temoignages-portraits - 1939-1945

Publié le 8 Janvier 2010


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« Loin des états-majors, la vie du soldat est faite le plus souvent de courage, de volonté, de patience. Parfois, en un instant, elle est teintée d’héroïsme… dans une simplicité qui touche au sublime.

 

 

 

C’était en novembre 1944, dans un secteur montagneux, en Savoie. Des éléments de la 4ème Division marocaine de montagne (DMM) étaient postés non loin du village de Termignon, à la frontière entre la France et l’Italie. Nous avions face à nous, une division mongole, dont les cadres étaient des officiers allemands. A la suite de multiples accrochages avec les tirailleurs marocains, nos ennemis s’étaient rendus à l’évidence qu’il leur était préférable de se tenir tranquille. Néanmoins, le commandement français estimait ne pas être à l’abri d’infiltrations. Il faut savoir que les Mongols s’étaient rendus coupables d’exactions abominables parmi les populations des communes de Saint-Michel et de Saint-Jean-de-Maurienne. L’injustice était totale : les plaintes déposées auprès de la Kommandantur étaient restées lettres mortes.

 

Aussi, le commandement demanda au génie d’installer des barbelés truffés de mines anti-personnelles. Quelques jours plus tard, les travaux étaient réalisés, grâce aux sapeurs de la 1ère section de la 2ème compagnie du 82ème bataillon du génie divisionnaire de la 4ème DMM (dont le chef de section était le lieutenant Croisé).

 

La neige se mit à tomber plusieurs jours durant. Puis le froid fit place à un redoux aussi soudain qu’inattendu. La terre se tassa, laissant apparaître les sommets des mines piégées. Un lieutenant d’infanterie visitant le passage s’en aperçut et prononça cette phrase : « Il faut de la bonne volonté pour sauter sur vos mines ». Le reproche n’était pas acceptable. Des discussions eurent lieu afin de savoir quelle attitude adopter. Le génie déclara qu’il était préférable que les mines fussent camouflées. Un volontaire se présenta : le caporal Jullié, le plus charmant des garçons qui soit. Bachelier à 17 ans, il s’était engagé quelques mois plus tard et avait rejoint le 19ème régiment du génie, basé à Hussein-Day.

 

Jullié se dirigea alors vers le champ de mines. Le sergent-chef que j’étais alors lui cria : « Eh Jullié, avez-vous les goupilles de sécurité ? ». Il me répondit : « Oui, chef. Ne vous en faites pas. »

 

Et ce furent ses dernières paroles. Nous entendîmes une explosion. Nous nous précipitâmes vers le barrage. Jullié était là, devant nous. Etendu sur le côté. La tête arrachée par la déflagration. Il ne restait que le fond de la boîte crânienne. Que s’était-il passé ? Vraisemblablement le vêtement du caporal Jullié avait dû s’accrocher dans un barbelé, tirant sur le fil de la mine piégée provoquant son fonctionnement. Ou encore le percuteur avait-il été libéré avant que le malheureux ne place la goupille de sécurité. Quoiqu’il en soit, le jeune homme gentil qui me parlait une minute plus tôt était mort. Pour dégager son corps, il fallut prendre mille précautions.

 

Après cette tragédie, le commandant du bataillon décréta dans une note de service que tout champ de mines ne devait être modifié en aucune façon.

 

Des dizaines d’années sont passées. Je n’ai jamais effacé de ma mémoire la mort du jeune caporal Eugène Jullié, tué le 6 novembre 1944 par l’une de nos mines ».

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Publié le 18 Octobre 2009

Au sein des Partisans français de Slovaquie.




 

Septembre 1944, les Français embarquent dans les 3 camions prêtés par une fabrique de bière de la ville de Martin. Les hommes portent l’uniforme de l’armée slovaque.

 

 

Septembre 1944 : Maurice nous informait avec une certaine fierté, qu’’il est devenu « Partisan Français sur le sol de Slovaquie ». Il ajoute : « Je sais bien également, surtout en pensant à toi ma petite maman chérie que vous allez être bien inquiet et dire : quelle idée a eu ce fou de Maurice d’aller s’exposer alors qu’il avait l’occasion d’attendre tranquillement la fin de la guerre qui maintenant ne saurait plus tarder ».

 

Il précise aussi : « Si je m’étais toujours trouvé en Allemagne, toute évasion aurait été certainement impossible mais ici, en Slovaquie, une occasion nous a été offerte de prendre la fuite et c’est pourquoi, avec 36 camarades, nous n’avons pas hésité à nous joindre aux Slovaques qui passaient à la dissidence ».

 

« De cette évasion, pas grand-chose à vous dire sinon qu’à part une certaine fatigue, tout s’est fort bien passé. Nous avons franchi les postes allemands par petits groupes ayant l’air d’inoffensifs promeneurs et c’est seulement dans la montagne que nous nous sommes regroupés et que, sous la conduite d’un parachutiste russe et de deux officiers de police slovaques, nous avons rejoint le gros des forces dissidentes. Depuis, évidemment après pas mal d’ordres et de contre-ordres et surtout grâce à notre force de caractère, nous avons réussi à rejoindre une compagnie de camarades français prisonniers évadés et placés sous le commandement d’un Capitaine Français ayant reçu du Général de Gaulle, l’ordre d’organiser la dissidence en Slovaquie. Depuis, nous avons également retrouvé 20 autres de nos camarades qui travaillaient avec nous et qui, prenant exemple sur nous, ont saisi la première occasion pour prendre la poudre d’escampette ».

 

« Au point de vue de notre activité ici, je ne peux pas vous dire grand-chose car pour nous ce n’est pas une guerre de position mais plutôt une série de coups de main poussés un jour à un endroit, un jour à un autre et toujours de même. Maintenant ce qui est intéressant pour nous c’est que très certainement bientôt, nous pourrons faire notre jonction avec les troupes Russes qui ont réussi à s’infiltrer jusqu’à nous ».

 

Une remarque de Maurice, indiquée en PS sur sa lettre du 23 septembre 1944 : « Quand nous avons quitté l’usine où nous travaillions, il était exactement 5 heures du soir, le 3 septembre 1944, soit exactement 5 ans, jour pour jour, heure pour heure, après notre première entrée en guerre ».

 

Alors que durant le deuxième semestre de 1945, rentraient dans leur famille, en France, les prisonniers, déportés, ouvriers STO, rescapés de cette maudite guerre. Notre famille, elle, restait toujours dans l’attente du retour de Maurice. Nous dûmes attendre le 14 septembre 1945 pour avoir des nouvelles. Une lettre signée du Capitaine de Lannurien, commandant le Groupe des Combattants Français en Tchécoslovaquie, informait mes parents en ces termes : « J’ai le douloureux devoir de vous apprendre que le Soldat Maurice Simon est tombé glorieusement au cours des combats livrés en Slovaquie contre les Allemands. Le 6 février 1945, au cours d’une mission dans les environs du village de Nemecka Lupca, il a été surpris par les Allemands et abattu. Son corps a été inhumé à Nemecka Lupca. Lors de mon récent voyage en Slovaquie, j’ai fait le nécessaire pour qu’une sépulture décente lui soit assurée ».

 

Le chagrin éprouvé par notre mère fut indescriptible et le resta jusqu’à son décès, 30 ans après. 30 ans de douleur. Jamais, elle ne se consola de la perte de ce fils de 26 ans et de n’avoir pu rapatrier son corps. Des camarades STO évadés de Dubnica pour se battre près des Slovaques envoyèrent quelques courriers :

 

Le 24 août 1945, René Cuilleron nous indiqua : « J’ai connu Maurice en janvier 1944 à l’usine où il travaillait. Il était mon régleur et toujours nous avons été ensemble à Pottendorf, à Prague, puis à Dubnica. Le 3 septembre 1944 nous sommes partis dans le maquis ensemble et nous avons rejoint la Compagnie Française vers le milieu de ce mois. Nous avons été affectés à la même Section. Lui était tireur au F.M. et moi, chargeur. Par la suite nous avons permuté. A tous les engagements nous étions ensemble. La dernière fois que j’ai vu Maurice, c’est au nord de Bukovec (entre Banska Bystrica et Brezno) le 31 octobre 1944. Alors que nous étions surpris par les Allemands, il sortait en courant de la baraque où nous avions couché et ensuite nous nous sommes perdus. Dans le courant de l’hiver, vers la mi-décembre, j’ai reçu un mot de lui m’apprenant qu’il était en vie et m’invitant à le rejoindre. Après le passage du front russe, j’ai appris cette triste nouvelle et j’ai eu l’occasion de voir entre les mains d’un nommé Hochet, le portefeuille et les montres, je crois de Maurice. Il y avait d’ailleurs dans son portefeuille une photo que je lui avais donnée et qui est signée CUI-CUI (c’est mon surnom). Si vous êtes en possession de ces objets, dites-moi si vous avez un chapelet que je lui avais donné ».

 

Le 16 septembre 1945, ce fut un mot de Maurice Perrin, séminariste, devenu prête par la suite dans les environs de Clermont Ferrand. Il précisait dans quelles conditions il avait connu et apprécié Maurice en ces termes : « J’ai été moi-même très touché en apprenant la mort de votre frère. Je le connaissais depuis longtemps si je puis parler ainsi. En effet j’ai fait sa connaissance à Vienne à la Flugmotor ou je travaillais dans la même équipe que lui vers le mois de septembre 1943 et depuis cette date, nous ne nous sommes pas quittés avec quelques autres d’ailleurs, tels que René Cuilleron, Lionel Gabillon. Nous étions ensemble à Pottendorf où notre usine a brûlé, à Prague, à Dubnica et c’est de là-bas que le 3 septembre 1944, toujours ensemble, nous avons pris le maquis. Il avait comme arme un fusil-mitrailleur avec René et après les combats nous nous retrouvions au cantonnement, où nous étions des frères. C’est vers le 2 novembre que je l’ai perdu de vue. Il resta en effet ce jour-là avec sa Section pour monter une cuisine roulante et depuis ce jour où nos souffrances commencèrent véritablement, car nous étions traqués de tous côtés, je ne l’ai plus revu… Ce qui est certain, c’est que vous pouvez être fière de lui car il est mort en faisant son devoir. Je ne sais pas si vous êtes chrétienne, je sais que lui ne l’était pas, mais il était droit, dévoué corps et âme à cette classe ouvrière dont il était et dont il souhaitait ardemment le bonheur et c’est pour cela que j’espère que Dieu lui donnera le bonheur de l’Autre Côté et à cette intention, je prie souvent pour lui ».

 

Le 9 octobre 1944, la lettre de Armand Hochet qui nous avait renvoyé quelques affaires ayant appartenu à Maurice, apportait les précisions suivantes à la suite de nos remerciements : « Le 28 octobre 1944 je me suis trouvé avec lui dans la montagne car depuis que nous avions perdu notre Compagnie, nous étions tous égarés. Alors, après quelques jours de recherches, nous avons trouvé votre frère ainsi que quelques camarades, nous étions 28 Français dans une cabane. Un matin, nous avons été surpris par une patrouille allemande. Nous avons réussi à nous dégager sans perte, mais là, nous nous sommes égarés et c’est là que je suis resté avec votre frère et 4 autres camarades et nous avons erré tous les six pendant 2 jours dans la montagne, sans vivres et là, votre frère et un autre camarade du nom de Ginzbourg sont partis aux renseignements et nous ne les avons pas revus. C’était le 3 ou 4 novembre. Une quinzaine de jours après nous avons retrouvé leur trace sans réussir à les revoir ».

 

« Nous avons passé tout l’hiver sans avoir de leurs nouvelles. Le 2 avril 1945, nous sommes descendus de la montagne car l’Armée Roumaine nous avait libérés et nous avons été à Slovenska Lupca où nous avons appris la triste nouvelle qui était survenue à votre frère. Arrêté par les Allemands fin décembre ou début janvier, il a été emprisonné à Banska Bystrica et a été fusillé le 6 février seulement ».

 

 

 

Novembre 2008 – Juin 2009.



 


« A la gloire éternelle des fils de la France“.

 

Sur la colline de Zvonica près de Strecno, en Slovaquie, se dresse un monument du souvenir en forme d’obélisque dédié aux partisans Français morts aux combats lors du Soulèvement national slovaque (fin août 1944) : 24 partisans sont enterrés dans les cryptes sous le monument. Le nom de mon frère, Maurice SIMON, figure parmi les 56 Partisans Français !

 

Comment en sommes-nous arriver là ? Cette histoire remonte à la fin de l’année 2008. Ma sœur aînée Jeannine a l’occasion d’effectuer un voyage à Vienne, Bratislava et Budapest. Alors pourquoi ne pas en profiter et tenter d’en savoir plus. A force de recherches – car l’épopée des Français de Slovaquie est fort peu connue – nous apprenons que chaque année le gouvernement Slovaque procède à des cérémonies commémoratives notamment devant la stèle de Strečno lors de l’anniversaire de l’Insurrection de 1944. Le peuple slovaque est encore infiniment reconnaissant aux combattants français pour leur participation héroïque lors des combats pour leur liberté.

 

L’idée nous vient de chercher dans nos archives familiales, de tout reprendre, classer, analyser et contacter d’éventuels survivants. Et là, le miracle ! René Cuilleron, la fameux « Cui-Cui » répond à notre attente ! Avec ses informations, sa connaissance, nos recherches, nous en venons à remettre en doute la version officielle du capitaine de Lannurien. Maurice a-t-il vraiment été abattu et à l’endroit indiqué ? Où peut donc bien se trouver sa tombe ?

 

René Cuilleron a l’idée de demander à son ami, d’origine slovaque, Milan Podolsky, d’écrire dans sa langue au maire actuel de Slovenska Lupca, Monsieur Peter Lakomcik. C’est ainsi qu’en janvier 2009, nous avons la grande satisfaction de recevoir la photo de la tombe de Maurice qui est entretenue depuis 64 ans par les habitants de Slovenska Lupca et une copie du Registre de la commune : « Au cours et après des combats qui se sont déroulés aux environs de Slovenska Lupca, il a été trouvé un corps sans vie (mort) à PRIBOJ, quartier de Slovenska Lupca. D’après les documents personnels en sa possession, trouvés sur son corps, on a constaté qu’il s’agissait d’un homme du nom de Maurice SIMON, né le 5.01.1919 à Paris, métier, employé mécanicien. Il a été atteint par plusieurs coups tirés dans sa tête ainsi que des coups sur la partie supérieure de son corps. La date de sa mort : 3 février 1945. Il était vêtu d’une tenue civile de couleur bleue, coiffé d’un béret, chaussé de chaussures militaires ».

 

J’en déduis que Maurice, qui est vraisemblablement sorti de la prison le 20 janvier comme relevé par l’historien Chnoupek dans le sinistre registre noir du pénitencier de Banska Bystrica, s’est probablement évadé du camion qui les conduisaient au four à chaux de Nemecka Lupca pour y être fusillés. Il a été abattu à l’occasion de cette évasion. Son corps a été trouvé à Priboj qui se situe à l’entrée de Slovenska Lupca, près des Usines BIOTIKA, le long de la rivière Hron.

 

Et à l’occasion de notre voyage en Slovaquie, j’ai acquis la certitude que les partisans, sortis de prison le 20 janvier 1945, étaient conduits pour être abattus au-dessus des fosses de Kermnicka, dans la banlieue de Banska Bystrica. Le directeur du musée du SNP à Banska Bystrica m’a indiqué que les fameux « fours à chaud » ne servirent en fait que durant la période du 5 au 12 janvier 1945.

 

Et c’est ainsi que Jeannine (ma sœur), Sabine (ma fille), Jeanne (ma petite-fille) et moi, nous nous sommes rendues du 29 mai au 2 juin 2009 en Slovaquie, afin de nous recueillir au nom de toute notre famille, sur la tombe de notre cher Maurice, en emportant avec nous le souvenir de nos parents et notre sœur Mimie.

 



 

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Publié le 18 Octobre 2009

 

Sur cette photographie, mon frère Maurice a emprunté la chéchia d’un tirailleur.

 

 

Réquisitionné pour le STO.

 

« Maurice Simon, mon frère, notre frère, je l’ai si peu connu... Je suis née en 1935 et lui en 1919. Je n’avais donc que quatre ans lors des bouleversements apportés par la déclaration de guerre à l’Allemagne nazie par la France et l’Angleterre. Maurice était chasseur alpin. Mobilisé en 1939, il effectua son service au 13ème BCA de Chambéry puis appartint au 153ème Régiment d’Infanterie alpine de Lyon.

 

Je ne sais pratiquement rien de sa guerre. Juste qu’on le vit partir en 1939, revenir pour quelques permissions cette année-là, puis repartir pour être démobilisé en 1942. Maurice était très fédérateur au niveau de notre famille, mère, père, frère et sœurs, nièce, tantes et oncles, cousins et cousines. Tous en ont toujours gardé le souvenir d’un garçon gentil, bienveillant, amusant, attentif au bonheur de tous.

 

En 1942, Hitler exigea de la France et de la Belgique le recrutement de travailleurs pour remplacer les ouvriers allemands envoyés sur les fronts de l’Est. Pétain et Laval se chargèrent avec enthousiasme de faire exécuter les ordres nazis, sans grand succès dans les premiers temps, faut-il le rappeler ! Lorsque Maurice fut démobilisé, il fallut bien trouver du travail, ce qui n’était pas facile. C’est Lucien Schmit, patron de notre sœur Mimie qui le fit embaucher à la Polymécanique (filiale de Motobécane). Il y était depuis trois mois quand, le 16 février 1943, une loi imposa le Service du Travail Obligatoire (STO) : tous les jeunes âgés de 20 ans pouvaient être envoyés de force pour travailler en Allemagne.

 

Maurice reçut son ordre de partir. Il est clair qu’il n’y allait pas de grand cœur, mais dans le même temps il se sentait des responsabilités vis-à-vis de sa famille et il voulait avant tout, éviter des soucis à notre mère. En effet, les familles des hommes qui n’obtempéraient pas étaient menacées de représailles. Il se résigna donc à partir pour l’autre côté du Rhin.

 

Triste départ. Maman en compagnie de ma sœur aînée Renée, souhaitèrent l’accompagner jusqu’à la Gare de l’Est comme elle l’avait fait précédemment pour notre autre frère Pierrot. Le sort s’acharna sur nous : ma mère ne put aller plus loin que la Porte de la Villette car un camion allemand l’accrocha et la renversa. Légèrement blessée, elle rata le train et ne revit jamais son fils.

 

Deux années au cours desquelles les restrictions furent notre lot quotidien. Et pourtant, notre mère se dévouait comme seule une mère peut le faire. Eté comme hiver, elle se levait à 1h00 du matin pour aller faire la queue dans les couloirs des commerçants afin d’être dans les premiers servis car il n’y en avait pas de la viande pour tout le monde.

Pour aider sa sœur qui avait tant de difficultés pour nourrir tout son monde, ma tante Marthe m’accueillit chez elle à Gorenflos, petit village de la Somme. Elle avait bon cœur mais était assez sévère et je la craignais. Son mari, mon oncle Eugène était très gentil et tous les deux aimaient beaucoup notre famille. Ah, je n’ai pas souffert de la faim à Gorenflos ! Ma tante mettait un point d’honneur à me renvoyer chez mes parents avec une bonne mine et quelques kilos en plus !

 

C’est ainsi que j’allai à l’école avec les enfants du village dans une classe unique et que j’appris à parler un « ch’ti picard » que je comprends toujours… Je vis aussi se construire dans le Parc du Château, une rampe de V1 destinée à détruire Londres. Le village avait été complètement investi par les militaires allemands. Les soldats dans des casernements et les officiers dans des fermes aux alentours. Avec toute la famille, nous écoutions la radio. Je me souviens du célèbre leitmotiv « collaborateur » de Jean-Hérold-Paquis sur Radio-Paris qui était « L’Angleterre comme Carthage sera détruite », ainsi que la réplique de Pierre Dac à l’encontre de cette radio : « Radio-Paris ment, Radio-Paris ment, Radio-Paris est aux Allemands ».

 

 

Lettres d’Autriche.
 

 

 

 

 

Photo retrouvée dans le portefeuille de Maurice (2ème en partant de la gauche) à Pottentorf. Photographie envoyée en 1945 par Armand Hochet, Partisan français de la Cie de Lannurien.

 

« Et la première lettre arriva ! Elle venait de Vienne et de Pierrot. Il semblait se satisfaire de son sort, étant passé garde-baraque. La nourriture n’était pas abondante mais bonne et propre selon ses termes. Puis, ce fut une lettre de Maurice, datée du 2 mars 1943 dans laquelle il racontait la pénibilité du voyage et son arrivée à Vienne après 10 heures de train, par Stuttgart et Munich, content de ne pas avoir été séparé de son copain de Pantin, Lucien Rayer, ouvrier lui aussi de la Polymécanique. Maurice n’avait pas réussi à se faire affecter à la Wiener Locomotiv comme Pierrot mais se consolait du fait d’être également à Vienne et de pourvoir le voir tous les dimanches.

 

 

Je n’ai pas retrouvé de traces de lettres entre les mois d’avril 1943 et février 1944. Une lettre du 3 février 1944 nous indiqua que l’usine F.O.W. se situait à Brunn-am-Gebirge dans la banlieue ouest à 15 km du centre de Vienne. Les ouvriers n’étaient plus autorisés à écrire que deux lettres par mois et qu’en conséquence ils utiliseraient davantage les cartes-lettres. Maurice semblait persuadé que nos misères touchaient à leur fin et il montrait toujours un certain enthousiasme, ne se plaignant jamais de ses conditions de travail et de nourriture, certainement pour rassurer notre mère.

 

En avril 1944, il nous apprit que son équipe déménageait pour s’installer dans le village de Pottendorf, situé à 25 km au sud-ouest de Brunn (30 kms au sud de Vienne). Ils ne perdraient pas au change, écrivait-il, car s’ils étaient 20.000 dans l’usine précédente là ils ne seraient pas plus de 200 ! Et il se consolait en pensant que le dimanche il pourrait toujours voir son ami Lucien Rahier et Pierrot.

 

Ce même mois Pierrot nous apprit dans une carte qu’il s’était blessé au pied. Il revint chez nous en convalescence pour deux mois. Les événements que tout le monde connaît se déroulèrent le 6 juin 1944. Nous profitâmes de ce retournement de situation, de cette libération, pour cacher Pierrot jusqu’à la victoire.

 

Nouvelle lettre de Maurice le 27 avril 1944 : « Est-ce que Jeannine travaille toujours ? Est-ce que Denise, Dédée et Nicole sont gentilles et ne vous font pas enrager ? Est-ce que Mimie lui a trouvé un gentil beau-frère ? Et toi, ma petite maman, es-tu maintenant complètement remise de ta bronchite ? J’espère bien que quand nous rentrerons, nous te trouverons aussi forte qu’avant, tout au moins en bonne santé et alors, là, sois tranquille, à nous tous, nous te ferons récupérer tes forces et aussi que tu n’auras plus aucun souci. »

 

Vinrent ensuite des lettres dans lesquelles il nous parlait des alertes et des bombardements. Ainsi, le mardi midi 30 mai, avec quelques copains, l’usine et les baraquements furent détruits mais, heureusement, sans faire de victimes parmi les Français. Maurice et un copain furent désignés pour établir la liste des affaires qu’il était nécessaire d’obtenir pour tous auprès de la Flugmotor et de la Délégation Française : « Ce n’est pas un mince travail que de s’occuper de tout cela, mais enfin, cela rend service aux copains et c’est le principal. »

 

L’usine fut ensuite transférée à Prague en Tchécoslovaquie d’où Maurice nous écrivit les cartes-lettres datées des 28 juin et 10 juillet 1944 : « Tu sais, ma petite maman, depuis le 27 novembre 1939 que je suis parti presque continuellement de la maison, je commence à savoir me débrouiller et pour le peu qu’il me reste à faire, j’arriverai bien à m’en tirer » Et toujours il nous recommandait de garder Pierrot près de nous et de ne pas le laisser repartir.

 

Le 21 juillet 1944, après un nouveau déménagement, les Allemands les installèrent à Dubnica nad Váhom, au nord de Trenčín à l’ouest de la Slovaquie. C’est le site actuel des Usines SKODA. Là, Maurice décrivit leurs conditions de travail qui étaient très dures mais aussi, l’abondance de la nourriture, cigarettes et alcools.



 

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Publié le 12 Octobre 2009

 

Un Français libre.

 

 

André Mansat s’engage dans la Marine française en 1939. Il embarque à bord du cuirassé Courbet le 18 janvier 1940.

 

Après l’armistice demandé par le maréchal Pétain, le 17 juin 1940, André Mansat rejoint les Forces Françaises Libres (FFL) à Londres, le 1er juillet 1940. Il est alors affecté aux Forces Navales Françaises Libres (FNFL), chez les fusiliers marins, et à bord de l’aviso La Moqueuse, il va participer aux engagements pour la libération, d’abord des territoires de l’Empire colonial français puis de la métropole.

 

 

Les Forces Navales Françaises Libres.


 

 

 

Au début du mois de juin 1940, après le rembarquement à Dunkerque d’une partie de l’Armée française et du Corps Expéditionnaire Britannique, de nombreux bâtiments ont pu échapper à leur captation par l’Armée allemande et se réfugient dans les ports du sud de l’Angleterre ou dans ceux de notre Empire colonial. Mais, la Grande-Bretagne se montre relativement hésitante. La Marine française ne doit tomber en aucun cas dans des mains allemandes !

 

 

 

Le bombardement, par les Anglais, d’une partie de la flotte française dans le port de Mers-el-Kébir (Algérie), le 3 juillet 1940, ne favorise pas la mise sur pied de forces dignes de ce nom. Pour autant, l’amiral Muselier, nommé par le général de Gaulle, s’efforce de constituer un Etat-major et de réarmer plusieurs navires : les premiers bâtiments de cette nouvelle Marine française sont le cuirassé Courbet, les avisos Savorgnan-de-Brazza, Commandant-Duboc et Commandant-Dominé, les contre-torpilleurs Triomphant et Léopard, le torpilleur Melpomène, les sous-marins Rubis, Narval, puis Surcouf, Junon et Minerve.

 

L’amiral Muselier est aidé dans son œuvre par un lieutenant de vaisseau et un commandant qui deviendront de hautes figures de la Résistance et de la France Libre : Honoré d’Estienne d’Orves et Thierry d’Argenlieu.

 

Les FNFL participent à des missions de protection de bâtiments de ravitaillement, aussi bien dans l’océan Atlantique que dans la Manche. En septembre 1940, elles tentent, au large de Dakar, de rallier l’Afrique Occidentale Française. Mais c’est un échec cuisant.

 

Plus tard, un engagement naval fratricide se déroule au large du Gabon : le Bougainville, pour le régime de Vichy, combat le Savorgnan-de-Brazza pour les FNFL. Ce dernier sort vainqueur de l’engagement. Dès lors, la reconquête peut réellement commencer : ce sont les épopées de l’Afrique Equatoriale Française, puis d’Afrique du Nord, de Lybie, de Syrie et enfin le débarquement de Provence en 1944.

 

Le 1er bataillon de Fusiliers Marins.

 

 

Le 17 juillet 1940, à la demande de l’amiral Muselier, le 1er bataillon de Fusiliers marins est créé. André Mansat fait partie des soldats de cette unité, commandée par le lieutenant de vaisseau Détroyat. Ses premières missions sont en Afrique Equatoriale Française. Puis c’est la campagne de Syrie, au cours de laquelle Détroyat perd la vie.

 

 

Son successeur est le lieutenant de vaisseau Amyot d’Inville. L’unité est engagée en Lybie. Elle participe au glorieux fait d’armes de Bir-Hakeim. Les combats se poursuivent en Tunisie. Puis ce sont le débarquement en Sicile et la reconquête de l’Italie. Enfin, le bataillon, devenu 1er régiment de Fusiliers marins se distingue dans la campagne de France (en Provence, dans les Vosges et en Alsace). Il est dissous à la fin de la guerre.

 

 

Au service du général de Gaulle et du Souvenir Français.

 

 

 

André Mansat est démobilisé le 31 juillet 1945. Il reçoit, outre ses nombreuses décorations, un certificat de « très bonne conduite ». Remarqué par le général de Gaulle, André Mansat a l’insigne honneur d’entrer au sein de son cabinet privé.

 

 

 

Bien plus tard, au début des années 1980, à la demande du commandant Gabillard, de la Marine, par ailleurs secrétaire de la Région Ile-de-France et maire-adjoint de Boulogne-Billancourt, André Mansat créé le Comité du Souvenir Français de Puteaux. Il est aidé dans cette tâche par Monsieur Jean Mignot, maire-adjoint de la commune, en charges des anciens combattants. Le 25 juin 1982 est la date officielle de création du comité. Il laisse ensuite la place à Monsieur Léon Gary, qui continue l'oeuvre selon les mêmes principes et avec la même volonté.
 

Le dimanche 25 mars 2007, André Mansat disparaît, laissant un comité solide, présidé depuis 1999 par Madame Den Marais-Hayer, et agissant au quotidien de façon remarquable pour le Devoir de Mémoire.

 

André Mansat était titulaire des décorations suivantes :

 

  • – Chevallier de la Légion d'Honneur.
  • – Médaillé Militaire.
  • – Croix de Guerre deux citations.
  • – Médaille de la Résistance.
  • – Croix du Combattant Volontaire 39/45.
  • – Médaille Commémorative service volontaire dans la France Libre.
  • – Médaille commémorative 39/45 avec barrettes Manche – France – Afrique – Méditerranée – Libération.
  • – Croix du Combattant.
  • – Médaille du Combattant Volontaire de la Résistance.
  • – Médaille coloniale avec barrette Libye- Bir-Hakeim 1942.

 

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Publié le 9 Octobre 2009

 

Bombardiers Glenn-Martin 167 de l’Armée de l’Air française.

 

 

 

 

 

Le général de brigade aérienne (2S) Jean-Claude ICHAC, président honoraire du Souvenir Français d’Issy-les-Moulineaux évoque pour nous une personnalité hors de commun, et très peu connue, même au sein de l’Armée de l’Air.

 

« Dans les années cinquante, flânant sur les quais de la Seine, j’ai trouvé chez un bouquiniste un livre un peu abîmé, édité chez Fasquelle en 1944, dont le titre énigmatique me frappa : « Disparus dans le ciel ».

 

Autre détail surprenant, l’auteur de ce livre de guerre était une femme. Si je viens aujourd’hui vous en parler, c’est d’une part qu’il y a malheureusement peu de chance que vous le trouviez, soixante-cinq ans après sa parution, et d’autre part parce que cette femme, infirmière-pilote à l’aube de la deuxième guerre mondiale, aurait bien mérité la médaille de vermeil avec bélière laurée de notre association, le Souvenir Français, et voici pourquoi :

 

Germaine L’Herbier-Montagnon. Un nom que sans doute peu d’entre vous connaissent. Et pourtant cette infirmière-pilote a représenté, entre 1940 et 1942, le seul espoir puis l’apaisement pour des centaines de familles. Fondatrice de la « Mission de Recherche des morts et disparus de l’Armée de l’Air », elle a parcouru, avec son équipe, en deux ans, plus de 70.000 kilomètres, retrouvant 290 avions français et 240 anglais abattus dans le ciel de France ou de Belgique entre le 10 mai et le 20 juin 1940. Grâce à elle, 431 aviateurs français ont été identifiés et ont reçu une sépulture digne de leur sacrifice, après avoir été arrachés aux débris de leur appareil ou retrouvés dans une tombe anonyme.

 

Dans les conditions éprouvantes et difficiles de la France occupée, faisant la synthèse des ordres d’opérations, des journaux de marche des unités, des indications souvent contradictoire des témoins, équipages en vol, troupes au sol ou habitants, elle a su grâce à des détails parfois infimes retrouver, puis identifier ces disparus. Mais sa connaissance des matériels était particulière, comme en témoigne l’anecdote qu’elle rapporte :

 

« Etant sur la base d’Aulnat, avec un pilote de mes amis, voyant décoller l’appareil de notre ministre de l’Air, je demandais innocemment :

 

-  Qu’est-ce que c’est que ce zinc ?

-  Comment ? Mais c’est un Glenn-martin, voyons. Et c’est vous qui demandez cela ? Vous qui avez identifié plus de cinq cents avions abattus !

-  Oui, mais moi je les connais surtout pulvérisés, brûlés, en pièces détachées… Les axes, les boulons, les cylindres, les entoilages de volets, les armatures brisées n’ont plus de secret pour moi. Mettez ensemble les débris d’un Bréguet, d’un Morane et d’un Glenn- Martin, je saurai trier ce qui appartient à chacun. Mais un Glenn-Martin volant dans le ciel, je n’en avais jamais vu… »

 

En effet, des Glenn-martin et des Curtiss, des Amiot et des Potez, des Dewoitine et des Morane, des Bloch et des Breguet, combien en avait-elle retrouvé et identifié, au fond des bois ou au milieu des champs ? Comme par exemple ce Bréguet 691 :

 

« Le Sous-lieutenant Georges Chemineau et le Sergent Claude Guichon, de la 54ème Escadre, avaient disparu le 16 mai 1940, sur Bréguet 691 n°20 dans la région de Montcornet. Des aviateurs, participant à la même mission, avaient vu l’appareil s’écraser en flammes, à droite d’une route qu’ils supposaient être la nationale 46. Mais, après bien des démarches, je ne trouvai effectivement que les tombes du  Sous-lieutenant Alfred Devalez, chef de bord, et du Sergent-chef radio Maurice Buisson, tués le 16 mai 1940, sur LéO 45 n°54, groupe 1/12, à Raillimont, aux confins de l’Aisne et des Ardennes. Je dus revenir bien souvent dans la région, avant de découvrir les tombes de l’équipage du Bréguet 691 n°20, écrasé contre un petit bois, à droite du I.C.14 (*) de Chaumont-Porcien à Rocquigny. »

 

Si par chance vous trouvez un jour ce livre, n’hésitez pas. Il vous en apprendra beaucoup sur les pages glorieuses de notre Armée de l’Air en 1940, et sur le magnifique travail de Germaine L’Herbier-Montagnon et de son équipe. Car, comme l’écrivait le Général Chambe dans sa préface : « C’est un livre dont on doit lire les pages debout. »

 

Merci, Madame. »

 

 

GBA (2S) Jean-Claude Ichac

 

 

 

 

 (*) I.C. : Chemin d’Intérêt Communal.                                                                   

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Publié le 3 Octobre 2009

 

Le Dupleix en flammes.

 

 

Un Résistant.

 

Jean Eugène Joseph Mascré nait à Sceaux le 4 juin 1898. Agent immobilier, il est arrêté en 1942 pour fait de résistance à l’Occupant allemand. Son procès se déroule le 12 novembre de la même année. Soit le lendemain de l’anniversaire de l’Armistice de Rethondes de 1918, mettant fin à la Première Guerre mondiale ; soit, le lendemain de l’invasion de la Zone Libre par les troupes allemandes en représailles à l’Opération Torch, nom donné au débarquement des Alliés en Afrique du Nord.

 

Il est exécuté le 27 novembre 1942, fusillé au Mont Valérien, sur la commune actuelle de Suresnes, dans les Hauts-de-Seine. Au même moment, en Méditerranée, se déroule un autre drame : une partie de la flotte française se saborde en rade de Toulon, dans le Var.

 

 

Mers-el-Kébir.

 

Pour appréhender Toulon, pour tenter de comprendre, peut-être, le comportement d’un certain nombre d’officiers de la Marine française le 27 novembre 1942, il convient de revenir sur l’affaire de Mers-el-Kébir. Le 3 juillet 1940, la Royal Navy se présente en ces lieux d’Algérie et intime l’ordre à l’amiral français Gensoul de remettre les navires de son pays à la disposition de l’Empire britannique, ou de se rendre en Martinique pour les désarmer. Une troisième solution consistant en un sabordage pur et simple.

 

Un mois plus tôt, la France a signé un armistice séparé avec l’Allemagne. C’est-à-dire que notre pays s’est délié de son Alliance anglaise. Le Premier ministre Winston Churchill n’a qu’une crainte : que les navires français tombent aux mains des Allemands. La Marine française temporise, demande un délai de réflexion. S’apercevant que des navires font des préparatifs, les Anglais n’hésitent que quelques instants et ouvrent le feu sur la flotte française. Ce jour-là, de nombreux navires de guerre sont coulés : tels les cuirassiers Provence et Bretagne, le Mogador ; le croiseur de bataille Dunkerque est sérieusement endommagé. Plus de 1.300 marins français disparaissent au cours de l’engagement. La Marine française n’a pas pu ou peu riposté : ancrée dans la rade de Mers-el-Kébir, elle ne peut faire mouvement.

 

A Londres, le général de Gaulle indique : «  [...] en vertu d’un engagement déshonorant, le gouvernement de Bordeaux avait consenti à livrer les navires à la discrétion de l’ennemi. Il n’y a pas le moindre doute qu’en principe et par nécessité l’ennemi les aurait employés soit contre l'Angleterre, soit contre notre propre Empire. Eh bien, je le dis sans ambages, il vaut mieux qu’ils aient été détruits.  »

 

 

Le sabordage de Toulon.

 

Un peu plus de deux années plus tard, une partie de la flotte française se trouve dans la rade de Toulon. Des navires qui ont réussi à échapper au massacre de Mers-el-Kébir y sont aussi, comme le croiseur de bataille Strasbourg. Les troupes allemandes ont pénétré en Zone Libre : la totalité du territoire national est donc occupé.

 

La convention de l’armistice de 1940 entre la France et l’Allemagne stipule que l’envahisseur s’interdit d’utiliser la marine du vaincu. Pour autant, des documents retrouvés depuis indiquent qu’Adolf Hitler avait bien l’intention de servir de la flotte française. Quoi qu’il en soit, légitimement, l’Angleterre demande à son alliée la France d’acheminer au plus vite dans des ports alliés les navires français, alors que les Allemands progressent vers la Provence.

 

L’amiral Darlan, qui a été ministre des Marines marchande et militaire dans le gouvernement du maréchal Pétain, et qui a tenté, en 1941, de relancer la politique de collaboration avec l’Allemagne nazie, se trouve en Afrique du Nord au moment de l’Opération Torch. Il change de camp, se déclare « Haut commissaire en Afrique du Nord » et donne l’ordre à la Marine française de Toulon de rallier les Alliés.

 

Dans le même temps, l’amiral Auphan, chef d’Etat-major des Forces maritimes puis secrétaire d’Etat à la Marine, donne les instructions suivantes aux amiraux Marquis et Laborde, commandants les bâtiments de la flotte présente à Toulon :

 

  • « 1 – S’opposer, sans effusion de sang, à l’entrée des troupes étrangères dans les établissements, bases aériennes, ouvrages de la Marine ».
  • 2 – S’opposer de même à l’entrée des troupes étrangères à bord des bâtiments de la flotte ; par des négociations locales, s’efforcer d’arriver à un accord.
  • 3 – En cas d’impossibilité, saborder les bâtiments ».

 

Dans la nuit du 26 au 27 novembre 1942, cette dernière disposition est mise en œuvre par les deux amiraux, l’arrivée des Allemands étant imminente. Il est indéniable que de nombreux bâtiments sont privés de carburant et d’autres ne sont plus en état de naviguer (certains, comme le Dunkerque, sont toujours détériorés à la suite de l’affaire de Mers-el-Kébir). Mais pour d’autres, la fuite est possible. Ce sera le cas des navires suivants :

 

  • – le Leonor Fresnel, le Casabianca et le Marsouin atteignent Alger ;
  • – le Glorieux atteint Oran ;
  • – l’ Iris à court de gas-oil stoppe sa fuite dans le port de Barcelone. Il y stationnera jusqu’à la fin de la guerre.

 

Mais près de la moitié de la Marine française s’est sabordée :

 

  • – 3 cuirassés, 
  • – 7 croiseurs, 
  • – 1 transport d’aviation,
  • – 15 contre-torpilleurs, 
  • – 13 torpilleurs, 
  • – 6 avisos, 
  • – 12 sous-marins, 
  • – 9 patrouilleurs, et dragueurs, 
  • – 19 bâtiments de servitude,
  • – 1 bâtiment-école,
  • – 28 remorqueurs, 
  • – 4 docks de levage.

 

Finalement, l’Etat français de Vichy ne permet pas aux Allemands d’obtenir la Marine française, mais les Alliés n’en profitent pas pour autant ; les Allemands peuvent considérer que ces navires n’ont pas été livrés à l’ennemi donc cela peut être aussi considéré comme une victoire ; les Alliés sont également satisfaits, au moins, de ne pas voir la Marine française œuvrer pour l’Allemagne. Les perdants de l’affaire sont plutôt les Français libres sont le commandement d’un certain général de Gaulle.

 

Après la guerre, la Haute Cour de justice condamne l’amiral Jean de Laborde à la peine capitale, pour collaboration active avec l’Allemagne nazie. La condamnation est commuée en emprisonnement à perpétuité. En juin 1947, l’amiral est gracié.

 

 

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Publié le 11 Août 2009

 

Jacques Vignaud (en haut – 2ème à partir dr.) et ses camarades du 93ème R.I.

 

 

Rue Foucher Lepelletier à Issy-les-Moulineaux. Nous rencontrons Jacques Vignaud, directeur commercial à la retraite (monde de l’édition). Sous le regard apaisant de statues de Bouddha – Madame Vignaud est d’origine thaïlandaise – Jacques Vignaud entreprend le récit de son engagement de 1944.

 
« Je pense souvent à ce mot de Maurice Druon : « Ce sont cent mille jeunes pouilleux qui, en se levant spontanément, ont sauvé l’honneur de la France ». J’avais à peine 18 ans en 1944 et pour moi l’engagement était évident. Mais comment faire ? En fait, tout s’est déroulé le plus naturellement possible. Un après-midi d’août 1944, alors que nous nous baignions dans un petit village de ma Vendée natale – à Pilorge – deux des plus âgés de notre bande d’adolescents nous disent qu’ils ne rentreront pas chez eux le soir. Ils nous demandent de les suivre et de prendre le maquis. C’est l’enthousiasme général. Le temps d’écrire un mot à nos parents, et avec notre sac de plage pour tout bagage, nous quittons le village, laissant le plus jeune garçon chargé de distribuer nos mots d’adieux !

 

Nous partons pour la forêt de Mervent, en Vendée. L’attente est interminable. Tout à coup, nous voyons un camion se rapprocher. Nos aînés nous demandent la plus grande discrétion. Certains ont peur : « Et si c’était un piège ? ». Le camion est proche maintenant. Il s’arrête. Une bâche se soulève. Et apparaissent des parachutistes en uniforme, casqués et solidement armés. Nous apprenons qu’ils font parties des fameux SAS britanniques. Nous sommes conquis ! Pour nous, qui ne connaissions que les uniformes de la Wehrmacht, la SS et les Gardes Mobiles de Réserve – à la solde de Vichy – l’apparition relève du merveilleux. Notre liberté commence.

 

Nous sommes transportés dans un manoir, proche de la commune de la Chapelle aux Lys. Les parachutistes nous habillent, expliquent le retrait des troupes allemandes dans les ports de l’Atlantique, forteresses puissamment armées. Il s’agit de créer des actions de sabotage et d’embuscade afin d’harceler les regroupements des unités ennemies.

 

Mes premières missions sont assez simples. A vélo, je dois reconnaître les environs et rechercher des lieux d’approvisionnement en carburant. Les repérages faits, les réquisitions peuvent commencer.

 

Quelques jours plus tard, une section régionale des Gardes Mobiles de Réserve obtient son ralliement à notre unité de Français Libres. La situation est cocasse : ceux pour qui nous étions encore des « terroristes » peu de temps avant, viennent nous congratuler et nous féliciter de notre engagement. Les effectifs sont tels que plusieurs groupes sont formés. En récompense de m’être vanté d’avoir déjà conduit un camion, j’obtiens le volant d’un Citroën 11 CV ! Sur la route, avec les conseils d’anciens, j’achève mon « école de conduite ».

 

Notre groupe se dirige vers Marans (Charente-Maritime). Là, nous intégrons le 93ème régiment d’Infanterie – le régiment des Vendéens – et prenons position. L’une des caractéristiques de l’armée est bien la discipline. Mais pour nous, qui débordons de vitalité, pas question d’attendre. Avec un de mes camarades, nous quittons notre poste et nous dirigeons dans le no man’s land. A quelques kilomètres, les forces allemandes ont placé des unités chargées de protéger le repli vers ce qui devient la « poche » de La Rochelle. Nous marchons depuis un moment, quand nous tombons sur deux soldats de la Wehrmacht. Nous les mettons en joue. Ils n’opposent aucune résistance, lèvent les bras et hurlent qu’ils sont autrichiens, qu’ils n’ont rien à voir, avec « cet Hitler ». Nous qui pensions recevoir des félicitations à notre retour, prenons une engueulade sévère de notre commandant de poste, pour avoir pris des initiatives sans ordres précis.

 

Nous sommes mutés dans l’unité du lieutenant Gayard, qui dirige la 2ème compagnie du 93ème R.I. Le chef de poste, l’adjudant Denis, nous donne l’ordre aussitôt d’attaquer des éléments avancés, proches de notre campement de la ferme dite La Prée. Nous sommes quatre, et, en nous dissimulant d’arbre en arbre, nous progressons jusqu’à ce que nous parvenions en vue des ennemis. A ce moment-là, je mets mon fusil-mitrailleur en position de tir, et le pourvoyeur prépare les chargeurs pour son alimentation. Nous sommes tous les quatre allongés sur le sol, bien dissimulés dans l’herbe, aux pieds de grands arbres. Lors de la visée, j’aperçois distinctement les uniformes de la Wehrmacht autour du poste. L’adjudant donne l’ordre : « Feu » ! Je tire et je vide en rafales plusieurs chargeurs, jusqu’à ce que nous constations que le canon du fusil mitrailleur est devenu rouge ! Dès le début de notre attaque, les Allemands se sont couchés. Mais ils se ressaisissent et nous devons nous replier sous les rafales de leurs mitrailleuses.

 

Fort de ce fait d’armes, le soldat Baugé et moi-même, obtenons une permission d’une journée que nous passons dans la petite ville de Marans. Juste le temps nécessaire pour que les Allemands attaquent notre ferme… Nos camarades ont pu s’enfuir sans pertes. Alors, avec Baugé, nous nous installons dans une nouvelle ferme, assez proche, au lieu-dit Saint-Léonard. Là, grâce aux animaux d’élevage et la gentillesse des paysans, nous pouvons voir venir.

 

Le 15 janvier 1945, par un froid sibérien, les Allemands attaquent tous nos postes. Il s’agit pour eux de se procurer du ravitaillement. Nos forces se battent avec courage. Les pertes sont nombreuses. Toutes les fermes sont prises d’assaut. Avec Baugé, nous devons, une fois de plus, reculer face à un ennemi bien plus puissant que nos mitraillettes légères. Dans notre retraite, nous croisons des compagnons d’infortune. C’est à cinq, que, pour échapper aux balles ennemies, nous décidons de traverser le canal de Marans à la Rochelle, en empruntant la passerelle d’une petite retenue d’eau. Sous les tirs intenses, nous devons descendre dans le marais. Les tirs continuent. Alors, nous brisons la glace et nous nous enfonçons dans l’eau profonde. Persuadés que le froid nous emportera, les Allemands se replient. Leur approvisionnement est bien plus important que cinq pauvres jeunes gars.

 

Nous devons nous sauver. Et vite, car en plus l’un de mes camarades a reçu une balle dans le pied. Pour cela, nous faisons deux groupes : deux vont partir avec le blessé et se rendre aux ennemis ; avec Baugé, nous décidons de poursuivre notre retraite. Nous devons traverser à nouveau un canal. La glace, qui semblait épaisse, cède en plusieurs endroits. Nous voilà trempés jusqu’aux os. Il est très clair que nous ne pouvons, sans risque grave, rester des heures dans cette situation. Nous nous dirigeons vers une maison isolée. Après avoir brisé un volet, nous accédons aux chambres du premier étage et nous empruntons des serviettes et quelques vêtements. Enfin, nous allons pouvoir dormir…

 

Mais dès notre réveil, nous entendons distinctement des voix qui semblent être toutes proches. En examinant plus attentivement, nous découvrons avec horreur qu’un poste de garde composé de plusieurs soldats allemands s’est installé dans la nuit. L’un d’eux s’approche. C’est certain : il va découvrir les vêtements boueux que nous avons laissé dans la cuisine. Nous allons être pris. De fait : les soldats pénètrent dans la maison. Nous entendons leur progression. Se battre ne servirait à rien, nos armes ont été perdues pendant la traversée du canal. Alors, levant les bras bien haut, il ne nous reste plus d’à nous rendre.

 

Les Allemands nous emmènent jusqu’à Marans ; de là, nous montons dans un train blindé en direction de La Rochelle. Comme des centaines de nos compatriotes, nous voilà prisonniers dans la caserne Renaudin. Dès l’instant où je rentre dans la cellule, ma conviction est faite : me sortir d’ici au plus vite. Certains des nôtres préfèrent ne pas bouger, la victoire finale étant proche. Ils n’ont pas torts. Pour autant, pas question de se laisser faire.

 

La caserne Renaudin est presque entièrement désaffectée ; seul notre étage – le premier – est occupé. Nous nous apercevons qu’un véritable dédale de couloirs compose le bâtiment. L’un d’eux donne sur le mur de notre cellule. Il suffirait de percer ce mur – qui semble bien avoir été ajouté – pour sortir. Nous utilisons les toilettes pour évacuer les gravats. Tout le monde s’y met : les soixante-trois prisonniers de notre grande cellule vont tour à tour nous aider – nous sommes une dizaine bien décidés à nous faire la belle – à faire disparaître les preuves de nos travaux. Du côté allemand, l’encadrement officier et sous-officier, conscient de l’infériorité du moral de ses troupes, tente de compenser cette faiblesse par des manifestations d’autoritarisme excessives et spectaculaires, pour impressionner. Nous recevons à n’importe quel moment du jour et de la nuit des visites. Parfois, ils sont imbibés de cognac et de pineau… « J’ai donné l’ordre de tirer sur les prisonniers qui tenteront de s’évader et vous serez fusillés ! ». Mais l’espoir a changé de camp.

 

La date de l’évasion est fixée au 12 février 1945. En fin d’après-midi, alors que la nuit commence à tomber, nous passons par le trou que nous avons creusé ; nous descendons en bas de l’escalier et parvenons, sans trop de soucis, jusque dans la cour. Il nous faut maintenant la franchir et parvenir de l’autre côté, vers les fameuses toilettes. Ça ne sent pas bon, mais jamais cette odeur ne nous a paru si opportune. Le mur d’enceinte s’offre à nous. Nous devons, pour l’escalader et descendre de l’autre côté, attendre que le faisceau du projecteur et que le gardien avec son chien soient loin. Au moment opportun, nous sautons à l’extérieur. Pour autant, rien n’est encore joué. Il faut maintenant traverser la ville et nous rendre à notre point de rencontre : une maison dont un gardien nous a donné la clé, cachée dans une boule de pain. Dans une rue de La Rochelle, nous croisons une patrouille allemande. La chance est avec nous. Il ne s’agit que de « pépés » débonnaires, qui n’ont certainement pas envie de se créer des problèmes. Nous nous rendons dans la maison afin d’y passer la nuit. Au petit jour, des Résistants viennent nous chercher ; nous montons sur un bateau pour être exfiltrés vers l’île d’Aix. Puis ce sera Fouras et Rochefort.

 

C’en est terminé de notre guerre. Bientôt les Allemands se rendent en masse. Notre joie est indescriptible. Pourtant. Ombres funestes. Je pense à tous nos camarades qui n’ont pas eu notre chance, qui se sont battus et ont été tués, qui se sont fait prendre, alors que la liberté s’offrait à eux. Ainsi, je pense particulièrement Paul Couzinet, Joseph Martin et Paul Rolland, qui ont été arrêtés alors qu’ils étaient au rez-de-chaussée de la caserne et que les premières évasions venaient d’être découvertes. Ils ont été lâchement abattus par la soldatesque ennemie et c’est un crime impardonnable. Nos combats sont demeurés au second plan, inconnus. Mais cela n’est ni tout à juste ni tout à fait bon. Le Devoir de Mémoire est indispensable si l’on veut que nos jeunes disposent encore aujourd’hui du patrimoine national que nous avons contribué à reconquérir. »

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Publié le 12 Juin 2009

 

 

L’un des carrés militaires du cimetière de Clichy Sud contient plusieurs tombes de martyrs de la Résistance. L’une des plaques interpelle le passant : « guillotiné ». Qui a bien pu être guillotiné sur ordre de Pétain ?

 

 

 

Une rue du 17ème arrondissement de Paris dans le quartier des Epinettes et une école dans ce même arrondissement, portent le nom d’André Brechet. Né en 1900, André Brechet est l’un des responsables communistes de Paris. Le remarquable site internet www.plaques-commémoratives.org donne des explications : « L’attentat qui, le 21 août 1941, coûte à Paris la vie à l’aspirant Moser déchaîne la fureur répressive de l’occupant et de l’Etat français. Menaçant de fusiller cinquante otages, le premier exige du second la condamnation à mort de six communistes. Vichy obtempère en créant le 23 août des les Sections spéciales. Le 27 août 1941, cinq magistrats français composent la Section spéciale de la Cour d’Appel de Paris. André Bréchet, condamné neuf jours plus tôt à quinze mois de prison figure parmi les neufs prévenus qui comparaissent ce jour-là ».

 

Ainsi sans d’autres charges que celle de militant politique (le Parti communiste était alors interdit), André Brechet est guillotiné le 28 août 1941, dans la cour de la prison de Santé à Paris, la même journée que Jean Bastard et Abraham Trzebucki,

 

Jean Bastard, né le 18 août 1896, monteur, est arrêté par la Section spéciale du Gouvernement de Vichy pour avoir été en possession d’une machine à écrire de marque Ronéo. Il est soupçonné de résistance communiste active, tout comme Abraham Trzebucki.

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Publié le 21 Mars 2009

La Libération de la Corse, par le général Roland Glavany.

Le 1er Bataillon de Choc et la libération de la Corse

 « Nos amis les anciens combattants corses ayant pris justement ombrage de voir partout oublier que leur île avait été le premier département français libéré, décidèrent que le 65ème anniversaire de cette libération prendrait un éclat particulier.

 Et c’est ainsi qu’ancien sous-lieutenant du 1er Bataillon de Choc, qui fut aux premières loges dans ces affaires, je fus associé aux cérémonies de Ghisonaccia et de Patrimonio où je reçus un accueil inoubliable les 23 et 24 septembre 2008.

 En deux allocutions, j’essayai de rappeler le contexte historique des printemps – été 1943. En mai 1943, la campagne de Tunisie était terminée : il n’y avait plus un Allemand en Afrique, et l’Armée d’Afrique réarmée par nos alliés américains reprenait sa place au combat. Le général de Gaulle, chef incontesté de la France Libre, quittait Londres pour s’établir à Alger où il laissa un temps au général Giraud la conduite des affaires militaires. Les Alliés, en juillet 1943, Patton à l’ouest et Montgomery à l’est, débarquèrent en Sicile, qui fut conquise en un mois. Lorsque Montgomery fit franchir à ses troupes le détroit de Messine pour prendre pied en Calabre, nos ennemis italiens commencèrent à se poser quelques questions et demandèrent l’armistice. Or, ils occupaient la Corse. Une résistance ardente et armée s’était organisée dans l’île. Ses chefs proclamèrent alors l’insurrection générale. L’affaire n’était pas simple car si les Italiens s’étaient auto-neutralisés, il y avait dans le sud-est de l’île des unités allemandes dont la menace n’était pas vaine.

 Un des chefs militaires de la Résistance, le commandant Colonna d’Istria, put faire appel au général Giraud pour demander son appui. Celui-ci se tourna forcément vers le commandement allié en Méditerranée, lequel, en pleine organisation de la libération de l’Italie, lui fit comprendre qu’il fallait qu’il se débrouillât seul. Ce qu’il fit.

 Le général Giraud avait immédiatement « sous la main » le déjà célèbre sous-marin Casabianca du glorieux commandant l’Herminier, les contre-torpilleurs Fantasque et Terrible, en fait des croiseurs, légers, très rapides, et pour l’Armée de Terre, le Bataillon de Choc, unité spéciale de volontaires, formée à Staoueli, près d’’Alger, en mai 1943 aux ordres du commandant Gambiez. Et c’est ainsi que, dans la nuit du 12 au 13 septembre 1943, pour le Casabianca, du 13 au 14 pour le Fantasque et le Terrible, débarquèrent à Ajaccio les trois compagnies à quatre sections du Choc, en but à l’enthousiasme de la population.

 Dans les dix jours suivants, arrivèrent les éléments du 1er R.T.M. (tirailleurs marocains), du 2ème G.T.M. (tabors marocains), du 4ème R.S.M. (spahis). Deux groupes de chasse français équipés de Spitfire opérèrent à partir de Campo del Oro près d’Ajaccio».

 Situation de la Corse en septembre 1943

 « Quelle était la situation de l’île en ce début de septembre 1943 ? La neutralité italienne était acquise. Les Allemands avaient été contenus dans le sud-est par les patriotes corses. En fait, la préoccupation réelle du commandement allemand était de faire passer en Italie via Bastia une division retirée de Sardaigne. Avec notre armement léger (mitraillettes, FM24-29, grenades), nous étions forcément destinés aux combats-commandos de nuit, aux attaques surprises et aux embuscades le long de la route Bonifacio – Bastia tandis que les troupes marocaines avec leur armement réglementaire pouvaient mener la dernière bataille pour Bastia. Ainsi donc, les douze sections du Choc se déployèrent en éventail du nord au sud avec l’appui inestimable des guides corses et le renfort d’une 4ème compagnie corse de volontaires, immédiatement constituée, ce qu’aucun autre département français libéré ne réussit à faire. Les quatre compagnies du Choc furent dispersées : la mienne, la 3ème, celle du capitaine Manjot, envoya ses 1ère et 2ème sections au nord dans le secteur Ile Rousse – Saint-Florent ; la 3ème section, celle que je dirigeais, dans le secteur de Vescovato, en « chasse libre » ; la 4ème, celle de l’aspirant J.P. Michelin, au sud-est, vers Conca. Nos actions furent nombreuses et il faudrait des pages et des pages pour raconter les actions conduites en 15 jours par tout notre Bataillon ».

  A Ghisonaccia

 « A Ghisonaccia, le 23 septembre, au cours de la magnifique cérémonie organisée par le maire, Monsieur Guidici, et parlant devant vingt drapeaux, les enfants des écoles, et mes camarades anciens de la 4ème compagnie, j’ai pu évoquer deux faits d’armes qui me tenaient à cœur :

  • Les deux attaques couronnées de succès conduites par le lieutenant Lamy dans le secteur de Prunelli, parce que, nommé capitaine, Léon Lamy fut « mon capitaine » et qu’il tomba au champ d’Honneur exactement un an plus tard à la chapelle de Ronchamp, à côté de mon ami Yves de Bernon.
  • Ce qu’on a appelé la Bataille de Conca, le 22 septembre, parce que Jean-Pierre Michelin, jeune aspirant évadé de France pour prendre sa place au combat, y trouva la mort à la tête de sa section. Il était le premier aspirant tombé sur la terre de France pour la Libération.

 Dévoilant la belle plaque commémorative qui porte les noms de sept de nos camarades tombés dans la région de Ghisonaccia, j’y trouvai les patronymes de Lorenzi de la compagnie Corse et de Le Coz de la 3ème compagnie. Un Corse à côté d’un Breton. Au cours de la réception qui suivit, j’ai pu, au nom de tous les anciens, adresser mes remerciements les plus chaleureux à Monsieur Guidicci ».

  A Patrimonio

 « Le lendemain, à Patrimonio, près de Saint-Florent, j’étais reçu par Monsieur Maestracci, maire de la localité, qui avait tenu à honorer la mémoire de l’adjudant-chef Richard de Préaudet, de notre Bataillon, qui était tombé en ces lieux le 24 septembre 1943.

 Reprenant les termes de ma précédente allocution, j’ajoutai quelques mots sur la formation de notre Bataillon de Choc. La plupart des officiers, de réserve ou d’active, étaient des évadés de France, avec quelques personnalités exceptionnelles. Les soldats (ou chasseurs) venaient des appelés d’Afrique du Nord, des chantiers de jeunesse. Mais l’épine dorsale ne pouvait être formée que de sous-officiers anciens de l’Armée d’Afrique. Les noms de nos adjudants-chefs me sont encore en mémoire : Saunier, Blanchard, Huet, Préaudet, et Crespin. L’adjudant-chef Marceau Crespin qu’on avait jugé opportun d’adjoindre au sous-lieutenant de 21 ans que j’étais alors, et qui est resté un de mes meilleurs amis. Quant à Richard de Préaudet, il venait du 1er Régiment Etranger de cavalerie et était devenu l’appui indispensable du chef de la 2ème section de la 3ème compagnie du Choc, celle-là même qu’on avait envoyée vers le nord et qui arrivait vers l’est et Saint-Florent, venant de Casta.

 Dans la nuit du 23 au 24 septembre 1943, le capitaine Manjot décida l’attaque par trois équipes d’un poste allemand situé au carrefour de Patrimonio. Préaudet commandait une des trois équipes en pointe de l’attaque mais se trouva en face d’un ennemi alerté et sous le feu de deux mitrailleuses. Il ne pouvait que faire décrocher sa troupe et restant le dernier, fut mortellement blessé. Les Allemands enfouirent son corps.

 Ainsi tombèrent, presqu’en même temps, au sud et au nord de l’île, l’aspirant Michelin et l’adjudant-chef de Préaudet, premiers morts du Bataillon, premiers tombés pour la libération de la France. La cérémonie même de Patrimonio, le 24 septembre 2008, fut particulièrement émouvante sur cette plateforme en demi-cercle qui dominait le bourg, parce que le dévoilement de la plaque commémorative s’accompagna de chants religieux, d’une chorale de haute qualité, parce qu’un détachement du 2ème Régiment Etranger de parachutistes rendait les honneurs, parce que les trois enfants de Richard de Préaudet qui n’avaient pas ou si peu connu leur père étaient là, qui ne cachaient pas leur émotion en serrant les mains de tous les légionnaires. Là aussi, j’ai pu dire à Monsieur Maestracci combien nous lui étions reconnaissants de garder dans la pierre un tel souvenir.

 Le 4 octobre 1943, les combats cessèrent. Nous défilâmes à Ajaccio devant le général Giraud. Je serrai à Sartène la main du général de Gaulle. Tout ceci se passait il y a 65 ans. Mais c’était le début d’une longue route qui allait mener le Bataillon de Choc à l’Ile d’Elbe, sous les ordres de Gambiez ; au débarquement de Provence à Toulon sous les ordres d’Heriard-Debreuil ; à Belfort, Colmar, l’Allemagne, l’Autriche, sous les ordres de Lefort ; au début de l’Indochine sous les ordres de Clauzon.

 Sur cette route-là, 300 des nôtres sont tombés. POUR LA FRANCE ».

 

Général Roland Glavany. Grand Croix de la Légion d’honneur.

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Publié le 24 Février 2009


Claude Correia, pilier du Souvenir Français du Plessis-Robinson, est membre actif de nombreuses associations et s'occupe, entre autres, de la section locale des anciens de la 2ème D.B. du général Leclerc.
 

Ch’timi portugais

 

« Je suis un Ch’timi portugais ! Né à Denain, dans le Nord, en 1926, mes parents s’étaient installés quelques années auparavant dans la région. Je suis entré dans la Résistance à l’âge de 17 ans, et pour moi cela était parfaitement naturel. Comme une tradition familiale. En effet, et cela se sait peu, mais pendant la Première Guerre mondiale, le Portugal avait envoyé un contingent pour aider les Alliés, sur le front de l’Ouest. Une des principales raisons de cet engagement consistait à combattre partout où cela était possible, l’ennemi allemand, qui avait des visées sur les possessions africaines du Portugal. Et d’obtenir un appui des Anglais.

 

Mon père était de ce contingent. Il participa, entre autres, à la bataille de la Lys, en avril 1918. En ces lieux, la seconde Division portugaise, sous le commandement du général Gomes da Costa, forte d’environ 20.000 hommes, résista avec acharnement à quatre divisions allemandes (50.000 hommes), laissant sur le terrain près de 300 officiers et 7.000 soldats, tués, blessés ou prisonniers. Le courage des Portugais força l’admiration de l’ensemble des Alliés. Mon père s’en sortit, comme par miracle. Sinon, je ne serais pas là !

 

Bref, en septembre 1944, le lieutenant Roger nous rassembla à Valenciennes et nous fit embarquer dans trois camions : direction la capitale ! A Saint-Germain-en-Laye, nous descendîmes au Quartier Gramont, lieu d’incorporation. Nous fîmes nos adieux à Roger, qui devenait l’adjoint du commandant Lanusse, en charge des nouvelles recrues. Inspection, instruction – rapide – et piqûres puis nous voilà au front ».

 

A la 2ème D.B.

 

« J’avais intégré le 2ème bataillon de la 8ème Compagnie, aussi appelée Escadron Vaugirard. Nous étions une unité du Régiment de Marche du Tchad (R.M.T.) – unité filleule de la ville d’Issy-les-Moulineaux – lui-même composant du Groupement Tactique du général de Langlade (G.T.L.), élément de la 2ème Division Blindée (D.B.) du général Philippe Leclerc de Hauteclocque. Notre commandant d’unité allait devenir célèbre : il s’agissait de Jacques Massu !

 

Mon baptême du feu, ce fut à Sélestat, en Alsace, au moment de Noël. J’étais posté dans une maison avec quelques camarades. L’un d’eux me cria : « Mickey ! » – car s’était ainsi que l’on m’appelait – « Fais gaffe, ils sont juste dans la ferme en face ! ». Un char arriva. Nous pensions être sauvés. Mais il roula sur une mine. Sous la force de l’explosion, l’engin s’immobilisa. Et les Allemands reprirent leur canarde de plus belle. Je peux dire que ce jour-là, nous primes une sacrée dérouillée. A notre poste, au matin, nous étions onze soldats. Le soir, nous nous retrouvâmes à deux survivants. Le lendemain, nous étions relevés et notre chef de groupe nous proposa de nous replier sur un quartier de la ville, plus en arrière, à l’abri des tirs ennemis.

 

Au milieu d’une foule de soldats, de matériels, de chars, de cris, mon camarade et moi, nous entrâmes dans un estaminet. La patronne nous accueillit avec gentillesse. Nous découvrîmes des gens adorables. Alors que bon nombre d’hommes de la région étaient « Malgré Nous », c’est-à-dire sous l’uniforme allemand et sur le front de l’Est, on nous offrit le couvert et le coucher. Un beau Noël pour deux pauvres jeunes gars loin de leurs parents, sans chéries. Des enfants…

 

Ce fut une joie presque aussi intense que notre entrée dans Strasbourg, un mois plus tôt. Je n’avais pas tenu le « Serment de Koufra » cher au général Leclerc, mais j’en étais de ceux qui avaient délivré la France. Au soir de ces combats dans Sélestat, je reçus la Croix de Guerre et fus cité à l’ordre du régiment. La suite fut tout aussi terrible pour le R.M.T. ».

 

La bataille de Kilstett

 

« Le maréchal allemand Von Rundstet avait déclenché une vaste offensive sur le front des Ardennes. Les Américains et notre 2ème D.B. se précipitèrent pour colmater cette brêche. Mais, dans le même temps, il ne fallait pas dégarnir l’Alsace. Leclerc avait dit : « La division tout entière doit passer en Alsace et se faire tuer sur place, jusqu’au dernier homme, pour sauver l’honneur de la France ».

 

A Kilstett, situé  à 15 km au nord de Strasbourg, le commandant Reyniès, qui avait fait l’Afrique, et qui était encerclé avec son bataillon dans la ville, hurla à la radio : « Faites vite ! Le hallouf (cochon) est dans le douar ». Notre 8ème Compagnie du R.M.T. fut envoyée sur place pour participer au dégagement. Nous avions face à nous deux bataillons du Régiment Marbach, composés d’élèves sous-officiers, de vrais fanatiques. Une seule chose comptait pour eux : assommer la ville sous les bombes et foncer sur Strasbourg pour reprendre ce symbole. Le général de Langlade envoya immédiatement à l’assaut les sous-groupements Gribius et Massu, dont je faisais toujours partie. Les combats furent incroyables de violence. Dès les premières minutes, nos pertes furent sérieuses. Je tirais comme je pouvais, appuyant les copains du mieux possible. Nous nous battîmes maison par maison, nettoyant notamment le quartier de la Sablière.

 

Et c’est là que je fus blessé. Tout autour de moi, ce n’étaient que morts et blessés. Mon chef gisait dans une mare de sang, due à une blessure en pleine poitrine. Pour ma part, j‘étais immobilisé, une balle dans le pied. On m’évacua sur l’hôpital de Sarrebourg et je reçus, après l’étoile de Bronze, celle d’Argent sur ma Croix de Guerre. Avec mes compagnons d’armes, je fus cité à l’ordre de la Division. Le général de Lattre de Tassigny cita à l’ordre du Corps d’Armée le G.T.L. de la 2ème D.B. : « Engagé le 22 janvier 1945 aux ordres du général de Langlade, en soutien de la 3ème D.I.A., est intervenu de façon décisive dans pour briser le dernier assaut allemand en direction de Strasbourg. Après une étape de nuit rendue difficile par la haute neige et le gel, un sous-groupement sous les ordres du chef d’escadron Gribius s’est porté « résolument » à l’attaque pour dégager un bataillon de Tirailleurs encerclé depuis la veille à Kilstett, par des forces supérieures. Par la soudaineté et la violence de son intervention, a complètement surpris l’ennemi, l’a mis en déroute, lui infligeant de lourdes pertes et faisant une centaine de prisonniers ».

 

Par la suite…

 

« Par la suite, remis, je poursuivis les combats en Allemagne, puis jusqu’à Berchtesgaden, le fameux « nid d’aigle » d’Adolf Hitler. Démobilisé en 1946, je rejoignis un de mes frères à Lyon qui me fit entrer dans le secteur de la restauration où j’exerçai pendant près de trente ans. Là, je me mariai et un fils naquit. Je terminai ma carrière dans le bâtiment, en tant que spécialiste de la remise en état ».

 

En Alsace, 1944. 

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