie de civils, mais me permettait de me protéger de toute agression extérieure. L’ennemi n’était pas franchement désigné car il ne pouvait y avoir d’état de guerre dans un département français. Mais il fallait cependant protéger des populations du terrorisme ».

 

En opération.

 

« Aux premières heures de ce matin de mai 1961, la section « intervention » est réveillée pour accompagner et protéger un convoi de troupe d’infanterie sur les lieux d’une opération montée dans le plus grand secret par l’état-major, afin de garder le maximum de chance de surprendre un commando fellaghas qui traverse le secteur de Dra el Mizan. Cette section est généralement chargée de la protection des autorités, des blessés, des convois et du bouclage des opérations.

Un half-track, composé d’un équipage de six hommes et armé de mitrailleuses de 12.7 et de 30, prend la tête du convoi. Les véhicules roulent en black-out (NB : tous feux éteints), pour ne pas être repérés et les chauffeurs se guident sur les carrés blancs peints sur les camions. Un second half-track avec la radio ferme la marche. La progression est lente dans la nuit. Le regroupement se fait au départ de la piste de la S.A.S. de Pirette sur la route de Boghni et qui conduit dans la forêt du Bou Mahni.

La mise en place doit se faire dans le plus grand silence. Mon groupe qui assure la protection de cette mise en place aperçoit subitement, dans le jour qui se lève, des ombres qui se découpent sur la crête. L’instant de surprise passé, il s’agit d’une section de chez nous que nous avons failli prendre pour des « fells » si elle n’avait pas fait autant de bruit !

Un message me parvient : il faut appeler le garage car un chauffeur a versé volontairement son Dodge 4x4 dans un ravin en prévenant les hommes de sauter. La rumeur a couru qu’il a eut peur de participer à cette « opé ».

Le ratissage du secteur dure plusieurs heures. Le « crapahute » se fait dans un maquis sous le soleil. La gorge est sèche, les tempes battent, les pieds humides de sueur dans les pataugas. Parfois, il faut monter des pentes raides. Un foulard de couleur, attaché au cou dès un premier coup de feu, permet de se reconnaître. Vers 16 heures, le commando est accroché : une grenade vient soudainement d’exploser en pluie au-dessus de la pièce F.M. dont le chargeur est sectionné et les pourvoyeurs sont blessés par les éclats. Les « fells » sont cernés mais difficile à déloger. Aussi, l’aviation est-elle appelée à la rescousse pour les mitrailler. En fin de compte, un bidon de napalm est largué mettant le feu aux broussailles. On dénombrera 14 tués carbonisés parmi les HLL (hors la loi).

Il nous faut, lors du décrochage, en fin d’opération, rester vigilant pour parer à toute réaction adverse au moment de rembarquer dans les camions.

Ce jour-là, il y avait près de deux cents hommes sur le terrain pour un résultat qui peut paraître mince. Mais voilà l’exemple type de cette guerre d’embuscades, d’attentats et de désinformation, car quelques jours auparavant, nous étions huit seulement à accompagner l’officier de renseignement venu en repérage de ces lieux sauvages, décrétés « zone interdite », dans la perspective de cette opération ».

 

 

Philippe du Terrail est membre du Souvenir Français de Bois-Colombes.

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Publié le 8 Juin 2013

 

Saint-Cloud, Monsieur François Leblanc-Barbedienne.

A l'exception de quelques méticuleux historiens, peu de gens vous diront la date exacte du début des évènements d'Algérie. Là-bas, les mouvements nationalistes s'enflent puis s'étouffent depuis longtemps. En 1945, les émeutes de Sétif marquent un tournant définitivement hostile. L'assassinat d'un instituteur dans les Aurès en 1954 reste encore l'illustration, dans les livres des collèges, du départ de l'insurrection.

 

Ce moment dramatique détermine l'avenir pour les dix années suivantes car, dans cet ensemble nord-africain composé de trois départements français, le frère algérien devient peu à peu comme un probable suspect, et le pied-noir comme concurrent puis rival armé. La décolonisation, le droit des peuples à disposer d'eux-mêmes, les souffles libertaires en Europe et dans le monde vont déclencher en métropole une fracture sociale entre deux fronts, l'un pour la paix en Algérie et l'autre pour l'Algérie Française. Ce que l'on appellerait aujourd'hui un débat sociétal, les désordres et la fin pitoyable de la IV° République, et la décision d'une pseudo-guerre agréée par un parti majoritaire d'obédience pacifiste, vont proposer à la jeunesse française une mobilisation générale.

 

La précédente guerre mondiale est encore récente mais, le savaient-ils, ces élus de la politique, qu'en appelant des hommes du contingent par centaines de milliers, ils envoyaient des jeunes gens pour trente mois vers un risque mortel ? Le savaient-ils aussi, ces mêmes responsables, qu'en appuyant leur politique, ils envoyaient au combat des étudiants, des ouvriers ou des agriculteurs, et les écartaient des Trente Glorieuses qui animèrent la France avec un plein-emploi, une natalité rassérénante et un produit national supérieur à 5% ? Pour tous ceux qui furent appelés, qu'importe la date de départ des événements ! La seule qu'ils avaient en mémoire est celle de leur convocation dans une caserne. Le hasard géographique de leur affectation les qualifiait par avance en cavaliers, fantassins ou artilleurs.

 

Le déroulement était réglé comme du papier à musique : Conseil de révision où le Médecin-Major – besoin d'effectifs oblige – déclarait chacun "bon pour le service". Un peu sourd, un peu myope, impotent d'ici ou de là, marié, père d'un enfant, peu importe ! Au suivant ! La séparation était d'autant plus douloureusement surprenante que les frontières de l'hexagone n'étaient pas menacées. Aucun ogre teuton, prussien ou nazi ne menaçait la ligne bleue des Vosges, personne qui vienne jusque dans nos bras égorger nos fils et nos compagnes...

 

La période des classes inaugurait l'aventure avec le parcours du combattant, les marches de nuit, les corvées, les piqûres médicales etc... La montée aux enfers, c'était le train pour Marseille, les quarante-huit heures au camp Sainte-Marthe, purgatoire pour tous les partants et le voyage en bateau vers Alger, Oran ou Constantine, moment de navigation hors du temps sur le "Ville d'Oran", de récente construction ou du Sidi-Ferruch, vieux steamer en fin de course. De là, chacun était conduit vers son poste d'affectation par train, car, GMC, camion Berliet, 4x4, et autres Jeeps pour regagner le site de sa propre guerre. Le quadrillage, principe d'occupation retenu par l'Etat-Major, imposait une présence militaire dans chaque région, chaque douar, chaque village, couvrant ainsi le territoire de la Côte à Colomb-Béchar, tout au long des frontières tunisiennes et marocaines, et dans la Kabylie, les Aurès, le Djurdjura ou la région d'Aïn-Temouchent.

 

L'installation des lieux ne peut que provoquer l'étonnement. Tout est "U.S." ou presque ! Ce sigle indique que tout ce qui est proposé sous cette enseigne ne provient que de l'approvisionnement de l'armée américaine laissé sur place après la seconde guerre mondiale : casques lourds et légers, treillis, fusils Garant, mitrailleuses de 50 et 30 centièmes de pouce ( la fameuse 12,7 ), ceinturons, rations alimentaires, radios, obusiers, Fusil-mitrailleur Bar, avions de chasse T-6 et Skyraiders et même le fameux caleçon U.S. Seule, la mitraillette française de 9 mm. MAT-49, demeure l'arme favorite des voltigeurs.

 

Et, l'installation faite, c'est seulement là que commence pour chacun son histoire algérienne, car la narration ultérieure des historiens, sincère ou inspirée, ne relève que de l'addition globale de la vie individuelle de chaque combattant. Comme le lieu d'affectation, la date de convocation bouleverse le souvenir que chacun conserve de sa propre histoire. Ceux des années 57 ou 58 affrontaient des katibas entières lourdement armées. Les opérations lancées par le Général Challe ont considérablement affaibli l'armée rebelle, limitant ainsi les katibas à des commandos, moins nombreux, bien armés mais plus meurtriers par la promptitude de leurs mouvements.

 

Avant d'être dite "guerre", par la loi tardive du 18 octobre 1999, la manœuvre ne concerne que la pacification et la contre-guérilla. La première s'exerce par l'école, l'infirmerie, les soins, l'assistance manuelle aux travaux du village, et la seconde par la lutte particulière qu'impose l'angoissante présence d'un ennemi invisible. L'exercice quotidien, c'est le "chouf", observation discrète de ceux que l'on appelait les "fellaghas". C'est l'embuscade autour du village, dans une orée de la forêt ou dans un tournant de piste. . C'étaient aussi les ratissages dans les lieux supposés protéger des caches comme les oueds, l'eau courante aidant la salubrité corporelle du rebelle, les massifs montagneux d'escalade difficile et les forêts particulièrement denses.

 

La section AFN de base, commune à toutes les armes, se composait d'une trentaine de soldats, cinq éclaireurs-voltigeurs à l'avant, autant à l'arrière, un chef d'équipe, aspirant ou sous-lieutenant, suivi de son "radio", puis, sous les ordres d'un sergent ou maréchal des logis, une équipe de fantassins, avec fusil lance-grenades et un fusil-mitrailleur. La liaison restait constante avec un commandant de compagnie aux appellations du genre "Grand soleil", "Athos" ou "P.C. Autorité". Cette section s'insérait dans une Compagnie ou occupait seule un piton dans une vaste mechta cernée par des barbelés et dominée par un mirador coiffé du drapeau français. De tous les combats auxquels il a participé, le soldat se souvient - bruit qui l'accompagnera longtemps -, du vacarme fracassant des balles lorsqu'il actionne la détente, et du bruit plus chuintant des coups ennemis qui l'ont manqué... Il se souvient aussi de ces opérations inter-régimentaires, où sa section était larguée par des bananes "Sikorsky", à deux mètres du sol sur un terrain pentu et caillouteux, en appui d'un gigantesque ratissage , où, comme à la chasse au faisan en Sologne , les rabatteurs poussent les rebelles vers les tireurs, avec l'appui des B-23, des tirs au canon de 20 des T-6, et par le largage par des avions Skyraiders venus d'Alger, de "bidons spéciaux", appellation républicaine du napalm, à l'explosion sourde aux nécrosantes fumées noires et rouges.

 

C'est au retour au poste, en buvant une bière tiède au foyer, que chacun apprendra le nombre de morts et de blessés lors de cette opération. Quelques fois, l'un des leurs a, selon leur propre sabir, dégusté ! En pleine nuit de retour, une grenade défensive lancée de nulle part. Il s'écroule, retient ses boyaux et geint "Maman...! ". Appel radio, l'Alouette III sanitaire de la Croix-Rouge, transfert à l'Hôpital Maillot à Alger. Le lendemain, le Chef de Corps passera la tête à l'entrée du foyer :" Votre ami, Messieurs.... soyez courageux...".

 

Pour tout soldat appelé, déjà en poste depuis plus de deux ans, arrivait enfin le Père Cent, centième jour avant la "quille" date de sa libération, moment arrosé qui était une sorte d'impunité pour la sécurité du bénéficiaire, ses chefs hésitant à l'envoyer en mission. Certains, dont je suis, ont connu dans les années 60, sur les transistors dont chaque appelé était pourvu, l'évocation d'une progressive, et déjà programmée décolonisation. Cette annonce déclenche chez certains FSNA, Français de souche Nord-Africaine, une inquiétude puis la détermination de trahir la nationalité française. En effet, l'indépendance acquise leur promettait la mort sans procès, pour trahison avec les Françaoui ! La seule solution était la fuite armée. Le chemin du salut n'avait qu'une seule voie pour quelques soldats français d'origine algérienne, attendre son tour de garde de nuit dans le mirador, appeler discrètement les rôdeurs embusqués, tirer à rafales entières à l'entrée du dortoir, embarquer quelques armes et disparaître vers les rebelles, assurés désormais de l'impunité.

 

Dans l'hexagone, les décideurs avaient changé de camp. Le libérateur de la France, poursuivant ses propos prophétiques des discours de Bayeux en 1946, et de Dakar en 1958, favorisait les entretiens qui devaient s'achever par les accords d'Evian et la signature d'un cessez-le-feu le 19 mars 62. L'indépendance de l'Algérie fut proclamée début Juillet 1962, mais les armes, celles de la vengeance, de la folle colère, de la dénonciation, du remords, ont continué à frapper, d'un côté comme de l'autre. Le 5 du même mois à Oran, reste une monstrueuse erreur, où plus de 700 français furent abattus devant une armée figée dans l'impuissance. Les harkis attachés volontairement et avec passion à notre cause en ont subi le prix sanglant. La valise ou le cercueil ! Promesse atroce faite aux pieds-noirs qui, au-delà de quelques exactions, ont, pendant plus d'un siècle, année après année, réalisé l'apport fraternel d'un monde nouveau dans cette France du sud.

 

* * * * *

 

Quand un conflit s'achève, il y a normalement un vainqueur et un vaincu. Mais lorsque l'appelé d'Algérie revient chez lui, il quitte son poste maghrében déjà occupé par des détachements de l'ALN, Armée de Libération Nationale, jusqu'alors planquée derrière la frontière tunisienne. Dans son petit village, sera-t-il accueilli comme le légionnaire romain avec ovation, couronne triomphale et toge curule ? Non, car, en fait, l'indépendance de l'Algérie dominait tous les autres sentiments. Celui qui était devenu " l'ancien d'Algérie " reprenait son travail, ses études. Sa fiancée, lasse de plus de deux ans de séparation, l'avait laissé tomber, ce qui n'égayait pas son moral. L'Etat, de son côté, faisait ses comptes . Le statisticien compte au couteau ! Trente mille morts. Qu'il ait tort ou raison, nous ne lisons pas "trente mille morts", mais trente mille fois un mort ! Sur la durée du conflit, celà fait dix par jour ! Imaginez dix cérémonies par jour dans la cour des Invalides...

 

Clausewitz disait que la guerre n'est que la prolongation de la politique par d'autres moyens ! Soit, mais honte à certains politiciens qui se cachent, lorsque tout tourne mal, derrière une vertu de papier, en accusant leurs affidés d'être des tortionnaires ! Propos complaisamment repris par la presse orientée, les petits Sartre du Café de Flore, et le cinéma engagé. Mai 68 arrivait et ses effets libertaires ne servaient pas l'illustration du guerrier. Alors, beaucoup se sont réfugiés dans des associations aux statuts marqués, comme dix ans plus tôt par les "pour" et les "contre".

 

Le Souvenir Français, dans sa pérenne universalité, a tenté de joindre les deux bouts.

 

Mai 2013. Le plus jeune d'entre nous est septuagénaire. Il est toujours présent aux cérémonies du 8 mai et du 11 novembre, avec son calot régimentaire, son Drapeau et ses décorations. Les guerres mondiales de 14-18 et de 39-45 sont gravées pour toujours sur l'honneur de la République. Mais les guerres dites coloniales, telles que racontées par des historiens partiaux ou orientés qui ne disent pas l'histoire mais qui expriment ce qu'ils en pensent, ne mobilisent plus les foules en liesse ! Et le septuagénaire, las d'être villipendé et brinquebalé dans les dates et les pensées, s'accroche à sa seule conscience et à son indiscutable honneur : avoir servi !

 

Dans un mutisme définitif, il se souvient du pays merveilleux de l'Algérie. Quand irons-nous skier sur les pistes du Djurdjura, nager au Club-Med d'Arzew, chasser le sanglier dans les Aurès, nous régaler des produits de la Mitidja d'Alger et boire une "gazouze" avec toi ? Belle et noble Algérie, riche, séduisante et sans dettes, à quoi te sert donc ton indépendance ?

 

Al hamdulilah !

 

 

François Leblanc Barbedienne

Lieutenant honoraire

Mobilisé le 4 nov. 1958 - Rayé des contrôles le 31 mars 1962

Mat. 55 750 -10948. - 60-61-Douar Azzefoun, Grande Kabylie

61° R.A. de la 27° DIA

 

Ancien président du Souvenir Français de Saint-Cloud.

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Publié le 3 Mai 2013

 

Gerard Braillon

 

Hussard noir de la République.

 

Alors sursitaire, Gérard Braillon, de Clamart, voit nombre de ses camarades partir effectuer leur Service militaire en Algérie quand lui termine sa formation d'instituteur. Il assure des remplacements à tous les niveaux du primaire.

 

Il a 25 ans quand il est appelé au 27ème bataillon de chasseurs alpins, unité qu'il a demandée : attirance pour le ski, fierté d'appartenir à une unité d'infanterie glorieuse qui porte trois fourragères, celle de 14-18, celle de 39-45 et celle de la Légion d'Honneur… bleu-cerise. Après des classes à Annecy, il suit le peloton de sous-officiers à Chambéry, où l'entraînement est particulièrement dur, le froid ne facilitant rien.

 

Nommé sergent, Il reçoit une affectation particulière : la prise en charge d'une section formée d'une trentaine de FSNA (Français de souche nord-africaine) frais débarqués du bled et ignorant le français. Le capitaine lui résuma la tâche : "Fais ce que tu peux et fais-le vite, afin de les intégrer au mieux". La solution ? Gérard fait venir un manuel d'avant 1939 destiné aux troupes indigènes et c'est lui qui apprend en arabe les mots militaires… Il réussit bien, ce qui oriente probablement son affectation en Algérie.

 

 

A Haoura.

 

Feuille de route le 12 mars 1960 pour Alger, avec la responsabilité de 63 hommes. Chemin de fer pour Tizi-Ouzou, ralenti par les sabotages. Ensuite convoi en GMC pour Azazga et enfin pour Iffigha, où est installé le PC du 27ème BCA, puis, Haoura qui se situe au plus proche du no man's land entre les fellaghas et les chasseurs.

 

Le poste est là, avec son enceinte bâtie en lourdes pierres et sa demi-douzaine d'abris en tôle fortement boulonnée. Au vaste silence de la chaîne de montagne s'opposent les approches du fortin où s'entremêlent les bruits aigus des enfants qui grouillent de partout, jouant à se cacher, à sauter, à courir et qui s'interpellent à tout moment. Des femmes murmurent ou rient entre elles selon le poids qu’elles transportent sur leur tête. Et, à travers tout le poste, des soldats hurlent les ordres et les contrordres, réparent au marteau, détruisent au pic ou décomptent les points acquis au ping-pong. Seuls sont silencieux les vieux hommes bercés au rythme du pas de leur âne.

 

Le commandant du poste est heureux de recevoir le sous-officier dont il a besoin pour diriger les services liés à la pacification : l'Infirmerie chargée des soins aux militaires et des contacts radio avec le médecin logé au PC, l'Assistance Médicale Gratuite qui suit l'état sanitaire de la population convoquée à jours fixes, l'école de trois classes installée par l'Armée et animée par des instituteurs.

 

Pour le capitaine, il va de soi que les hommes affectés à ces services restent avant tout des chasseurs, astreints à la défense du poste (quarts de nuit, patrouilles, utilisation d'obusiers).

 

Lorsque l'humidité fait ressortir les douleurs, c'est toute une foule qui patiente dehors pour avoir des cachets. On n'en donne qu'un ou deux, davantage risquerait de fournir l'ennemi. Les massages du cou plaisent bien, ça fait très toubib et ça renforce, pour les femmes, la possibilité de porter des charges sur la tête. Massage magique.

 

Les piqûres de rappel typhus et autres ont lieu dans la baraque AMG. Un certain 31 mars 1960, il y a 76 clients à traiter. Ils sont descendus des deux douars proches : le Beni-Zikki, hauteur au-dessus du poste et l'Akfadou, massif forestier et Gérard pourra bientôt faire une thèse sur les culottes kabyles, qui vont du pantalon à fleurs, type zouave, à l'absence totale ! Moins drôle, un bébé de 4 mois, amené par sa mère depuis la montagne, a le crâne couvert de croutes purulentes, traitées par une couche d'excréments. Voilà deux mois que le nourrisson est dans cet état-là ! Une autre fois, c’est pour un âne qui s'est blessé au-dessus du sabot et saigne abondamment. Pour l'honneur et en remerciement, l'ânier offre le café et la galette.

 

 

L’instituteur-infirmier.

 

Le 27 septembre 1960, le camp subit une grande "Alerte accrochage". Une cache a été découverte non loin du poste. Dès la première grenade lancée par la section, on voit s'enfuir hors de portée des armes quatre ou cinq fellaghas. Deux autres sont tués. L’un d’eux partageait la vie de la 1ère Section. Pour les chasseurs, c'était un infiltré, un traitre, dont le corps, traîné au village, est re-mitraillé pour l'exemple et surtout sous la pression de la peur rétrospective.

 

Le lendemain, les classes reprennent comme s'il ne s'était rien passé la veille. Pour les enfants, la fréquentation de l'école est primordiale. A tel point qu'arrêter la classe pour 8 jours de vacances à la mi-avril leur fait croire qu'on les punit, qu'on veut se reposer, ou bien qu'il y a une raison stratégique là-dessous !

 

Il faut dire qu'avant l'installation à Haoura, il n'y avait pas d'école. C'est la section de commandement qui a réalisé des locaux pour quatre classes. La S.A.S. a établi un instituteur civil de 19 ans et l'Armée a affecté deux militaires pour enseigner un français oral, pratique, et notre écriture latine. La liberté pédagogique dont bénéficie le maître favorise la création de groupes basés sur le niveau atteint, que l'élève ait 7 ans ou 12 ans.

 

Gérard Braillon : « C'était des classes très vivantes, comme un long jeu instructif, sans que ce soit de la garderie banale. Les plus forts étaient au niveau cours élémentaire, fin de la 1ère année, les moins avancés savaient lire avec difficulté mais pas calculer. Il y avait aussi l'inverse, deux garçons et une fille qui étaient manifestement très intelligents, des précoces qui assimilèrent vite ».

 

Comme en France, il y a congé le dimanche, qui permet la lessive, et le jeudi qui permet des petites promenades autour du poste (c'est ça le congé). Un certain après-midi de promenade, les chants et les bavardages s’éteignent en un seconde. Rapidement, les enfants forment un demi-cercle bouclant le sentier autour de Gérard et lui disent: "A-Géroh, c'est pas beau par là". Alors, l’instituteur-infirmier se tourne vers une autre direction et lance : "Le gros rocher en bas, un chocolat pour le premier arrivé…". Les bavardages reprennent. Plus tard, Gérard Braillon comprend que les enfants viennent de lui éviter une fâcheuse rencontre.

 

Mais il n’en est pas de même chaque jeudi. Inspiré par le scoutisme, Gérard met en place une harmonie de pipeaux côté garçons et un atelier de point de croix pour les filles (merci à la famille en Métropole pour les fournitures) !

 

L’école continue et l’instituteur-infirmier fait ce qu’il peut pour apporter de l’instruction et de la gaité dans ces contrées. Mais un tableau noir n’est pas suffisant pour un groupe de jeunes adolescents. Il s’en ouvre à un colonel à l’occasion d’une inspection : « Ces jeunes vous   apportent-ils des renseignements » demande alors l’officier ?

 

Gérard Braillon : "Mon colonel, les écoliers apportent-ils du renseignement ? Je ne pense pas. Par contre, il faudrait que nos jeunes de 14 ans n’en fournissent pas à leurs congénères. Dès cet âge-là, ils ne viennent plus à l'école. Il leur faudrait des cours professionnels".

 

Le colonel : "Oui, qu'est-ce qu'il te faudrait ?".

 

Gérard Braillon : "Des outils pour la menuiserie, pourla chaudronnerie, etc. et des gars du métier, mon colonel". Huit jours plus tard, un hélico apporte outils, planches, clous, marteaux, etc. et les 14 ans reviennent. Pour voir.

 

Gérard Braillon quitte l'Algérie le 20 décembre 1960. Le 5 janvier 1961, la ville de Paris le convoque pour s’occuper d’une nouvelle classe avec peu d'élèves : 32 seulement ! Il retrouve sa fiancée et va fonder une famille. Mais dans sa tête résonne encore l'accent chantant des enfants qu'il vient de quitter et qu'il n'oubliera jamais.

  

Jacqueline Braillon

Gerard Braillon - Pipeaux

 

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Publié le 16 Mars 2012

La Vigie Marocaine

 

La Vigie Marocaine – Edition du 1er juin 1954 (copyright Journaux-Collection.com)

 

 

Ce n’est qu’en 1999 que la France arrête officiellement de se cacher derrière les mots pour parler de son histoire récente avec l’Afrique du Nord. Depuis longtemps pourtant les gens de la rue, la presse, parlent couramment de la guerre d’Algérie quand l’Etat n’y voit que des « évènements ».

 

La loi n°99-882 du 18 octobre 1999 permet de remplacer dans tous les documents officiels l'expression « aux opérations effectuées en Afrique du Nord » par les mots « à la guerre d'Algérie ou aux combats en Tunisie et au Maroc », mettant ainsi en cohérence le langage officiel et le langage courant. Ce changement est d’importance car il fait explicitement mention des combats en Tunisie et au Maroc, qui sont bien moins présents dans nos mémoires que ceux de la guerre d’Algérie : l’Algérie était un département français, le Maroc et la Tunisie seulement des protectorats. La France ne pouvait pas se faire la guerre à elle-même.

 

Le soldat Jacques Pronzac, natif de Courbevoie et enterré au carré militaire de Garches, a 21 ans quand il embarque, le 18 mai 1953 pour rejoindre son affectation à la CTA (compagnie de transmission air) 806 de Rabat, au Maroc.

Un petit rappel historique parait ici utile pour bien comprendre l’état d’esprit dans lequel se trouve la France en 1953 à propos du Maroc. La France exerce un protectorat sur le Maroc depuis la convention de Fès de 1912. Le général Hubert Lyautey est le plus célèbre résident général, représentant la France auprès du sultan du Maroc. Sa gestion et sa diplomatie peuvent même être qualifiées d’éclairées. En 1925, lui succède une administration beaucoup plus coercitive et timorée. En 1927, le sultan Moulay Youssef meurt et laisse le trône à son troisième fils qui devient, à 18 ans, sultan sous le nom de Mohammed V ben Youssef (père d’Hassan II et grand-père de l’actuel roi Mohammed VI).

 

Au début des années 1930, Paris laisse entrevoir sa volonté de transformer le Maroc en une colonie, comme l’Algérie. Des ferments de révolte nationalistes apparaissent et la France fait un pas en arrière. Les esprits se calment avec la nomination en 1936 du général Charles Noguès, disciple de Lyautey, comme résident général.

 

Lors de la Seconde Guerre mondiale, les nationalistes marocains reprennent de l’audace et fondent en 1943 le parti de l'Istiqlal (indépendance en arabe) ; l’affaiblissement de la France avec l’occupation allemande et le débarquement anglo-américain en 1942 sur les côtes du Maroc donnent des espoirs de liberté. En 1943, le président américain Franklin D. Roosevelt fait même la promesse d’une complète indépendance au sultan Mohammed V, une fois le conflit terminé. La France s’entête encore après la Seconde Guerre Mondiale : les révoltes à Tanger, Fès ou Rabat contre le protectorat ne sont pas comprises. En 1950, Paris pousse le pacha de Marrakech, Thami El Glaoui à se révolter contre le sultan pour le renverser et mettre à sa place le chérif Mohammed ben Arafa, un vieillard. Mohammed V résiste à la transformation du Maroc en simple colonie, fait« la grève des sceaux » en 1951, et demande en novembre 1952, lors de son discours du Trône, l’émancipation immédiate de son pays. El Glaoui, toujours soutenu par la France et avec l’aide d’une vingtaine de caïds, signe une pétition de dénonciation agitant la possibilité d’une guerre civile.

 

Le soldat Jacques Pronzac arrive donc le 19 mai 1953 à Oran et passe dans la journée la frontière algéro-marocaine pour se rendre ensuite à Rabat. Les mois de juin et juillet sont pour lui une période d’instruction, toujours à Rabat. Prenant prétexte des révoltes, le gouvernement français dépose le sultan en août 1953 et l'exile en Corse avec sa famille. Paris met sur le trône Mohammed ben Arafa, mais en agissant ainsi ne fait que laisser grandir dans les esprits marocains le prestige du sultan déchu.

 

Les attentats contre la présence française se multiplient : attentats contre ben Arafa, déraillement d'un train, bombe au Marché Central de Casablanca... Les répressions et les arrestations menées par l’armée française sont de plus en plus nombreuses.

 

Le journal La Vigie Marocaine, féroce partisan d’un Maroc français, dénonce les activités des terroristes et dresse chaque jour dans ses colonnes la liste des exactions et des attentats. Dans son édition du 24 janvier 1954, il donne le bilan suivant : « depuis le 20 août 1953, soit en 164 jours, se sont déroulés 115 agressions, 99 incendies, 48 attentats par engins explosifs, 45 sabotages ».

 

Comme tous les appelés du contingent, Jacques Pronzac se tient informé des événements, un poste de radio collé à l’oreille. Il apprend le transfert du sultan et de sa famille sur l’île de Madagascar le 25 janvier 1954. Malheureusement, le jeune soldat ne verra pas l’évolution inexorable du Maroc vers l’indépendance. Il entre à l’hôpital Jean Vial au début du mois de février pour y soigner une maladie.

Le 7 février, Jacques Pronzac rend son âme à Dieu.

 

Pendant ce temps, la liste des actions continue à s’allonger, avec, entre autres, le 24 mai 1954, un attentat contre le Résident Général, le général Guillaume et le 30 juin de cette même année, l’assassinat du directeur du journal La Vigie, le docteur Emile Eyraud. Le 26 août, Pierre Mendès-France, président du Conseil, annonce à l’Assemblée nationale la création d’un conseil d’étude des réformes au Protectorat du Maroc.

 

Un an plus tard, après un nouveau massacre de colons français – cette fois à l’Oued Zem – et une riposte non moins terrible de l’armée française, Edgar Faure, qui a succédé à Mendès-France à la présidence du Conseil, engage les pourparlers avec les partis politiques et le sultan. Le 22 août 1955 une conférence s’ouvre à Aix-les-Bains. La France signe un document qui reconnaît la fin du protectorat et l'indépendance du Maroc le 2 mars 1956.

 

Le souverain revenu d’exil convertit son titre de sultan en celui de roi sous le nom de Mohammed V et le 7 mars 1956, annonce à son peuple le retour à l’indépendance. Le 7 avril suivant l'Espagne reconnaît à son tour l'indépendance avant de restituer un peu plus tard l'enclave d'Ifni et le littoral méditerranéen (à l'exception de Ceuta et Melilla). Le statut international de Tanger est aboli le 21 octobre de la même année et le grand port du nord retourne dans le giron du royaume.

 

La France, sortie depuis peu de la guerre d’Indochine, vient de « solder les affaires marocaines ». Mais déjà se profile en Algérie un nouveau conflit colonial...

 

 

 

Antoine Junqua.

Membre du Souvenir Français.

 

 

 

 

Sources :

 

·         André Le Révérend, Lyautey, Fayard, 1983.

·         Guy Delanoë, La Résistance marocaine et le  Mouvement « Conscience Française », Ed. L’Harmattan, 1991.

·         Michel Abitbol, Histoire du Maroc, Librairie Académique Perrin, 2009.

·         www.herodote.net

·         http://www.fnaca.org/ , Fédération Nationale Anciens Combattants Algérie, Maroc et Tunisie.

·         http://www.cinquantenaire.ma/mohammed5.asp

 

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Publié le 9 Octobre 2011

Guy Manceaux (copyright Arrigosi)

Le sous-lieutenant Guy Manceaux (copyright Arrigossi, Garcia, Garguilo).

 

 

Sous un chêne imposant, donnant des glands gros comme le pouce, la commune de Fontenay-aux-Roses a fait placer une croix et une stèle : « A la mémoire des enfants de Fontenay-aux-Roses morts pour la France pendant la guerre de 1914-1918. Cette croix a été érigée, ce chêne a été planté pour honorer à jamais en ce champ du repos leur courage et leur devoir ». A côté se trouve le carré militaire, qui comporte une trentaine de tombes individuelles parmi lesquelles on peut citer celle de Guy Manceaux.

 

Guy Manceaux nait le 16 juin 1933 dans le quatorzième arrondissement de Paris. A l’âge de 20 ans, il est admis à l’Ecole Spéciale Militaire Inter-Armes de Saint-Cyr. Il signe un contrat d’engagement pour, selon la formule militaire, « une durée égale au temps qui doit s’écouler jusqu’à la sortie de l’Ecole, augmenté de six ans à compter du 1er octobre 1953 ». En janvier 1954, il est nommé caporal-chef puis sergent à la fin de la même année. Classé soixante-cinquième sur trois-cent-quarante-et-un futurs officiers de l’Armée française, Guy Manceaux choisit l’arme blindée et entame sa spécialisation à partir du 9 février 1955. A la fin du mois de juillet, il « a satisfait aux épreuves de sortie de la 16ème série Saint-Cyr, classé cent-cinquante-quatre sur trois-quarante-et-un » et après un congé de fin d’études il rejoint l’Ecole d’Application de sa nouvelle arme.

 

En septembre 1955, Guy Manceaux reçoit le grade de sous-lieutenant d’active et poursuit sa formation à l’Ecole d’Application de l’Arme Blindée et de la Cavalerie à Saumur. Muté au 18ème RCP (régiment de chasseurs parachutistes) de Pau le 1er juin 1956, il débarque à Alger le 30 du même mois.

 

 

Le 18ème RCP.

 

Héritier du 18ème régiment d’infanterie et du 18ème bataillon d’infanterie parachutiste, le 18ème régiment de chasseurs parachutistes de Pau a pour devise : « Brave 18ème, devant toi l’ennemi ne tient pas ». Sur son drapeau figurent les batailles suivantes, qui montrent sa longévité et sa gloire : Rivoli 1797, Austerlitz 1805, Moskowa 1812, Les Deux-Morins 1914, L’Aisne 1917, L’Avre 1918, Vauxaillon 1918, AFN 1952-1962. Unité de la 25ème division parachutiste, le 18ème débarque à la frontière entre l’Algérie et la Tunisie, dans la région de Tabarka. Il s’agit pour la France de tenter d’empêcher les membres de l’ALN (Armée de libération  nationale) de s’approvisionner et de se réfugier de l’autre côté de la frontière algérienne.

 

Par la suite, le 18ème est repositionné dans le Constantinois et les Aurès.

 

 

La côte 802.

 

Sur le site internet http://parachutiste.18.rcp.free.fr/ géré par un ancien du 18ème RCP, René Mazoyer, les parachutistes Garcia, Arrigosi et Garguilo ont raconté l’embuscade du 12 juin 1957 à Chekfa, département de Constantine

 

«  La côte 802  »

 

« Le 12 juin 1957 l’escadron de reconnaissance du 18°RCP est en opération dans la région de Chekfa (secteur de Djidjelli). Sa mission consiste à effectuer l’ouverture de route menant à Bordj Tahar et à assurer la protection d’un élément du génie équipé d’un bulldozer chargé de la remise en état de la piste. La progression est mise en place avec en tête le 2ème peloton, suivi du 1er et 3ème. Les compagnies du régiment se trouvent dans le secteur en opération de contrôle. Vers 11h l’escadron fait une halte, stoppé par un éboulement de la piste, et le 2ème peloton est remplacé en tête par le 1er commandé par le sous-lieutenant Manceaux (…).

 

L’éboulement est situé dans un virage à deux-cents mètres de la côte 802. Une équipe se met immédiatement au travail pour rétablir le passage sous la protection de ses camarades. A 13h la piste est de nouveau praticable et le 1er peloton reprend sa progression. A partir de cet instant une certaine appréhension gagne les hommes et certains ont un mauvais pressentiment. Les visages sont tendus, et tous redoublent de prudence. Il est 13h15 : arrivé à la hauteur d’une maison forestière sur le bord de la piste peu avant le sommet, le S/L Manceaux donne l’ordre de stopper les véhicules.

 

Les équipages des trois premières jeeps débarquent pour effectuer une reconnaissance. Le terrain est couvert de hauts buissons très touffus et de ronces. Ce lieu est sinistre et peu rassurant. Soudain, une courte rafale de fusil mitrailleur posté en bordure de piste donne le signal d’ouverture du feu. Un fort élément rebelle est en embuscade des deux cotés de la piste. Les paras du 1er peloton sont pris sous un feu croisé. La fusillade d’une grande intensité fait immédiatement plusieurs tués et blessés.

 

L’opération a été minutieusement préparée : les rebelles sont parfaitement embusqués, invisibles depuis la piste et fortement armés. Le radio de la jeep de commandement a juste le temps de signaler l’accrochage avant de s’écrouler, mortellement blessé. Des tireurs postés sur les hauteurs environnantes retardent le débordement d’éléments du 2ème peloton arrivés à pied en renfort. Les quelques survivants du 1er peloton, tous grièvement blessés, se défendent avec courage jusqu'à épuisement de leur munitions et de leur force.

 

Un groupe de rebelle sort de sa position et prend d’assaut les jeeps de tête. Le décrochage se fait rapidement sous les tirs du 75S/R du 2ème peloton. Les rebelles emportent dans leur fuite une mitrailleuse, plusieurs fusils et pistolets mitrailleurs. La fusillade n’a duré que quelques minutes. Les véhicules sont pratiquement détruis, deux jeeps brûlent.

 

Un élément de la 2ème compagnie arrive en renfort et permet l’évacuation des tués et blessés. Une opération d’envergure est montée rapidement, des troupes sont héliportées afin de pourchasser les fuyards. L’escadron de reconnaissance du capitaine Darse a perdu onze tués et six blessés.

 

Les tués sont : le sous- lieutenant Guy Manceaux ; les caporaux chefs Emile Decramer et Pierre Flores ; les parachutistes Raymond Maugras, Louis Dambry, Paul Simon, Lucien Cousin, Richard Biernat, Jean Sotto, Henri Vergez, Michel Peter. Les blessés sont : les sergents Langlois et Legros ; le caporal Faure ; les parachutistes Arrigossi, Lemoine et Latouche. »

 

L’Etat des Services du sous-lieutenant Guy Manceaux mentionne : « Rayé des contrôles du 18ème RCP le 13 juin 1957. Mention « Mort pour la France » accordée ».

 

 

 

 

Sources :

 

·         Ville de Fontenay-aux-Roses : www.fontenay-aux-roses.fr

·         Site sur le 18ème RCP et Guy Manceaux : http://parachutiste.18.rcp.free.fr/

·         Site 1er RCP : www.rcp1.terre.defense.gouv.fr

·         Histoire des parachutistes : www.museedesparas.com

·         Etat de services de Guy Manceaux, obtenus auprès de la caserne Bernadotte de Pau, Bureau Central d’Archives Administratives Militaires.

 

 

 

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Publié le 15 Juillet 2011

 

 

 

 3ème RIMA - 1960

 

 

 

Marsouins du 21ème RIMA – 3ème section – Secteur d’Aïn Zerga en 1960 (copyright Jean-Pierre Vanneau).

 

 

Une enfance châtenaisienne.

 

Parmi les quatorze tombes du carré militaire du cimetière « nouveau » de Châtenay-Malabry, figurent Jean-Louis et François Benoit. « Bien sûr ce sont les jumeaux ! » ont été les premiers mots entendus quand nous avons commencé à chercher des renseignements. Et l’Etat civil a donné son verdict. Jean-Louis Henri Maurice Benoit est né le 8 mars 1939 à Paris, dans le 13ème arrondissement. Il est le fils de Maurice (il n’y a que cette indication) et Marthe de Bonnedeau, domiciliés à Châtenay-Malabry, rue Claude Monet. Quant à François Guy Benoit, il nait le 27 juillet 1939 à Douala, au Cameroun. Il est le fils de Guy Charles Benoit et d’Emma Dupuy.

 

« C’était bien des jumeaux », indique Monsieur Jean-Claude Laronde, aujourd’hui porte drapeau du Souvenir Français de Châtenay-Malabry. « Du moins, rectifie-t-il, il y aurait à redire. Nous étions ensemble à l’école élémentaire Thomas Masaryk de Châtenay et peut-être bien que le premier à les avoir appelés les jumeaux était le maître d’école. Et après, nous avons tous pris cette habitude. On ne se posait pas plus de questions que cela. Nous n’avions qu’une dizaine d’années… En plus, comme il y avait une certaine ressemblance, on n’est jamais allé chercher plus loin. Par la suite, je les ai perdu de vue ».

 

Par la suite, comme la très grande majorité des jeunes gens qui ont vingt ans à la fin des années 1950, direction l’Algérie !

 

  

Embuscade à Bir-Rezala.

 

Les informations inscrites sur l’état signalétique et des services de François Benoit, fourni par le Bureau central d’archives administratives militaires de la caserne Bernadotte de Pau, signalent un « appelé à l’activité » le 2 septembre 1959. Le jeune homme est affecté au Groupe de Transport n°500 pour ses classes. Nommé brigadier le 1er février 1960, il est transféré à la 281ème Compagnie de Circulation Routière le 29. Le 21 juin 1960, il embarque à Marseille et arrive à Philippeville, en Algérie, le lendemain. Il est alors nommé à la 3ème compagnie du 43ème régiment d’infanterie.

 

Le 43ème RI, descendant de l’illustre « Régiment des vaisseaux » créé sous l’Ancien régime, en 1638, fait à l’origine partie de ces unités chargées de servir sur les bateaux et dans les colonies. L’un de ses premiers chefs de corps est le cardinal Armand Jean du Plessis de Richelieu. Juste retour des choses en 1960…

 

Cette année-là marque la fin du plan du général Challe qui aboutit à la victoire de l’armée française sur le terrain, même si au global la situation est loin d’être pacifiée : les attentats continuent ; çà et là, des groupuscules font régner la terreur. La France a maintenant près de 400.000 hommes sur le terrain et cela ne suffit toujours pas. Toute victoire militaire ne peut rien sans solution politique. La situation semble inextricable. Le général de Gaulle le sait plus que quiconque. A Alger, Joseph Ortiz et Jean-Jacques Susini montent les Français les uns contre les autres. Le 14 juin, le président de la République française demande une nouvelle fois l’arrêt des combats et parle ouvertement d’un vote d’auto-détermination du peuple algérien sur son avenir.

 

François Benoit n’a que faire de la politique. Il est militaire. Il obéit aux ordres donnés par son supérieur. Quotidiennement, il participe avec son escouade à ces opérations de pacification, que l’on appelle à l’époque « de maintien de l’ordre ». Placé dans le secteur de Djidjelli, il tombe malheureusement dans une embuscade le 26 juillet 1960 dans la région de Bir-Rezalla et y est mortellement blessé. A titre posthume, il reçoit la médaille militaire et la croix de la valeur militaire avec palme.

 

Chez les marsouins.

 

Jean-Louis Benoit est appelé le 4 mai 1959 et est affecté au 2ème régiment de marche du Tchad. Libérable le 1er novembre 1960, il est maintenu sous les drapeaux, selon l’article 40 de la loi du 31 mars 1928, réactivée en 1956 par le gouvernement de Guy Mollet, et est alors dirigé le 14 novembre vers le 21ème RIMA (régiment d’infanterie de marine). Il devient marsouin, nom donné aux militaires de ces unités et provenant de ce petit cétacé qui accompagne souvent les navires (les militaires de l’infanterie coloniale ne participant à la navigation).

 

Jean-Louis Benoit débarque à Bône, en Algérie, le 15 novembre 1960. Au premier jour de l’année 1961, il est nommé au grade de caporal. Galons qu’il a peine le temps de fêter : il est tué le 24 février 1961, dans la région de Bekkaria.

 

Le Journal officiel du 17 juin 1961 publie le décret du 10 juin par lequel Charles de Gaulle, président de la République, décrète la médaille militaire à Jean-Louis Benoit, caporal au 21ème régiment d’infanterie de marine : « Chef de voiture particulièrement courageux et mordant, dans la nuit du 24 au 25 février 1961, comme chef de patrouille, s’est porté avec rapidité malgré les tirs de mortiers, de mitrailleuses et de canons S.R., au secours du poste de « Pharandole » (zone sud-est Constantinois) attaqué. Arrêté par des éléments rebelles infiltrés près du barrage, a riposté immédiatement avec sa mitrailleuse puis avec son half-track d’appui. S’est élancé sous un tir très dense à hauteur du premier véhicule du peloton blindé d’intervention pour lui désigner les emplacements repérés. A été mortellement blessé dans cette action au cours de laquelle il a montré toutes ses qualités de chef. Restera pour ses camarades, un exemple permanent de courage et du dynamisme. Cette concession comporte l’attribution de la croix de la valeur militaire avec palme ».

 

Deux frères ? Deux cousins ? Finalement, peu importe. Pour l’éternité, François et Jean-Louis Benoit sont l’un à côté de l’autre dans le petit carré militaire de Châtenay-Malabry.

 

 

 

 

 

 

Sources :

 

·  Ville de Châtenay-Malabry : www.chatenay-malabry.fr

·  Informations et entretiens avec Monsieur Torre et Monsieur Laronde, Châtenay-Malabry, mars 2011.

·  Site : http://copainsdavant.linternaute.com  : page de Jean-Pierre Vanneau.

·  Etats signalétiques et des services de François Benoit et Jean-Louis Benoit, fournis par le Bureau central d’archives administratives militaires (Caserne Bernadotte de Pau).

·  Benjamin Stora, Histoire de la guerre d’Algérie (1954-1962), La Découverte & Syros, 2004.

·  Alain Peyrefitte, C’était de Gaulle, Fayard, 1994.

·  Pierre Montagnon, Histoire de l’Algérie : des origines à nos jours, Pygmalion, 1998.

·  Georges Fleury, Nous les combattants d’Algérie, François Bourin Editeur, 2010.

 

 

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Publié le 15 Mai 2011

 

Algerie 62 - depart des français

 

 

Exode de Français d'Algérie en 1962 (copyright www.histoire-en-questions.fr).

 

Au sein du carré militaire de Meudon, la tombe « Famille Cassis » évoque entre autres la disparition de Maurice Cassis, à Oran le 5 juillet 1962, soit trois mois et demi après les Accords d’Evian du 19 mars 1962, qui mettent fin à la guerre d’Algérie. Comment en est-on arrivé là ?

 

De la révolte de Sétif aux guerres civiles.

 

A la suite du 8 mai 1945, date de la capitulation de l’Allemagne nazie, plusieurs émeutes éclatent parmi la population algérienne musulmane. A Sétif et dans le Constantinois, près d’une centaine d’Européens sont assassinés. Les causes sont complexes et multiples : revendications cultuelles, culturelles, reconnaissance d’une égalité de traitement entre la population musulmane algérienne et la population d’origine européenne. Un formidable vent de liberté vient de souffler sur le monde entier : les peuples n’ont entendu que cela dans les mois qui précèdent le printemps 1945. « Retrouver la liberté ». Le contexte de l’époque tient également en deux termes : anti-impérialisme et anti-colonialisme. « Quand un peuple veut sa liberté, rien ne peut l’arrêter » a écrit le général Bigeard dans ses mémoires posthumes (« Ma vie pour la France », Ed. du Rocher).

 

Les émeutes algériennes sont très durement réprimées par l’Armée française. Le général Duval, qui commande les unités de notre pays indique: « Je vous ai donné la paix pour dix ans, si la France ne fait rien, tout recommencera en pire de façon irrémédiable ». Et c’est la période où notre nation perd l’Indochine, vaincue par une armée faite, au départ, de paysans équipés d’armes d’un autre âge : la puissance colonisatrice n’est pas invincible. C’est l’une des raisons qui poussent, en novembre 1954, des hommes du FLN (Front de libération nationale) à œuvrer au même moment un peu partout en Algérie des attaques contre des représentations françaises : postes de gendarmerie, bâtiments publics, entrepôts… De nombreux Français sont pris pour cibles. Dans les Aurès, un couple d’instituteurs, les Monnerot, est abattu.

 

En métropole, la réaction ne se fait pas attendre. A la tribune de l’Assemblée nationale, Pierre Mendès-France, président du Conseil déclare : « A la volonté criminelle de quelques hommes doit répondre une répression sans faiblesse ». Des militaires supplémentaires arrivent de nombreuses casernes. Il s’agit de mater ce que l’on appelle les « événements ». On ne peut alors parler de guerre. D’abord, l’Algérie est alors un pays français, composé trois départements (l’Oranais, l’Algérois, le Constantinois) et de territoires du Sahara. Et on ne peut, selon les traités internationaux de l’époque ne faire une guerre que contre un pays souverain. De plus, en 1954, ce n’est qu’un début d’hostilités. Quelques mois plus tard, le FLN, qui s’est renforcé, créé l’ALN (Armée de libération nationale) et organise toute une série de massacres dans le Constantinois… auxquels répondent les Français par autant de ripostes. Pour rassurer les habitants de souche européenne, le gouvernement fait appel aux militaires du contingent. Des supplétifs « indigènes » – selon la terminologie de l’époque – comme les harkis et les moghaznis viennent compléter les unités françaises. La situation s’envenime… Bientôt, le conflit se transforme en une guerre civile au sein des deux communautés : aux prix de nombreuses exécutions et éliminations, le FLN prend le dessus sur le Mouvement national algérien (MNA) ; en métropole comme en Algérie, des Français se tirent dessus : le Parti communiste français appelle à l’arrêt des combats et favorise l’action des pacifistes. Certains vont plus loin et deviennent des « porteurs de valises » (armes, argent) pour le FLN. De l’autre côté de l’échiquier politique, un groupuscule passe aux armes et créé l’OAS en 1961 (Organisation de l’armée secrète) dont les victimes sont tout aussi bien algériennes que des Français qui soutiennent la demande d’indépendance de l’Algérie.

 

« Une victoire française sur le terrain ».

 

Pourtant en 1959, grâce au plan du général Challe, la victoire est proche. L’idée maîtresse consistant à traiter de manière successive des surfaces importantes avec des moyens considérables, dans le but de réduire à néant les bandes de fellaghas. Le plan comporte de nombreuses opérations : les zones refuges d’Oranie, la couronne d’Alger, le passage du Hodna, le Grande et la Petite Kabylie, le nord Constantinois. Enfin, de septembre 1960 à avril 1961, se déroule l’importante tâche dans les Aurès. Et à toutes ces opérations s’ajoutent des missions dans l’Atlas saharien. En encerclant les zones, en bloquant toutes les issues possibles, l’Armée française provoque des dégâts majeurs – jusqu’à 50 % dans l’Oranie – au sein de l’ALN.

 

Comme l’indique le général Glavany dans une interview accordée au Souvenir Français : « Nous n’avions plus alors en face de nous de grande « katibas » organisées et pouvions, à juste titre, considérer que nous étions vainqueurs sur le terrain. Mais le terrorisme urbain persistait et, sur le terrain même, des petites bandes fluides nous condamnaient à attaquer, à attaquer sans cesse et à tuer. Totalement intégré à cette division parachutiste dont j’étais solidaire, je restais néanmoins un aviateur et gardais ma liberté d’esprit et de jugement. Si je n’étais pas lassé des combats – car l’allégresse des combats, cela existe – je voyais avec consternation ce beau pays peu à peu crucifié tandis que l’amertume des officiers montait tout autour de moi devant une politique qu’ils ne comprenaient point. »

 

De fait, en avril 1961, quatre généraux (Challe, Jouhaud, Salan et Zeller) fomentent un putsch et s’emparent du pouvoir à Alger dans le but de préserver l’Algérie à la France, donc d’aller contre la politique voulue par le général de Gaulle, alors président de la République. Plusieurs régiments de la Légion et de parachutistes suivent, mais l’aventure ne dure que quelques jours… Moins d’un an plus tard, le 19 mars 1962, les accords d’Evian sont conclus : ils donnent naissance à la République algérienne démocratique et populaire, dont l’avènement doit être proclamé le 5 juillet 1962.

 

Commencent alors l’exode massif des Pieds-Noirs (familles françaises installées, parfois depuis 1830, en Algérie), les massacres d’Européens et encore plus des musulmans qui ont aidé les Français, tels les Harkis.

 

 

Oran – 5 juillet 1962.

 

Le 1er juillet 1962, la population algérienne, par référendum, vote à une écrasante majorité l’indépendance de son pays. La France reconnait l’Algérie comme Etat indépendant deux jours plus tard. Et la déclaration d’investiture du GPRA (Gouvernement provisoire de la république algérienne) est officielle le 5 juillet.

 

En apprenant cette nouvelle, les populations descendent dans les rues. C’est une explosion de joie. A Oran, la population européenne est encore importante. Même sous la contrainte (« la valise ou le cercueil »), des dizaines de milliers de Français ne peuvent boucler leurs affaires en quelques semaines. Dans un article paru le 28 février 2002 dans le Nouvel Observateur, l’historien Benjamin Stora indique : « Vers 11h du matin, des milliers de manifestants venant des quartiers musulmans envahissent la ville européenne. Les premiers coups de feu éclatent et jettent une population prise de panique dans toutes les directions. (…) Dans les rues soudain vides commence une chasse aux Européens ».

 

Normalement, les accords d’Evain prévoient la protection des Européens et des Harkis. Mais à Oran, le responsable des troupes françaises, le général Katz, n’intervient pas. Bien sûr, les avis divergent : est-il au courant de ce qui se déroule à quelques mètres de lui ? Exécute-t-il strictement les ordres qui lui ont été donnés (le Journal des Opérations du secteur d’Oran indique que les troupes sont consignées dans les casernes) ? Et Alain Peyrefitte, dans « C’était de Gaulle » (Ed. Fayard), rappellent les mots du général : « La France ne doit plus avoir aucune responsabilité dans le maintien de l’ordre après l’autodétermination. Elle aura le devoir d’assister les autorités algériennes ; mais ce sera de l’assistance technique. Si les gens s’entre-massacrent, ce sera l’affaire des nouvelles autorités ».

 

Les troupes françaises finissent par sortir en début d’après-midi. Trop tardivement. Au cours de cette journée, à Oran, comme dans toute l’Algérie, des milliers d’Européens sont passés par les armes et ils sont encore plus nombreux ceux que les familles ne reverront jamais.

 

 

 

Sources :

 

·         Ville de Meudon : www.ville-meudon.fr

·         Entretiens avec le général Roland Glavany, 2008-2010.

·         Joseph Katz, L’honneur d’un général : Oran, 1962, L’Harmattan, 1993.

·         Georges-Marc Benamou, Un mensonge français : retours sur la guerre d’Algérie, Robert Laffont, 2003.

·         Benjamin Stora, Histoire de la guerre d’Algérie (1954-1962), La Découverte & Syros, 2004.

·         Alain Peyrefitte, C’était de Gaulle, Fayard, 1994.

·         Pierre Montagnon, Histoire de l’Algérie : des origines à nos jours, Pygmalion, 1998.

·         Georges Fleury, Comment l’Algérie devint française, Perrin, 2004.

 

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