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Publié le 8 Mars 2014

 

Viaduc baica et pont Bailey

 

Viaduc de Baïca en Indochine. La pile centrale ayant été détruite, lancement du pont Bailey (copyright ECPAD).

 

« Militaire de carrière, j’ai servi en Indochine en qualité de lieutenant de septembre 1951 à janvier 1954 au 71ème bataillon du génie, basé à Saigon.

 

J’ai d’abord rempli les fonctions de chef de section, puis de commandant en second de la compagnie 71/1, placée dans les faubourgs nord de Saigon, près du pont de Binh Loi. Au cours de cette période, j’ai notamment construit 1.200 mètres de ponts à charpentes sur pieux de bois ou en fer, ponts Bailey, ponts flottants.

 

Le 22 octobre 1952, je prenais le commandement de la compagnie 71/2 à Vinh Long, en remplacement de son capitaine, assassiné par les Hoa-Hao, secte caodaïste qui l’avait attiré à un déjeuner. Au cours de mon séjour en Cochinchine, j’ai connu une vie passionnante, pleine d’expériences dont deux faits d’armes qui resteront gravés à jamais dans ma mémoire et dont voici le résumé.

 

Au printemps 1952, j’accompagne mon capitaine, dont j’étais l’adjoint, à une convocation sur le pont de Ben Luc qui vient de faire l’objet d’une destruction de la part du Vietminh. Cet ouvrage, un magnifique pont Eiffel de type routier – voie ferrée, franchit la rivière Vam Co Dong, parallèle au Mékong, à mi-distance de Saigon et de My Tho, au sud. Arrivés sur place, nous rejoignons une quarantaine de civils et de militaires, dont le général commandant le sud-vietnam et le ministre des Transports vietnamien. Les Viets ont détruit à l’explosif la première pile du pont côté rive droite, ce qui a entraîné l’effondrement de deux travées. La 2ème pile n’est pas détruite, mais les explosifs sont en place et une fumée s’échappe d’un pilier. Tout peut exploser d’un moment à l’autre, ce qui serait une véritable catastrophe. Or, personne ne bouge !

 

Je me précipite vers le général pour lui conseiller au plus vite de neutraliser la situation. M’ayant répondu qu’il ne peut envoyer personne à la mort, je lui fais savoir que je suis volontaire pour tenter de régler le problème sous réserve que quelqu’un m’accompagne.

 

Un adjudant de l’Etat-major du 71ème bataillon du génie se portant à son tour volontaire, nous nous dirigeons vers un canot de notre arme, amarré à la rive et nous prenons la direction de la pile, objet de tous les regards. Nous y voilà. Il s’agit de couper tous les cordons détonants qui relient les charges explosives et je neutralise le dispositif de mise à feu. Nous jetons les explosifs dans la rivière et nous rejoignons la rive. Entre temps, le général et ses accompagnateurs ont quitté les lieux et se sont regroupés de l’autre côté du pont dans une ferme bordant la rivière, pour discuter de la suite à donner à cette affaire. Nous les rejoignons. Je remets au général le dispositif de mise à feu, que j’ai ramené avec moi. Il me demande de le déposer sur un meuble et reprend la discussion.

 

Quelques secondes plus tard, le dispositif de mise à feu explose, ce qui laisse pantois les personnes présentes. En effet, si nous n’étions pas intervenus sur la deuxième pile, celle-ci serait maintenant détruite. Le général et le ministre vietnamien nous félicitent chaleureusement.

 

Cette action me vaudra, quelques jours plus tard, l’attribution de l’Ordre national du Vietnam et la Croix de guerre vietnamienne avec palme. Du côté français, je suis cité à l’ordre de l’armée avec attribution de la Croix de guerre avec palme.

 

L’adjudant qui m’accompagne est également décoré.

 

A la suite de ces événements, je suis désigné pour prendre le commandement des opérations de construction d’un pont flottant juste en amont du pont Eiffel. Ma compagnie 71/2, renforcée d’une section du génie de la Légion étrangère, est chargée des travaux. Le pont flottant, de type Bailey (pont préfabriqué portatif), doit reposer sur des petites péniches commandées au Canada. Dans l’attente de ces embarcations, le trafic routier est assuré par des portières, ou bacs flottants, dont je dois assurer la construction et l’utilisation.

 

Quant à la remise en état du pont Eiffel, elle est confiée à un régiment du génie, à l’époque en garnison à Versailles, et spécialiste de ce type de matériel. Les travaux durent près de six mois, durant lesquels le pont Bailey flottant remplit sa mission sans problèmes.

 

La second fait d’armes est le suivant : la 13ème demi-brigade de la Légion étrangère (DBLE) était chargée de la défense du sud du Vietnam, au nord de Saigon. Son Etat-major était cantonné à Dautieng, complexe Michelin situé sur la rivière de Saigon à quelques 70 kilomètres de cette ville, au centre d’une plantation d’hévéas dont on tire le latex, matière première du caoutchouc. La zone tenue par la DBLE comprenait la région « D » de Cuchi, située au nord-ouest de Saigon, et équipée d’un réseau de souterrains dont les Viets ne pourront jamais être délogés. Durant mon séjour à la compagnie 71/1, j’étais le sapeur toujours réclamé par la légion pour régler les problèmes de travaux du génie, notamment dans la région de Tay Ninh où j’ai réalisé au cours de mon séjour un quinzaine de ponts.

 

Début 1953, la DBLE ayant décidé d’installer un poste à une quinzaine de kilomètres au sud de Dautieng, sur la rivière de Saigon, réclame et obtient mon intervention auprès de l’Etat-major de Saigon. Toute ma compagnie, avec son matériel lourd, s’installe sur place et entreprend la construction du poste. Logé à Dautieng, je rejoins mon unité tous les matins dans un scout-car blindé, équipé d’une mitrailleuse de 12,7 mm et piloté par un de mes sous-officiers, le sergent Pierre Roussel. Nous accompagnons l’ouverture de route, chargée de détecter les mines et les embuscades.

 

Le 27 avril 1953, ayant été convoqué à l’Etat-major de la Légion, nous ne pouvons partir avec l’ouverture que nous rejoignons dès que possible. Sur le point de la retrouver, nous tombons dans une embuscade tendue par les Viets. Une roquette atteint la portière gauche du blindé, côté chauffeur. Roussel, criblé d’éclats, perd le contrôle du véhicule, en flammes, qui quitte la route pour s’enfoncer dans la jungle jusqu’à une termitière qui le bloque.

 

Bien que grièvement blessé, je m’extrais du scout-car et je me traine jusqu’à la route pour appeler à l’aide les légionnaires qui ripostent aux Viets. Les mêmes légionnaires parviennent à extraire Roussel qui, outre ses graves blessures, est brûlé sur le côté gauche. Les ennemis ayant été repoussés, nous sommes évacués à Dautieng et soignés par le médecin de la Légion. Nous sommes ensuite évacués sur Saigon par un avion sanitaire, sur deux civières accrochées sous les ailes. Au-dessus de la fameuse zone « D », l’avion est pris pour cible par des tirs provenant d’un réseau de tranchées. L’avion y échappe en prenant de l’altitude.

 

A l’aéroport de Saigon, nous sommes transportés en ambulance à l’hôpital Grall, spécialisé pour les blessés du crâne. Le sergent Roussel, atteint aussi de 27 perforations aux intestins, décède dans la nuit. Je suis, quant à moi, opéré du crâne dès le lendemain. Un gros éclat est prélevé. Une semaine plus tard, on me tirera un autre éclat du coude gauche, évitant par miracle l’amputation prévue initialement.

 

Après une convalescence à Dalat, je retourne à Vinh Long afin de reprendre le commandement de la Cie 71/1 qui vient de rentrer après avoir achevé la construction du poste dont elle était chargée. Ces incidents me vaudront une nouvelle citation à l’ordre de l’armée et une Croix de guerre avec palme. En 1954, après mon retour en métropole, je serai décoré de la Légion d’Honneur.

 

Quant au sergent Roussel, il a été inhumé à Saigon. Une quarantaine d’années plus tard, le ministre des Anciens combattants fera ramener en France, les dépouilles de 25.000 soldats français de tous grades et de toutes origines, dont celle de Roussel. Les containers renfermant les restes mortels seront regroupés au cimetière de Fréjus.

 

J’ai pu m’y rendre et me recueillir sur la tombe de mon sous-officier ».

 

Colonel Jules Wanschoor.

 

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Publié le 9 Février 2014

IndochineConqueteGF

« J'ai débarqué à Saigon en janvier 1946 avec un enthousiasme de sous-lieutenant de 21 ans, poussé par l'aventure et la reconquête de la plus belle de nos colonies. J'avais été affecté à la veille de mon embarquement sur le Pasteur à un régiment recréé curieusement vu son nom pour un emploi outre-mer, le 5ème Cuirassiers, mais de riche tradition, le Royal Pologne et sa fourragère.

 

L'Indochine jusqu'en 1940 était le fleuron de notre empire colonial : tenue par 40.000 militaires et civils, des pionniers qui en avaient fait la Perle de l'Extrême Orient. En 46, cependant, elle relevait d'une terrible épreuve : coupée de la France depuis 1940, elle avait connu l'occupation puis le coup de force japonais du 9 mars 1945, la capitulation du Japon le 15 août suivant et, dans la foulée la constitution par Ho Chi Minh d'un gouvernement vietnamien, l'occupation d'une division nationaliste chinoise au nord du 17ème parallèle tandis que les Britanniques débarquaient au Sud !

 

C'est dans cet état que le général Leclerc avait trouvé le pays en arrivant en octobre, trois mois avant les premiers éléments du corps expéditionnaire dont nous faisions partie.

 

Les Européens, graves et épuisés par toutes leurs épreuves, hantés par des massacres dont ils avaient été victimes, n'envisageaient que le rétablissement de leur statut alors que nous avions formé des élites indochinoises qui n'étaient pas reconnues : peu d'entre eux imaginaient que le monde avait changé …

 

Et  les Indochinois ? Les souverains du Laos et du Cambodge auprès desquels nous exercions notre protectorat avaient absorbé tant bien que mal toutes leurs vicissitudes, mais la situation était bien plus grave pour ce qui est devenu le Viet Nam et requérait pour Leclerc toute sa priorité. La constitution d'une République Populaire du Viet Nam avait été proclamée à Hanoï, regroupant les protectorats du Tonkin et de l'Annam, avec la colonie de Cochinchine. En liaison avec Jean Sainteny, haut commissaire au Tonkin, Leclerc négocia avec Ho Chi Minh en mars 1946 un "modus vivendi" et l'organisation à venir d'une conférence à Fontainebleau … C'est ainsi que fut instaurée provisoirement, mais plus ou moins appliquée, une trêve avec le Viet Minh permettant au corps expéditionnaire de débarquer au Tonkin.

 

Les Britanniques nous aidèrent : nos diplomates avaient obtenu la disposition du matériel d'une division gurkah si bien qu'en deux mois le 5ème cuir était équipé de blindés légers et j'étais à la tête d'un peloton de 4 sous-officiers 25 engagés volontaires, 4 scout cars et 2 automitrailleuses : le rêve pour un jeune officier ! …

 

Dès le 6 mars le régiment pouvait former une colonne dénommée alfa dont je faisais partie et quittait la Cochinchine pour la reconquête du Laos.

 

Les Chinois au Laos grappillaient tout ce qui leur tombait sous la main et leur général ne voulait pas nous laisser la place avant la récolte du pavot … C'est avec eux, à Thakek, que nous avons ferraillé pour la première fois pour montrer notre détermination et fait la jonction avec un commando français formé à Ceylan et parachuté pour encadrer un maquis laotien.

 

Après des pourparlers avec les Chinois et la signature du "modus vivendi" avec les Vietnamiens, notre colonne se fraya un chemin à travers la cordillère annamite, entravée par des coupures et quelques embuscades de "viets", et déboula au centre Annam dans la plaine côtière de Hué. La population européenne de la région y avait été regroupée à la suite du coup de force japonais un an auparavant : on peut imaginer son accueil délirant à notre colonne, contrastant avec celui de la population annamite déjà prise en mains par la propagande du Vietminh …

 

Avec la libération de Hué, l'ordre était rétabli tant bien que mal en Annam, et la colonne alfa dissoute. Mon escadron franchit alors à nouveau la cordillère maintenant dégagée pour retrouver le calme du Laos.

 

J'étais stationné à Savannaketh et mon peloton rayonnait sur les pistes de la région, si pittoresque  avec ses salas, maisons sur pilotis, et sa population pacifique et accueillante, nous invitant aux bassis, leurs fêtes coutumières au cours desquelles nous aspirions avec des bambous l'alcool fermenté des jarres : nous vivions la paix.

 

Au mois de juin, nous retrouvions la Cochinchine. C'est là que nous apprîmes en septembre l'échec de la conférence de Fontainebleau et les attentats du 19 décembre à Hanoï : le Vietminh déclenchait l'insurrection générale, c'était désormais la guerre.

 

Le PC du régiment était cantonné à Thu Dau Mot et mon escadron à proximité, Saigon étant à 25 kilomètres. La zone d'insécurité s'étendait déjà à ses portes mais la vie y avait pris un rythme trépidant avec une population grouillante et trafiquante voisinant avec Cholon la chinoise, ses tripots et son dancing du Grand Monde.

 

Mon peloton était requis pour la sécurité de convois les plus divers avec une hantise de l'embuscade qui tendait à s'émousser avec la routine, il fallait y veiller … Mes missions me conduisirent dans le delta du Mékong, la plaine des joncs, les plantations d'hévéas et jusqu'au Cambodge à Angkor visité alors en automitrailleuse !

 

En janvier 1946, l'escadron était affecté dans le Sud Annam, au secteur de Phan Rang tenu par le 2ème Régiment Etranger d'Infanterie : Malgré l'agrément des permissions à Saigon, j'étais heureux de quitter l'ambiance trouble de la Cochinchine pour garder en mains mon peloton et partager avec la Légion une vie plus opérationnelle, d'autant plus que j’étais détaché auprès du 2éme bataillon à Ninh Hoa, loin de mon escadron. Ma vie était celle du bataillon : je prenais mes repas à la popote des officiers avec lesquels se nouera au fil des jours une camaraderie à toute épreuve.

 

Nous menions une vie de poste, identique dans les quatre postes échelonnés sur une soixantaine de kilomètres de la côte d'Annam dans les principaux villages ou les points stratégiques. C’était là la tradition de bâtisseurs des légionnaires. Le secteur était apparemment calme mais le Vietminh réfugié sur les contreforts de la cordillère y entretenait une menace latente et féroce sur la population : c'est contre ces refuges que nous menions des incursions. Nos petits blindés agissaient dans ces opérations en appui de la Légion, aussi près que le permettait le terrain et la virtuosité de nos pilotes : le matériel était alors mis à rude épreuve, avec des franchissements d'obstacles ou de coupures et des embourbements.

 

Souvent, c'est à pied que nous intervenions, en particulier pour dresser des petites embuscades de nuit sur les accès de Ninh Hoa, dans de longues attentes sans succès, en proie aux moustiques … un soir cependant avec quatre de mes hommes, nous capturâmes un contrevenant au couvre-feu … C'était le responsable Vietminh local effectuant une liaison avec une liasse de papiers compromettants.

 

Nous fûmes relevés fin mai 1946 par un escadron de spahis et je quittai provisoirement le secteur pour un regroupement de l'escadron sur les Hauts Plateaux à Dalat. Nous profitâmes du calme de cette belle station d'été pour un repos de nos équipages et la révision de nos matériels bien éprouvés.

 

La pause fut brève mais je restais en pays Moï, chez les montagnards qui résistaient à la pression marxiste du Vietminh. Le secteur de Ban Me Thuot était tenu par des coloniaux auprès desquels je fournissais l'appui de mes blindés légers dans les postes de M'rok et Cheo Reo en pleine jungle, tenus par la troupe locale et l'Infanterie de Marine et ravitaillés par parachute. Ces postes étaient sommaires, construits en bambous et couverts de feuilles de latanier. L'un d'eux brûlera en quelques minutes, le temps d'évacuer les véhicules, mais non les paquetages … Il fallut une corvée d'une centaine de coolies pour le reconstruire.

 

Dans ce pays splendide, situé encore dans les "blancs" des cartes de l'Indochine, la population était restée très primitive, armée d'arbalètes et de flèches pour la chasse ; les pistes étaient rares et peu praticables aux véhicules si bien que c'est souvent à pied que nous opérions avec les coloniaux, pour "aérer" les postes. Il nous est arrivé ainsi à déloger quelques Bodoï qui avaient poussé des avant-postes depuis l’Annam.

 

Au mois d’octobre, je retrouvais la Légion et mon bataillon : la situation du secteur de Phan Rang ne s'était pas améliorée, le cantonnement du peloton avait même été harcelé un soir et un autre jour, sur la route du littoral, mon tireur au F.M. fut blessé à mes côtés dans une embuscade : ces actions démontraient bien que le Vietminh tenait toujours la population sous sa contrainte.

 

Début 48, je fus relevé par un camarade venu de France : c'était mon tour de céder mon commandement tandis que le rapatriement de mes hommes commençait à s'échelonner. Deux années s'étaient écoulées et c'est avec émotion que je quittais le peloton qui m'avait donné tant de satisfactions par sa cohésion et son entrain exemplaire en toutes dures circonstances.

 

Quittant mon escadron, je fus affecté au PC du régiment à Thu Dau Mot, en disponibilité de commandement pour des missions d'escorte de convois fluviaux dans le delta du Mékong. Malgré son pittoresque, j'appréciais moins le job : il s'agissait  d'acheminer des convois de grosses jonques de riz des lieux de production vers les marchés de Mytho ou Vinh Long. Le commerce était chinois et la troupe cambodgienne, armée sur mon bateau de commandement de 3 mitrailleuses … il nous arrivait d'essuyer quelques rafales des rives de l'arroyo, dues probablement à un manque de coordination entre le Vietminh et les chinois, mais les convois passaient !

 

En quittant Saïgon par avion en juillet 1949, j'étais marqué par beaucoup d'aventures et de souvenirs, mais je ressentais en même temps l'amertume de voir déjà saccagée cette Perle de l'Extrême Orient.

 

Je n'y suis jamais retourné, appelé à servir sous d'autres cieux, mais j'ai toujours suivi passionnément son évolution au cœur de la tourmente : j'y avais connu la guérilla, les affrontements avec le Vietminh y ont dégénéré en une guerre sans merci.

 

De 1946 à 1954, 17 gouvernements se sont succédés à Paris dans l'incapacité de définir une conduite… Les effectifs du corps expéditionnaire furent été multipliés par quatre pour terminer par une défaite militaire. Les accords de Fontainebleau de 46 auraient-ils tenu ? Le Vietnam comme le Cambodge et le Laos ont bien accédé à l'indépendance totale en 1950 mais le conflit indochinois s'était internationalisé et le parti vietminh radicalisé : en 1975 sa chape de plomb s'étendait sur tout le Viet Nam. »

  

Général Paul Renaud.

 

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Publié le 23 Décembre 2013

 

Pierre Guillaume

 

De la Bretagne à l’Indochine.

 

Né le 11 août 1925 dans une famille de militaires – son père est général de division – Pierre Guillaume est le troisième enfant d’une fratrie de quatre: les filles Monique et Claude succèdent aux garçons Pierre et Jean-Marie.

 

Après des années d’études chez les Jésuites à Paris, il intègre le collège de Saint-Malo. Grand, mince, blond – presque roux – avec des yeux bleus, Pierre Guillaume semble destiné à un métier au grand large. Après la Seconde Guerre mondiale, il intègre l’Ecole navale dont il sortira diplômé en 1948. Dès 1945, alors qu’il est encore matelot de 3e classe sans spécialité, il embarque sur le navire le Duquesne pour la Cochinchine et sa capitale, Saigon pour un premier séjour. En décembre 1947, de retour à Brest, le jeune marin passe ses examens, qu’il réussit, et est nommé au grade d’enseigne de vaisseau. Retour en Indochine l’année suivante où il sert à bord de l’aviso Commandant de Pimodan. Il reçoit le baptême du feu au Cambodge où son navire est chargé de faire la chasse aux contrebandiers. A plusieurs reprises il n’hésite pas à mettre pied à terre pour aller débusquer ceux qu’il doit arrêter sur mer…

 

Quelques mois plus tard, il est envoyé en Chine à Shanghai pour récupérer les quelques Français restés en dépit de l’avancée des communistes de Mao Zedong. Pierre Guillaume revient très marqué de son séjour où il a vu des massacres de Chinois nationalistes. Il poursuit sa mission contre les contrebandiers et les rebelles du Vietminh au Tonkin jusqu’en 1950.

 

Par la suite, il fait encore un séjour en Indochine entre 1953 et 1955. Après les accords de Genève (mai – juillet 1954), Pierre Guillaume, désobéissant aux ordres qui lui ont été donné, organise la sortie de milliers de catholiques du Tonkin. Il ne veut pas revivre les horribles massacres de Chine. Son bateau, la Pertuisane, devient terre d’accueil. Dans son livre On l’appelait le Crabe-Tambour, Georges Fleury indique : « Tout autour de la Pertuisane, la mer heureusement très calme est couverte de radeaux et de sampans. Des cris d’enfants se mêlant à des cantiques, un curé étreint Pierre qui, soudain saisi par une puissante vague d’émotion, se laisse embrasser. Le prête le lâche, s’agenouille, se signe, balbutie une prière et baise le pont comme s’il s’agissait de la Terre promise ». En quelques semaines, près de quinze mille catholiques seront recueillis par Pierre Guillaume et son équipage.

 

Bien des années plus tard, à l’occasion d’une interview, Pierre Guillaume indiqua : « Qui se souvient de ces curés vietnamiens qui pleuraient en embrassant le pavillon français à l'arrière de nos bateaux ? Qui se souvient de ces jonques, de ces sampans, de ces radeaux de bambou portant des familles entières qui chantaient des cantiques ? Ils voguaient à demi immergé, vers la terre promise symbolisée par le pavillon français … J'ai vu des réfugiés chanter les matines sur des bateaux, en actions de grâce. J'ai vu des femmes mettre un enfant au monde sur un radeau de bambou. Chaque paroisse avait sa bannière. C'était cela la chrétienté ! Chaque transport était un miracle ».

 

Terriblement affecté par ce qu’il considère comme un abandon de territoires et de populations, Pierre Guillaume rentre seul en France, à bord d’une jonque. Le voyage n’est pas simple. Il finit par s’échouer sur les côtes de Somalie où un temps il est retenu prisonnier.

 

En 1956, enfin il rentre en France et retrouve son épouse et ses enfants. Mais le malheur ne le quitte pas. Il apprend le décès de son frère, alors jeune lieutenant en Algérie au sein d’un commando parachutiste.

 

 

En Algérie.

 

Pierre Guillaume demande son transfert dans l’armée de terre et intègre le commando que commandait son jeune frère. Comme Jean-Marie a été le premier tué de l’unité, elle prend son nom. Pendant près d’une année, le Commando Guillaume monte des embuscades et des raids dans la région de l’Ouarsenis, réduisant fortement les forces des fellaghas. Puis, il est nommé à l’état-major et devient l’adjoint marine du général Challe. Il suit les idées de son supérieur pendant le putsch d’Alger et est arrêté. Il est condamné à quatre années de prison avec sursis. Poursuivant ses idées jusqu’au bout, Pierre Guillaume rejoint l’Algérie en 1962 et s’enrôle dans l’OAS (Organisation de l’Armée Secrète). Il verse dans la clandestinité. De nouveau arrêté en mai 1962, il va effectuer quatre années de prison en métropole, à Tulle, où il côtoie ses camarades putschistes comme les généraux Salan et Jouhaud, les colonels de Sèze, La Chapelle ou encore les commandants Camelin, Robin et Hélie Denoix de Saint-Marc.

 

Après ses années de captivité, il travaille pour des sociétés d’affrètement maritime et devient conseiller à la sécurité maritime du Royaume d’Arabie Saoudite. En 1978, il affrète le bateau qui emmène le mercenaire Bob Denard aux Comores, où un coup d’Etat est déclenché peu après…

 

Défenseur du peuple karen en Birmanie, tenant des chroniques sur l’antenne de Radio Courtoisie pendant des années, emblème de la France pour les nationalistes, la vie de Pierre Guillaume devient une saga grâce à l’ouvrage de Pierre Schoendoerffer – lui-même ancien d’Indochine et ami du lieutenant de vaisseau – le Crabe-Tambour, qui sort en 1976.

 

 

La légende.

 

A la suite du livre, l’auteur réalise un film deux années plus tard, qui connait un grand succès avec plusieurs Césars à la clé. La légende est en marche…

 

Pierre Schoendeorffer : « C’était un de ces capitaines légendaires ! Donc on a fait connaissance, et l’on s’est pris de sympathie. Quand j’ai commencé à écrire mon livre, Le Crabe-tambour, je me suis dit qu’il y avait dans son histoire quelque chose qui m’intéressait. Ce n’est pas sa biographie, c’est mon histoire telle que je l’ai rêvée... J’ai dédié mon roman à mon fils cadet, Ludovic, parce qu’enfant, il avait un petit ventre rond sur lequel il tambourinait, et comme il marchait à quatre pattes et de travers, je l’appelais le crabe. D’où le Crabe-tambour ! Vous voyez, c’est quelque chose de tout à fait personnel. Ce n’est pas sa vie, ce n’est pas la mienne. C’est autre chose ».

 

Pierre Guillaume, qui vivait depuis des années sur un bateau dans le port de Saint-Malo, meurt le 3 décembre 2002. Alors, il rejoint son jeune frère Jean-Marie dans le caveau familial placé au cimetière de Rueil-Malmaison.

 

 

Sources :

 

www.wikipedia.org/fr

www.larousse.fr

Site des anciens du Commando Guillaume : www.commandoguillaume.com

Pierre Guillaume, Mon âme à Dieu, mon corps à la Patrie, mon honneur à moi, Ed. Plon, 2006

Georges Fleury, On l’appelait le Crabe-Tambour, Ed. Perrin, 2006.

Article sur Pierre Guillaume dans la Revue historique des armées.

 

 

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Publié le 1 Décembre 2013

 

ElianeJughon

Eliane Jughon.

 

 

Eliane Jughon est décédée le 9 février 2013 à l’âge de 87 ans. Dès sa jeunesse, elle avait participé à l’accueil des enfants déportés lors de leur retour en France. Engagée volontaire en Indochine en qualité d’opérateur cinéma, elle avait ensuite participé à la récupération des prisonniers libérés des camps du Vietminh. Puis, elle avait rejoint l’Algérie et servit au sein du Service Social des Armées.

 

Elle quitta l’Armée avec le grade de sergent-chef. Résidant à Colombes, elle y avait créé en septembre 1970, la première “Mini-School’’ chargée d’enseigner l’anglais aux tous petits. Ecole maintenant présente dans de nombreux départements en France et en Outre-mer, grâce à l’action de son président, Olivier Jughon, qui a pris la succession de sa mère depuis une vingtaine d’années.

 

Sylvie Jughon, fille d’Eliane, nous a fait parvenir le livre « Trente Centimes » (éditions Lettres du Monde) qu’Eliane Jughon avait publié en 1994. Voici un extrait relatif à la libération des prisonniers français des camps du Vietminh en 1954.

 

« En 1952, je m’engage dans l’Armée coloniale en tant que Personnel Féminin de l’Armée de Terre (PFAT) comme opératrice de cinéma. Ce choix correspond au fait que je n’ai pas envie de faire du secrétariat dans un bureau, que je ne veux pas plier des parachutes à longueur de temps, que la mécanographie m’est étrangère et que je ne suis ni assistante sociale, ni infirmière.

 

En 1952, je rejoins la caserne où nous jouons au petit soldat : nous faisons nos classes ; on nous apprend à nous mettre au garde à vous, à saluer, à faire nos lits au carré, à exécuter des quarts de tour, des demi-tours, à marcher au pas ; des tas de choses indispensables à la vie d’une femme. Nous avons d’affreux uniformes kakis et des calots sur la tête. Nous défilons en chantant dans les rues de Versailles, les plus petites devant, les grandes derrière. Beaucoup de succès auprès des populations locales (…).

 

Je m’envole pour l’Indochine : c’est mon baptême de l’air ; cinq escales : Nice, Beyrouth, Bagdad, Karachi, Calcutta. A chaque escale, nous changeons de tenue avec la température qui se réchauffe considérablement. Vingt-neuf heures de vol : voyage merveilleux.

 

Je rejoins le service cinéma : dans la journée, je m’occupe des matériels ; le soir, je fais des séances dans la campagne environnante ; nous rentrons à toute allure pour ne pas nous faire tirer dessus. (…) Au bout de six semaines, je pars pour Hanoi, mon affectation définitive étant le Tonkin. Hanoi, plus sévère, plus froide, mais tellement fascinante. Je loge à la villa du service social ; car le service cinéma fait partie du service social. Une belle villa blanche entourée d’un jardin ; en bas, le mess ; en haut, les chambres. Le service cinéma est à environ quinze cents mètres, près du Petit Lac. Je commence par quelques séances de cinéma dans les environs avec le « Bourgogne », nom donné à la camionnette Dodge. Puis je pars pour Haiphong avec l’équipe « Alsace » ; je fais des séances de cinéma en ville, aux environs, à la base aérienne de Catbi (…). Il pleut ; pays triste. On patauge dans la boue. Secteur de Hung-Yen entièrement vietnamien ; c’est très intéressant de discuter avec les officiers autochtones ; ils parlent bien le français, croient en l’avenir du Vietnam avec la France ; ils sont tristes de voir l’emprise communiste sur leur pays, provoquant cette guerre qui les partage (…).

 

Le 7 mai 1954, à notre grande stupeur, car même si nous savions que ça allait très mal, nous pensions que nous ne pouvions pas perdre, Dien-Bien-Phu tombe. Un de mes équipiers y est ; il y mourra sur la route, en rejoignant les camps. Le service social réquisitionne les opératrices de cinéma pour convoyer les LCM (Landing Craft Medium, bateaux de débarquement) qui doivent procéder à l’échange de prisonniers avec les Viets.

 

A Viétri, après avoir rendu aux Viets leurs prisonniers, nous attendons leur bon vouloir pour récupérer les nôtres, quelquefois plusieurs jours ; en attendant, nous vivons sur les LCM dans un confort plus que précaire. Puis, nos prisonniers arrivent par vagues ; les Viets nous les rendent dans une ambiance de kermesse : violoneux, banderoles, on s’embrasse, on chante : « Ce n’est qu’un au revoir » et nous voyons arriver de pauvres bougres maigres, exténués, dont certains sont prisonniers depuis quatre ans. J’accueille sur « mon » LCM les trois premiers officiers libérés : deux lieutenants très fatigués et un jeune capitaine en assez bon état. Cap sur Hanoi. Sur le bateau, nous ravitaillons, soignons tous ces garçons et prenons leurs messages que nous irons télégraphier à leurs familles en arrivant. Le soir de ce jour, je suis littéralement kidnappée par les autorités militaires du Tonkin : « Comment ai-je trouvé ces trois officiers ? Que m’ont-ils dit ? Ont-ils tenu des propos communistes ? Il faut aller à l’hôpital pour les faire parler… ».

 

Le jeune capitaine, qui dans la suite sera Secrétaire d’Etat aux Anciens Combattants (NDLR : il s’agit de Jean-Jacques Beucler), pendant trois heures expose la situation, au Camp n°1, des officiers faits prisonniers sur la RC4 en 1950. Rapidement, ils ont compris que s’ils n’entraient pas le « système » des Viets, ceux-ci les laisseraient petit à petit mourir de faim et de démoralisation. Aussi, ont-ils accepté d’être politiquement rééduqués et ont-ils laissé croire qu’ils devenaient convaincus des bienfaits du communisme (…).

 

Puis, je repars pour Viétri chercher d’autres prisonniers. Sur le quai, à Hanoi, à chaque retour, le général Cogny, commandant en chef des Forces du Tonkin, accueille les prisonniers, puis route vers l’hôpital Lanessan.

 

Le 3 septembre 1954, nous ramenons pratiquement le reste des officiers prisonniers, tant les anciens de la RC4 que ceux de Dien-Bien-Phu, dont le général de Castries ; amaigri, fatigué, digne, il tombe dans les bras du général Cogny à la descente du bateau. Je ramène aussi sur mon LCM Daniel Camus, reporter à Paris-Match et Pierre Schoendoerffer, correspondant de guerre à Dien-Bien-Phu.

 

Savent-ils tous ces hommes, que j’ai ramenés de Viétri et pour qui j’ai été l’image de la liberté retrouvée, le service qu’ils m’ont rendu en me plongeant dans une époque extraordinaire ? C’est pour cela que, depuis, j’assiste à leurs réunions amicales qui, au début, avaient lieu tous les dix ans, puis tous les cinq ans et maintenant tous les deux ans ».

 

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Publié le 28 Août 2013

 

Denoix de St Marc - 2eme CIPLE

Indochine 1952 : le capitaine Elie Denoix de Saint-Marc à la tête de la Compagnie Indochinoise de Parachutistes de la Légion Etrangère du 2ème BEP.

 

 

Hélie de Saint Marc, qui vient de mourir, connut un destin exceptionnel. Ne serait-ce que parce qu'au cours de sa longue vie il fut successivement l'homme de l'humiliation, de l'engagement, de la proscription avant d'être finalement réhabilité.

 

Humiliation: au printemps 1940, un adolescent assiste à Bordeaux à l'arrivée de l'armée française en déroute. Peu après, il entre dans la Résistance, décide de gagner l'Espagne, avant d'être arrêté dans les Pyrénées et déporté en Allemagne, au redoutable camp de travail de Langenstein.

 

Engagement: en 1945, un rescapé mal à l'aise dans la France de la Libération délaisse le statut que peut lui conférer son passé incontestable de résistant déporté, pour endosser la défroque mal taillée d'officier de la Légion étrangère. Avec l'armée française, il plonge dans une guerre incertaine en Indochine.

 

Proscription: en avril 1961, le commandant en second du 1er REP choisit la sédition pour protester contre la politique algérienne du général de Gaulle. Après l'échec du putsch, il connaît la prison.

Réhabilitation: longtemps, Hélie de Saint Marc reste silencieux, muré dans ses souffrances, acceptant son manteau de paria. Jusqu'à ce que l'amitié quasi paternelle qu'il porte à son neveu, l'éditeur Laurent Beccaria, le pousse à accepter de témoigner.

 

En 1989, Hélie Denoix de Saint Marc témoigne dans l'émission Apostrophes en 1989, après la sortie de sa biographie.

 

L'ancien officier, sorti de prison en 1966, qui vit paisiblement à Lyon, en pratiquant avec bonheur l'art d'être grand-père, devient en quelques livres l'icône d'un pays en mal de références.

 

Un mélange de tradition et de liberté

 

Hélie Denoix de Saint Marc incarnait la grandeur et la servitude de la vie militaire. De tout, il tirait des leçons de vie. Il relatait des faits d'armes oubliés, décrivait des héros inconnus. Il avait fait du Letton qui lui avait sauvé la vie à Langenstein, de son frère d'armes l'adjudant Bonnin mort en Indochine, du lieutenant Yves Schoen, son beau-frère, de Jacques Morin, son camarade de la Légion, des seigneurs et des héros à l'égal d'un Lyautey, d'un Bournazel, d'un Brazza. Au fil de souvenirs élégamment ciselés, il dessinait une autre histoire de France, plus humaine, plus compréhensible que celle des manuels scolaires.

 

Écouter ou lire Saint Marc, c'était voir passer, par la grâce de sa voix étonnamment expressive et de sa plume sensible et claire, une existence riche et intense.

 

Né en 1922, Hélie Denoix de Saint Marc était un fruit de la société bordelaise de l'avant-guerre, et de l'éducation jésuite. Il avait été élevé dans un mélange de tradition et de liberté (n'est-ce pas le directeur de son collège qui l'avait poussé à entrer dans le réseau Jade-Amicol?). De sa vie dans les camps, de son expérience de l'inhumanité, de ses séjours en Indochine, puis en Algérie, il faisait le récit sobre et émouvant, jusqu'aux larmes. Et de son geste de rébellion, il parlait toujours avec retenue, mezza voce, comme s'il était encore hanté par les conséquences de celui-ci.

Ses milliers de lecteurs, ses admirateurs, tous ceux qui se pressaient à ses conférences, aimaient en lui ceci: par son histoire se retrouvaient et se réconciliaient plusieurs France: celle de la Résistance, celle de la démocratie chrétienne et celle de l'Algérie française. Aux diverses phases de son existence, Saint Marc avait su donner une unité, en martelant: «Il n'y a pas d'actes isolés. Tout se tient.» C'était un être profond qui cherchait davantage à comprendre qu'à condamner. D'une conversation avec lui, on tirait toujours quelque chose sur soi-même, sur ses passions, ses tentations ou ses errements.

 

Cortège d'horreur, d'héroïsme et de dilemmes

 

La grande leçon qu'administrait Saint Marc, c'était que le destin d'un homme - et plus largement celui d'un pays - ne se limite pas à une joute entre un Bien et un Mal, un vainqueur et un vaincu. Il avait comme personne connu et subi la guerre, avec son cortège d'horreur, d'héroïsme et de dilemmes: en Indochine, que faire des partisans auxquels l'armée française avait promis assistance, maintenant qu'elle pliait bagage? En Algérie, que dire à ses hommes en opération, alors que le gouvernement avait choisi de négocier avec le FLN?

 

Son parcours chaotique, abîmé, toujours en quête de sens, n'avait en rien altéré sa personnalité complexe et attachante qui faisait de lui un homme de bonne compagnie et lui valait des fidélités en provenance des horizons les plus divers.

 

L'une d'elles, parmi les plus inattendues (et, au fond, des plus bouleversantes), s'était nouée il y a une dizaine d'années avec l'écrivain et journaliste allemand August von Kageneck. Cet ancien officier de la Wehrmacht avait demandé à s'entretenir avec son homologue français. Leur conversation, parsemée d'aveux et de miséricorde, devint un livre, Notre histoire (2002). Kageneck était mort peu de temps après, comme si avoir reçu le salut (et pour ainsi dire l'absolution) d'un fraternel adversaire l'avait apaisé pour l'éternité. Sa photo en uniforme de lieutenant de panzers était dans le bureau de Saint Marc, à côté de celle de sa mère, qu'il vénérait.

 

Rien d'un ancien combattant

 

D'autres admirations pouvaient s'exprimer dans le secret. Ce fut le cas dès son procès, où le commandant de Saint Marc suscita la curiosité des observateurs en se démarquant du profil convenu du «réprouvé». Des intellectuels comme Jean Daniel, Jean d’Ormesson, Régine Deforges, Gilles Perrault, un écrivain comme François Nourissier lui témoignèrent leur estime. Se souvient-on que ses Mémoires, Les Champs de braises, furent couronnés en 1996 par le Femina essai, prix décerné par un jury de romancières a priori peu sensibles au charme noir des traîneurs de sabre?

 

En novembre 2011, Hélie de Saint Marc fut fait grand-croix de la Légion d'honneur par le président de la République. Dans la cour des Invalides, par une matinée glaciale, le vieil homme recru d'épreuves et cerné par la maladie reçut cette récompense debout, des mains de Nicolas Sarkozy. Justice lui était faite. Commentant cette cérémonie, il disait d'une voix où perçait une modestie un brin persifleuse: «La Légion d'honneur, on me l'a donnée, on me l'a reprise, on me l'a rendue…»

 

À ces hommages s'ajoutèrent au fil des ans les nombreux signes de bienveillance de l'institution militaire (notamment grâce à une nouvelle génération d'officiers libérée des cas de conscience qui entravaient leurs aînés), qui furent comme un baume au cœur de cet homme qui prenait tout avec une apparente distance, dissimulant sa sensibilité derrière l'humour et la politesse.

 

Histoire authentique ou apocryphe, il se raconte qu'un jour l'ex-commandant de Saint Marc avait été accosté par une admiratrice qui lui avait glissé: «Je suis fière d'habiter la France, ce pays qui permet à un ancien putschiste de présider le Conseil d'État.» La bonne dame confondait Hélie avec son neveu Renaud (aujourd'hui membre du Conseil constitutionnel). Cette anecdote recèle quelque vérité. La France contemporaine l'avait pleinement adopté, ayant compris que cet homme lui ressemblait, avec ses engagements heureux ou tragiques, ses zones d'ombre, ses chagrins et ses silences.

 

Hélie de Saint Marc n'avait rien d'un «ancien combattant». S'il avait insolemment placardé à la porte de son bureau le mandat d'arrêt délivré contre lui en mai 1961, il parlait de ceux qui avaient été ses adversaires avec mansuétude. Quand un article lui était consacré dans Le Figaro, il ne manquait jamais de demander à son auteur, avec ironie: «Avez-vous eu une réaction des gaullistes?» Son épouse, Manette, et leurs quatre filles s'attachaient à lui faire mener une vie tournée vers l'avenir. Il n'était pas du genre à raconter ses guerres, s'enquérant plutôt de la vie de ses amis, les pressant de questions sur le monde moderne, ses problèmes, ses défis. Ce vieux soldat bardé d'expériences comme d'autres le sont de diplômes n'avait jamais renoncé à scruter son époque pour la rendre un tant soit peu plus intelligible.

 

Énigme insondable

 

L'existence humaine restait pour lui une énigme insondable. À Buchenwald, Saint Marc avait laissé la foi de son enfance. L'éclatement de tout ce qui avait été le socle de son éducation l'avait laissé groggy. Une vie de plus de quatre-vingt-dix ans n'avait pas suffi pour reconstituer entièrement un capital de joie et d'espérance. C'était un être profondément inquiet, qui confessait que sa foi se résumait à une minute de certitude pour cinquante-neuf de doute. Le mal, la souffrance, le handicap d'un enfant, ces mystères douloureux le laissaient sans voix.

Attendant la fin, il confiait récemment avec un détachement de vieux sage: «La semaine dernière, la mort est encore passée tout près de moi. Je l'ai tout de suite reconnue: nous nous sommes si souvent rencontrés.»

 

 

 

Etienne de Montety – Le Figaro – Le 26 août 2013.

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Publié le 28 Octobre 2011

 

 

« Jacques, Maurice, René, Noëlle et Christiane sont nés avant ou pendant la guerre d’Indochine, d’une mère Vietnamienne et d’un père Français, souvent inconnu. Ils ont obtenu la nationalité française quand le conflit s’est intensifié mais leur mère, devant la difficulté à les élever dans une société qui les rejetait, les confiaient dès leur plus jeune âge à la FOEFI, une association philanthropique, dont le but était de les assimiler à la société française ».

 

Ainsi commence le film de Philippe Rostan, Inconnu présumé Français, qui raconte l’histoire de ces milliers d’orphelins français, recueillis au sein de la FOEFI : la Fédération des Œuvres de l’Enfance de l’Indochine Française.

 

 

 

William Bazé.

 FOEFI - William Bazé

 

 William Bazé.

 

William Bazé naît à Saigon le 7 août 1889, d’un père riziculteur dans le Sud-Annam. En 1917, il entre au service de la Société des Plantations d’Hévéas de Xuanloc. Mais cette expérience est courte car l’année suivante il est appelé sous les drapeaux et sert à la frontière de la Chine, dans les colonnes de Cao-Bang puis dans celles de Lang-Son. Libéré trois années plus tard, il rejoint la plantation et progresse rapidement au sein de la hiérarchie technique. Par la suite, grâce à de nouvelles méthodes que William Bazé rapporte de ses voyages en Malaisie et en Indonésie, il met en valeur une quinzaine d’autres exploitations, entre autres dans les régions de Bien-Hoa, de Baria et de Tayninh. Il dirige alors près de deux mille ouvriers.

 

A cette époque, William Bazé épouse Yvonne de Miribel, fille de l’ancien Résident supérieur de France au Tonkin. Mais, n’ayant pas d’enfant, lui et sa femme s’occupent de l’enfance malheureuse. En 1923, ils s’inscrivent à la Société des Protections de l’Enfance de Cochinchine, et ils recueillent des orphelins (ils vont élever quatorze enfants). En 1938 il contribue à la création de la Fédération des Œuvres de l’Enfance Française d’Indochine (FOEFI). Mais la Seconde Guerre mondiale vient d’éclater… Les Japonais envahissent l’Indochine.

 

William Bazé monte alors un réseau avec des résistants vietnamiens et participe à plusieurs actions armées contre l’ennemi. Dans son livre Aux Services de la République, Claude Faure parle de William Bazé : « Au cours du mois de juillet, plusieurs planteurs d’hévéas en Indochine décident de rallier la France Libre en créant deux filières chargées de recueillir des renseignements sur les forces japonaises : le réseau Drouhin-Birnie en Cochinchine, le réseau Nicolau-Bocquet en Annam. Dans un premier temps, ceux-ci transmettent leurs informations à l’Intelligence Service britannique par le biais de l’inspecteur Gregor Birnie, à Singapour, et par celui du consul de Grande-Bretagne à Saigon, Mr Meiklereid. Après le départ de ces deux hommes, William Bazé, directeur d’une importante plantation, supervise une partie de ces réseaux, en particulier pour la constitution de dépôts d’armes, de médicaments et de vivres parachutés par les unités spéciales franco-britanniques».

 

Le 24 août 1945, William Bazé est arrêté par la Kempetaï, la police japonaise. Quelques jours plus tard, il est rendu à sa famille, agonisant sur une civière. Après seulement quelques semaines de convalescence, il reprend du service et s’engage au sein du Corps Expéditionnaire Français en Extrême-Orient, sous les ordres du général Leclerc.

 

Parallèlement à son engagement patriotique, son activité de planteur et la FOEFI, William Bazé préside la Mutuelle des Français d’Indochine, qui vient en aide aux victimes de la Seconde Guerre mondiale et de la guerre d’Indochine. A Cholon, en Cochinchine, il crée une école pour emmener les enfants au Certificat d’études. Enfin, il prend également part à la vie politique de son pays. Elu conseiller de l’Union française en 1952, il concourt à la défense de son idéal en exposant régulièrement, à la tribune de l’Assemblée de l’Union française, ses idées et la problématique des relations entre la France et ses colonies.

 

 

Arthur Saint-Gabriel.

 

FOEFI - St Gabriel 

 

Arthur Saint-Gabriel.

 

Arthur Saint-Gabriel est conseiller municipal délégué aux Anciens Combattants et aux Affaires Militaires de la ville de Courbevoie et correspondant Défense : « Je suis né le 21 juillet 1938 en Indochine. Mes parents étaient originaires de Pondichéry, cet ancien comptoir français de la côte orientale indienne. Je ne les ai pas connus. Pupille de la Nation, j’ai été confié à la FOEFI, dans le foyer de Cholon. J’ai bien entendu des souvenirs très précis de nos journées dans cet établissement. De notre joie d’être ensemble, en sécurité. Nous n’avions pas de parents, mais jamais en ces moments-là nous n’avons manqué d’amour.

 

Plus tard, mes camarades et moi – nous étions devenus de jeunes adolescents – nous reçûmes les autorisations pour sortir (nous étions très surveillés). Elles nous permirent alors des rencontres inoubliables dans Cholon : là, nous voyions toutes sortes de commerce, des usines de riz, de paddy, des distilleries, des échoppes, mais aussi le théâtre, un marché immense où grouillait une foule compacte. Je revois encore des habitants en vêtements traditionnels, principalement des Chinois, mais aussi des Européens, des femmes élégantes, se promenant dans des pousse-pousse, généralement tirés par de pauvres diables. Et cela allait dans tous les sens, vite et sans arrêt : on aurait dit une colonie de fourmis ! Avec habitude, nous apprîmes qu’il n’en était rien bien entendu et qu’une organisation régissait tout cela. Enfin, il y avait aussi tous ces commerces illicites. Des choses nous échappaient. Mais l’essentiel reste gravé en moi.

 

Nous allions également rue Catinat à Saigon. Catinat du nom de la corvette qui participa aux combats de Tourane puis de Saigon en 1859. La rue Catinat, c’était un condensé de notre présence en Indochine : une grande avenue, des hôtels de luxe, des magasins merveilleux, la pâtisserie Brodard, la boucherie-charcuterie Guyonnet, un jardin d’enfants immense. J’ai le souvenir de militaires sortant de l’hôtel Continental, de jeeps qui fonçaient sur l’avenue. D’élégantes femmes en robes superbes. J’étais adolescent et j’étais subjugué par toute cette magie. C’était un endroit merveilleux, la vie semblait facile et bien codée. Néanmoins, tout ceci restait inaccessible pour nous ».

 

 

Les Français sont contraints de quitter l’Indochine.

 

Après les accords de Genève de 1954, de nombreux colons français – même du sud Vietnam – quittent cette terre sur laquelle beaucoup sont nés.

 

William Bazé décide de rapatrier ses établissements et il crée de nouvelles institutions pour les garçons en Métropole : dans l’Eure, à Notre Dame de Vaudreuil, dans le Loir-et-Cher à Rilly, en Touraine à Semblançay, Vouvray et Tours, en Gironde à Blaye. Pour les filles, il ouvre un établissement à Saint-Rambert-en Bugey, dans l’Ain.

 

Arthur Saint-Gabriel : « Dans le cadre de la FOEFI, j’ai été emmené à Notre Dame de Vaudreuil, non loin de Louviers, dans l’Eure. Après plusieurs années d’études et d’internat, j’ai trouvé du travail. Je suis rentré chez Bronzavia et j’y ai mené la majeure partie de ma carrière professionnelle. Puis je me suis marié et nous avons eu quatre enfants. »

 

 

L’enfance orpheline en Indochine.

 

Au cours d’un discours prononcé en 1983, William Bazé rappelle les conditions d’implantation de la présence française en Indochine et l’œuvre considérable des Missions chrétiennes : « Bien que nous connaissons tous l’histoire de l’Indochine, je crois nécessaire de rappeler comment la présence française prit naissance sur le sol indochinois.

 

Ce sont les Pères des Missions étrangères qui commencèrent à faire connaître le nom de notre pays. Ils créèrent des missions prospères trois siècles avant que Paris ne cherche à entrer en relations officielles avec les souverains de l’Empire d’Annam. Plus tard, quand les empereurs Thieu Thi et Tu Duc s’en prirent à ces religieux, Napoléon III envoya un corps expéditionnaire. Les jeunes soldats français eurent des relations avec des femmes du pays. De ces unions mixtes naquirent les premiers métis franco-indochinois que leurs pères, militaires de carrière, étaient contraints d’abandonner au gré de leurs mutations, ne pouvant les emmener avec eux. Il y eut, certes, de grands déchirements affectifs mais il était impossible de les prévenir et difficile de les guérir.

 

Les mères autochtones entouraient leurs enfants d’une profonde affection mais elles ne pouvaient pas toujours leur donner les coins dont ils avaient besoin, ni l’éducation souhaitable. Les missionnaires portaient secours aux eurasiens mais le nombre croissant des enfants abandonnés dépassait leurs moyens. Les pouvoirs publics comprenaient parfaitement qu’il y avait un problème nuisant au prestige de la France. La situation incita les Missionnaires à faire appel à des Œuvres religieuses de France pour qu’elles viennent s’installer en Indochine ou elles se préoccupèrent avec courage du sort des enfants abandonnés, tandis que sur le plan local des hommes de bonne volonté créaient des associations laïques poursuivant le même objectif ».

 

 

Aujourd’hui.

 

Des enfants recueillis et élevés dans le cadre de la FOEFI ont aujourd’hui créé des sites internet qui rappellent cette aventure : http://pmberyl.free et www.foefi.net . Ils y racontent leur jeunesse, parlent avec amour et passion de la FOEFI et cette Indochine, mythique, rêvée, mais si présente en leur cœur.

 

Anouck de Winter : « Ancienne de la FOEFI, je dois ma vie comme tant d’autres eurasiens rapatriés en France après la défaite de Diên-Biên-Phù, à Monsieur Bazé. J’aimerais rappeler que Madame Marguerite Graffeuil, qui fut ma tutrice si aimée et si pleine de compréhension, de tendresse malgré tous les fils à retordre que je lui ai donnés, était la référence pour les filles de la FOEFI. Bien que nous ayons été toutes pour la plupart d’entre-nous, « adoptées – parrainées » par des familles françaises, nous venions dans les bureaux de la FOEFI régulièrement pour les évaluations scolaires. En fait, j’avais une peur bleue de Monsieur Bazé qui faisait les gros yeux lorsque les notes scolaires étaient pitoyables. Grâce à ces deux êtres d’exception, j’ai atteint un niveau social en évoluant dans la vie grâce aux codes de moralité qu’ils nous ont inculqué. Je ne les oublierai jamais. Mes enfants ont hérité du patrimoine spirituel qui nous a été transmis, ils prennent la relève pour perpétuer à leurs enfants les mêmes valeurs que nous avons reçus en étant « Eurasiennes de la FOEFI ». Merci… Vous restez à jamais dans nos cœurs ».

 

 FOEFI - Cholon2

 

Au centre de la FOEFI de Cholon.

 

Sources :

 

www.wikipedia.org/fr

www.larousse.fr

http://pmberyl.free ; www.foefi.net : sites d’anciens de l’association FOEFI.

Ville de Courbevoie : www.ville-courbevoie.fr.

Film de Philippe Rostan, Inconnu présumé Français.

Site internet de France Télévisions, chaîne France O : www.franceo.fr

Site internet des biographies des Français libres : www.francaislibres.net

Entretiens Arthur Saint-Gabriel, octobre 2010- octobre 2011.

 

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Publié le 24 Septembre 2011

 

Suppletifs-Indochine

 

 

Supplétifs en Indochine (copyright www.chemin-de-memoire-parachutistes.org )

 

 

Parmi les morts de la guerre d’Indochine du carré militaire de Montrouge, se trouve Marcel Vermeulen, soldat du 1er bataillon Thaï (BT), décédé des suites de ses blessures à Hanoi le 7 janvier 1948. Le 1er BT était une unité formée de métropolitains et de supplétifs alors appelés aussi indigènes.

 

Etymologiquement, le terme « supplétif » vient de suppléer, à savoir « qui complète ». Cela est vrai dans tous les conflits : manquant d’hommes, l’empereur Napoléon 1er forme sa Grande armée d’Allemands, d’Italiens, de Belges… C’est vrai pendant la conquête des colonies, ou le recrutement d’hommes locaux permet une vraie intégration au cœur des pays concernés, ne serait-ce que pour des questions de langues, de connaissance du terrain et des coutumes. Les officiers sont généralement européens ; il n’en pas de même des sous-officiers : les archives et documents abondent et montrent souvent des brigadiers, caporaux, sergents (…) issus des populations locales. Et c’est encore vrai au cours de la Première Guerre mondiale, quand la France doit puiser des soldats dans ses colonies pour faire face à un déficit d’homme par rapport aux Empires centraux.

 

En Indochine, ces même éléments font jour rapidement. Dès 1946, le général Leclerc fait appel à la population indochinoise pour combattre le Vietminh communiste. Le lieutenant-colonel Jean-Vincent Berte, du collège Interarmées de Défense explique dans une étude sur cette question trois facteurs essentiels :

 

  • Une question d’effectifs : quand le général Leclerc débarque en Indochine en 1945, il se trouve à la tête d’une force de quelques milliers d’hommes, qui va passer à environ 50.000 soldats puis peu à peu doubler. Mais il en faudrait dix ou quinze fois plus pour surveiller un territoire montagneux, marécageux, difficile d’accès qui s’étend sur plus de 1.500 kilomètres du golfe de Thaïlande à la Chine.

 

  • Une question de moyens financiers : un soldat de la métropole doit être transporté depuis Marseille, être formé pendant de longues semaines et il touche une solde supérieure à celle que peut percevoir un autochtone (le coût de la vie est estimé moindre en Indochine par rapport à la France, sans compter les autres aspects, difficile à admettre aujourd’hui…).

 

  • Une question d’intégration : bien avant le général de Lattre, qui militera en 1951 pour la constitution d’une armée vietnamienne digne de ce nom, le général Leclerc parle de « vietnamisation du conflit ». Les paysans thaïs ou muongs connaissent le terrain ; ils sont familiers du climat et endurent plus que ne le peuvent les soldats de métropole, en dépit de leur entrainement intensif. De plus, la France joue de la haine des peuples des montagnes vis-à-vis des Vietnamiens qui peuplent les plaines et les côtes.

 

En 1950, plus de 40.000 hommes composent les effectifs des forces supplétives : ils sont intégrés dans des CSM (Compagnies de Supplétifs Militaires) des unités du CEFEO (Corps Expéditionnaire Français en Extrême-Orient) comme les bataillons de parachutistes, la Légion étrangère (CIPLE – Compagnie Indochinoise de la Légion Etrangère), les unités classiques de la Coloniale et d’autres unités dont les noms sont évocateurs : bataillons de marche d’Extrême-Orient, bataillons de marche indochinois, régiments de tirailleurs tonkinois, le bataillon annamite, le bataillon des forces côtières du Tonkin, les bataillons muongs, les bataillons thaïs, les bataillons de chasseurs laotiens, le régiment mixte du Cambodge.

 

Mais ils sont aussi intégrés dans des maquis ou des commandos, dans une perspective chère au contre-espionnage français et à ses « forces spéciales ». Ainsi, le groupement de commandos mixte aéroporté (GCMA) implante les maquis Colibri, Aiglon, Calamar et Cardamone en Haute-région (Tonkin), sous la responsabilité du lieutenant-colonel Trinquier. Leur mission : « préparer, organiser, mettre en place et commander des éléments susceptibles de : réaliser des maquis ; des guérillas itinérantes ; des missions spéciales (en particulier de sabotage) par éléments individuels ou équipes très légères infiltrées clandestinement ; monter des filières d’évasion ; participer sur ordre à la guerre psychologique ». Et parmi les commandos, l’un des plus célèbres est le Commando 24, dirigé par l’adjudant-chef Vandenberghe, qui sera cité à l’ordre de l’Armée.

 

Les CSM participent généralement à des missions d’encadrement : surveillance de villages, accompagnement d’unités métropolitaines, ouvertures de voies, repérages, positions d’éclaireurs… De par leur connaissance du terrain, il est assez rare qu’ils passent de secteurs en secteurs. Ils sont actifs dans les combats, connaissent les types de réactions de l’adversaire : « Ils tiennent leur rang » ajoute le lieutenant-colonel Berte. Même si parfois des difficultés d’enrôlement se font sentir ou, pire, des délicats mélanges d’ethnies se terminent par des rixes ou des désertions. Il n’empêche : leurs actions d’éclat sont partout remarquées, mais elles ne font pas – il faut bien l’avouer – souvent l’objet de communiqués de la part de l’Etat-major. Le colonel Rives, dans une publication pour le site internet de l’association ANAI (Association nationale des anciens et des amis de l’Indochine), relève cet exploit : « Le 3 octobre 1953, au Laos, 600 maquisards sous les ordres du lieutenant supplétif Se Co An entreprennent l’opération Chau Quan Tin du nom de Ly Truong, assassiné à Cha Pa par le Vietminh. Assisté d’un commando de 60 hommes, parachuté avec le lieutenant Pham Duc Long, les maquisards reprennent Coc Leu près de Lao Kay, en tuant 150 adversaires ».

 

Au début des années 1950, le développement des armées nationales (Vietnam de l’empereur Bao Daï, Laos et Cambodge) se fait parfois par le transfert de supplétifs. Cela n’empêche pas l’armée française de continuer ses recrutements. En 1954, le CEFEO compte environ 235.000 hommes dont 55.000 supplétifs et les armées nationales (Vietnam, Laos, Cambodge) de l’ordre de 300.000 hommes (dont 45.000 supplétifs). 1954, c’est aussi l’année de l’ultime bataille de la guerre d’Indochine : Diên Biên Phù. A l’issue, les Français qui ont déposé les armes – ils n’ont pas hissé de drapeau blanc ni se sont rendus – sont emmenés dans des camps. Ils sont 11.721 et il en reviendra moins de 3.000. Par contre, nul ne sait, en occident, ce qu’il est advenu des 3.300 prisonniers supplétifs. Les historiens et les anciens d’Indochine pensent qu’ils ont été globalement tous liquidés. Néanmoins, quelques-uns s’en sortent : ils rejoignent les maquis et continuent la guerre contre les vietnamiens. Mais le 21 juillet 1954, après les accords de Genève, les cadres français du GCMA abandonnent leurs hommes aux mains de bodoïs.

 

Le lieutenant Alexandre Le Merre a fait la guerre d’Indochine entre 1950 et 1952 avec des supplétifs. Il raconte la découverte de sa compagnie du 3ème bataillon thaï en 1950 : « Une compagnie de supplétifs avait un tableau d’effectifs de 120 bonshommes. L’armement était léger : 4 FM, 9 PM, 3 pistolets et le reste en fusils (…). Restait la troupe qui, à première vue, était un ramassis ou un troupeau de braves nha qués, désignés comme volontaires par leur chef de village. Mais, à l’usage, ils se révélèrent tous fidèles, gentiment disciplinés, et très fiers d’être des « partisans », terme sous lequel ils se désignaient ; par ailleurs, ils étaient tout contents d’échapper aux corvées et impôts du villageois moyen et à la tutelle des notables locaux, étaient sûrs de manger tous les jours à leur faim, et avaient la fierté de porter un fusil. Aucun sentiment politique, sinon la haine du Viet, c’est-à-dire de l’annamite, venu porter la guerre et ses désolations chez eux, alors qu’ils vivaient en paix depuis cinquante ans, sous l’égide d’une France très lointaine et plutôt mythique. Les Viets ne leur ont pas pardonné cet attachement à notre pays, et la littérature publiée à Hanoi est éloquente : fortement encadrés par les commissaires politiques, organisés en brigades de choc, « on leur a appris à mettre en valeur un pays qu’ils négligeaient ». Puis on les a peu à peu noyés sous des vagues d’émigrants amenés du Delta. Enfin, restait à les accabler moralement, en dressant contre eux les malheureuses minorités, comme les Méos ou les Xas, qu’en bons disciples des colonialistes ils opprimaient et même décervelaient en leur niant toute culture ».

 

 

Antoine Junqua.

Membre du Souvenir Français.

 

Sources :

 

  • Ville de Montrouge : www.ville-montrouge.fr
  • Patrice Gélinet, émission de France Inter 2000 ans d’Histoire : Indochine 1945-1954, histoire d’une guerre oubliée.
  • Général Bigeard, Ma vie pour la France, Ed. du Rocher, 2010.
  • Lieutenant-colonel Jean-Vincent Berte, Indochine : les supplétifs militaires et les maquis autochtones, Collège Interarmées de Défense.
  • Georges Fleury, La guerre en Indochine, Tempus, Perrin, 2003 et Nous, les combattants d’Indochine, Bourin Editeur, 2011.
  • Alexandre Le Merre, Lieutenant en pays Thai, Indo Editions, 2008.
  • Michel Bodin, Dictionnaire de la guerre d’Indochine, 1945-1954, Economica, 2004.
  • Gérard Brett, Les supplétifs en Indochine, L’Harmattan, 1996.
  • Site de l’association des Anciens combattants et des Amis de l’Indochine : www.anai-asso.org (dont article écrit par le colonel Maurice Rives).
  • Francis Agostini, les Unités Thaïes dans la bataille de Diên Biên Phù.

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Publié le 9 Avril 2011

"Au bataillon Zatopek" !

 

A Vaucresson, le comité du Souvenir Français, présidé par François Goure, en collaboration avec la municipalité, a répertorié l’intégralité des sépultures privées ayant un Mort pour la France et a mis au point une plaque à l’entrée du cimetière permettant de les repérer.

 

Le dernier nom figurant sur cette plaque est celui d’Albert Zareski, né à Paris le 23 février 1930 et mort en Indochine le 21 janvier 1950, à Pho Tarch dans le centre de l’Annam, non loin de Hué. Albert Zareski était un parachutiste du 6ème BCCP (bataillon colonial de commandos parachutistes).

 

Les parachutistes coloniaux.

 

Les bataillons de parachutistes coloniaux (BPC et BCCP) ont une histoire complexe et mouvementée. Le point de départ généralement admis est la rencontre entre le général de Gaulle et le capitaine Georges Bergé.

 

Georges Bergé nait en janvier 1909 dans le Gers, à Belmont. Formé à l’Ecole de l’Infanterie et des Chars de Saint-Maixent, il est par la suite détaché de l’armée de terre dans l’armée de l’air, au groupe d’infanterie de l’Air n°601. Mais des problèmes de santé l’obligent à renoncer à sauter en parachute et il revient à son arme d’origine en 1938. Blessé lors des premières batailles de la Campagne de France en mai 1940, il est évacué vers l’arrière puis dans sa Gascogne natale. Là, écoutant le discours du général de Gaulle, il s’embarque et rejoint les Forces Françaises Libres en juin 1940. Le capitaine Bergé propose au général de compléter l’armée en formation en créant une unité de parachutistes.

 

Ainsi nait la 1ère compagnie d’infanterie de l’air. L’une de ses premières missions parachutée – nommée « Savannah » – consiste à créer un embryon de la Résistance à Bayonne. Par la suite, la compagnie se couvre de gloire à l’occasion d’opérations au Levant (1941) ; en Crète, en Lybie et en Tunisie (1942) ; en Belgique (1944). Dans la nuit du 5 au 6 juin 1944, l’unité est envoyée en Bretagne. Grâce à l’appui des FFI (Forces Françaises de l’Intérieur), ce sont près de quatre-vingt-cinq-mille Allemands qui sont retenus dans la région. De fait, ils ne peuvent venir en aide à leurs camarades de Normandie. La compagnie aéroportée signe là une de ses victoires majeures. Quelques mois plus tard, la compagnie participe à la bataille des Ardennes, puis est parachutée sur la Hollande.

 

Devenue brigade de parachutistes SAS (sur le modèle des Special Air Service anglais), elle s’illustre lors de son premier séjour en Indochine. Mais la guerre allant crescendo dans cette colonie française, le grand commandement français décide de créer en 1947, à partir de la 25ème division aéroportée, un groupement colonial. Il prend le nom de Demi-brigade coloniale de commandos parachutistes. Son premier chef de corps est le colonel Massu.

 

Les BPC.

 

Pour faire face aux besoins en hommes, et aux relèves nécessaires, des bataillons de parachutistes coloniaux viennent compléter la demi-brigade : le 1er, le 2, le 3, le 5, le 6, le 7 et le 8.

 

L’histoire du 6ème commence par sa création à Quimper le 16 avril 1948. Il est alors composé d’une compagnie de commandement et trois groupes de commandos et regroupe environ six-cent-cinquante hommes. Le 6ème BCCP débarque à Saigon le 28 juillet 1949, pour être envoyé dans le centre de l’Annam, région située entre le Tonkin, au nord, et la Cochinchine, au sud. Les accrochages et les embuscades sont fréquents. Comme à toutes les unités d’élite, des missions difficiles sont demandées au 6ème BCCP : raids dans la jungle, ouvertures de routes, de voies de chemin de fer ; remontées de cours d’eau. Les résultats sont là, rapides, car le Vietminh n’est pas encore cette puissante armée qu’il va devenir dans quelques mois grâce à l’aide de la toute nouvelle Chine communiste.

 

A la fin de l’année 1949, le bataillon est envoyé au col des Nuages, dans la cordillère annamitique. Sitôt la nouvelle année fêtée, il progresse dans l’intérieur du pays dans le cadre de l’opération Albert, puis, quinze jours plus tard soutient son premier saut opérationnel. Le 20 janvier, les groupes de commandos 1 et 2 sautent sur Binh-Anh. C’est à cette occasion qu’Albert Zareski trouve la mort.

 

En octobre de la même année, le 6ème BCCP devient le 6ème GCCP : groupement colonial de commandos parachutistes. L’unité est citée à l’ordre de l’Armée : « Brillante formation de commandos parachutistes, qui, sous les ordres du chef de bataillon Vernières, a mené sans relâche, depuis août 1949, dans tous les secteurs du Centre Vietnam, un combat rude et obstiné ». Puis, le 1er mars 1951, l’unité devient 6ème BPC. Avec une première durée d’existence assez courte puisque le bataillon est dissous au moment de son rembarquement pour la métropole en août 1951.

 

Mais c’est pour mieux renaître en juillet 1952, sous les ordres d’un tout jeune chef de bataillon qui va rapidement se faire connaître du grand public : Marcel Bigeard. « Nous passons deux mois exténuants à marcher dans les rizières, l’eau jusqu’à la taille, à vérifier chacun de nos pas pour ne pas tomber dans un piège viet, à fouiller les villages en craignant toujours les tireurs embusqués. Nous opérons des actions coups de poing dès que nous repérons une concentration ennemie. Mon bataillon se rode. Les plus jeunes s’habituent au feu, mes vieux briscards retrouvent leurs sensations. Je suis fier de mon unité » (Marcel Bigeard, dans ses mémoires posthumes Ma vie pour la France, Ed. du Rocher). Et le bataillon s’illustre partout où il passe : par exemple à Tu Lê en octobre 1952, où le 6ème saute sur les arrières des divisions vietminh 308 et 312, remplit sa mission et au prix d’une marche de huit jours à travers la jungle parvient à échapper à l’étau qui se referme sur lui. Cette performance des paras fait dire à la presse, et des militaires bien souvent jaloux, que le 6ème est le « bataillon Zatopek », du nom de ce coureur de fond tchèque, multi-recordman du monde. A Langson, en juillet 1953, l’unité reçoit sa quatrième citation à l’ordre de l’Armée.

 

En novembre 1953, le 6ème est l’une des premières unités à sauter sur Diên Biên Phù, dans le but de prendre aux bo-doïs cette ancienne base japonaise. Il récidive le 16 mars 1954 pour tenter de sauver la situation sur ce même terrain où la bataille ultime de la guerre d’Indochine fait rage. Il y gagne une nouvelle citation. Malheureusement, comme toutes les forces françaises et supplétives présentes, le 6ème BPC est anéanti par la capitulation du 7 mai 1954. Les combats cessent, mais les Français refusent de lever le drapeau blanc. Humiliation de défiler, tête baissée, devant des dizaines de milliers de bo-doïs et de prendre la direction de camp de prisonniers. Marcel Bigard (Ma vie pour la France) : « La vraie douleur, la seule chose que je ne pardonne pas aux Viets, ce sont les huit-mille morts pendant ces quatre mois de captivité. Cruauté inutile, inhumanité. Giap était un grand général, mais sa doctrine, le marxisme, était inhumaine. L’ancien capitaine vietminh m’a dit : « Nous n’avons tué aucun prisonnier ». C’est vrai, ils les ont laissé crever, alors qu’il aurait été si facile de sauver tout le monde. Une banane par jour, et on ramenait les gars vivants. Je ne pourrai jamais l’oublier ».

 

Plus tard, au Maroc, à Marrakech, le 1er août 1955, le reliquat du bataillon devient le 6ème RPC : régiment de parachutistes coloniaux avant de prendre l’appellation de 6ème RPIMA (régiment parachutiste d’infanterie de marine) en 1958 et d’être définitivement dissous en 1998 dans le cadre de la restructuration de l’Armée française.

 

 

 

 

Sources :

 

http://paradu6.free.fr/menu.html

www.cheminsdemémoire.gouv.fr

www.wikipedia.org/fr

www.larousse.fr

www.memoiredeshommes.sga.defense.gouv.fr

Erwan Bergot, Bataillon Bigeard, Presses de la Cité.

Paul Bonnecarrère, Par le sang versé, Fayard.

Lucien Bodard, l’Illusion, l’Aventure, Gallimard.

Michel Bodin, Dictionnaire de la guerre d’Indochine, Economica.

Pierre Montagnon, La guerre d’Indochine, Pygmalion.

Jules Roy, la bataille de Dien Bien Phu, Julliard.

Général Yves Gras, Histoire de la guerre d’Indochine, Plon.

Général Marcel Bigeard, Ma guerre d’Indochine, Hachette.

Général Marcel Bigeard, Ma vie pour la France, Ed. du Rocher.

Georges Fleury, La guerre en Indochine, Perrin.

 

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Publié le 19 Février 2011

Le carré militaire des soldats français de la Seconde Guerre mondiale, d’Indochine et des combats d’Afrique du Nord du cimetière de Clichy-Nord présente un monument très émouvant avec un bras en bronze sortant de terre et écrasé par un rocher : allégorie de l’Homme anéanti par la folie meurtrière des grands de ce monde…

 

Sont placées là près de quatre-vingt-dix tombes individuelles de jeunes gens morts pour notre pays. On peut par exemple citer le maréchal des logis chef André Varengo, mort le 16 mai 1940 ; le caporal Ali Damis, mort le 10 juin 1958 ; le FFI (Forces Françaises de l’Intérieur) Joseph Clisci mort le 7 juillet 1943 ; le caporal-chef Jean Martin, mort le 9 septembre 1956 ; le soldat Jean Montels, mort le 16 mai 1954 ; le lieutenant Jean Gohard, mort le 6 janvier 1941 ; le quartier-maître Henri Delcamp, mort le 5 juin 1940…

 

Le « roi Jean ».

 

De la guerre d’Indochine peu d’événements restent dans la mémoire collective : les négociations de la fin de la Seconde Guerre mondiale, le général Leclerc discutant avec Ho-Chi-Minh, Bigeard et ses paras, la catastrophe finale de Diên-Biên-Phù. L’Indochine, c’était loin, cela ne concernait que les soldats dits « de métier » et c’était le colonialisme. Le parti communiste français savait y faire en matière de propagande. L’Indochine, c’était la « perle de l’orient », mélange d’aventures, de peurs et de fantasmes.

 

Ces dernières années, la France, du moins certains responsables politiques, a passé du temps à ne rappeler que les aspects négatifs de la présence française dans ses anciennes colonies en insistant sur les défaites humanitaires et militaires. La vérité historique est comme d’habitude beaucoup plus complexe et il convient de rappeler les éléments dans leur contexte, à la lumière d’une situation internationale toute autre que celle que nous connaissons aujourd’hui. Oui, la France a fait des belles réalisations en Indochine. Oui, elle a aussi connu des succès militaires.

 

Et dans ce carré militaire de Clichy-Nord, se trouve la sépulture de Jean-Louis Victor Chappe, caporal-chef dans un régiment de spahis marocains. Il meurt le 2 avril 1951, des suites de ses blessures, en Indochine, à l’hôpital Lanessan d’Hanoi. Avril 1951. Voilà cinq mois que le « roi Jean », selon l’expression de l’écrivain Lucien Bodard, a débarqué en Indochine. Au cours de cette année, il va accumuler les victoires contre le Vietminh.

 

 

Jean de Lattre de tassigny - 1889-1952

 

 

 

 

Jean de Lattre de Tassigny, maréchal de France.

 

 

« L’année de Lattre ».

 

Schématiquement, les périodes peuvent être ainsi résumées : jusqu’en 1949, la tactique du Vietminh – du fait de forces limitées – se condense en une série de coups de main et une guérilla « des champs ». Si les Français tiennent les villes, ce n’est pas toujours le cas dans les campagnes.

 

1949 marque un tournant, avec l’avènement de la Chine communiste de Mao, qui arme et finance puissamment ses cousins idéologiques du Vietnam. La guérilla devient une guerre faite de batailles avec des régiments de bo-doïs, eux-mêmes rassemblés dans des divisions. La victoire majeure du Vietminh est la prise de Cao-Bang et de la Route coloniale 4, en septembre 1950. Les Français y laissent plusieurs milliers d’hommes.

 

Le gouvernement français décide d’intensifier la guerre et fait nommer son meilleur général : Jean de Lattre de Tassigny. « Je ne sais qu’une chose, c’est que maintenant vous allez être commandés ! » proclame-t-il en arrivant à Hanoi, au mois de décembre 1950.

 

Le général Giap, commandant en chef de l’armée vietminh, décide de frapper fort en attaquant en plusieurs endroits la zone du delta du Fleuve Rouge, autour de Hanoi. Face à cette approche, de Lattre fait élever des centaines de blockhaus et de points d’appui qui sont autant de postes d’observation. L’avantage de la stratégie du général français consiste en une mobilisation totale du CEFEO (Corps Expéditionnaire Français en Extrême-Orient) dans le but de « casser du Viet ». Il s’agit de redonner le moral aux troupes, déjà lasses des atermoiements politiques. Et de Lattre sait surtout qu’il n’a pas les moyens de placer des forces suffisantes partout où il en faudrait. Il sait aussi que la population de la colonie française est loin d’être totalement acquise à la cause communiste. Il doit en profiter avant qu’il ne soit trop tard.

 

Attaques sur le delta du Fleuve Rouge.

 

Donc, depuis le début de l’année 1951, le général de Lattre de Tassigny marque des points. Toutes les attaques des forces communistes sont repoussées. La reconquête des terrains perdus arrive. Elle commence par la victoire de Vinh Yen où les troupes de Giap laissent sur le terrain près de mille-trois-cent tués, plus de trois-mille blessés. Sa division 308 – la plus aguerrie, la mieux formée – subit là des pertes très sévères. Pour la première fois dans l’Histoire, les bombes au napalm sont employées massivement.

 

Mao Khé est le deuxième épisode. Il se déroule courant mars-avril 1951. Les bo-doïs sont encore défaits. Le delta reste aux mains des Français.

 

La « bataille du Day », du 28 mai au 7 juin 1951, frappe les soldats français au plus profond d’eux-mêmes. Le Vietminh tente encore une fois de faire la différence dans le Delta. L’un des points stratégiques non loin du fleuve Day, est Ninh Binh. Le poste est tenu par un escadron du 1er chasseur, commandé par un certain Bernard de Lattre, fils unique du général en chef. Les combats font rage. Alors qu’il subit des pluies incessantes d’obus, le poste tient plusieurs jours, permettant la victoire du CEFEO. Mais c’est au prix de la mort du jeune lieutenant. On retrouve son corps, criblé d’éclats d’obus. « Jeune officier, tombé héroïquement en plein combat, donnant l’exemple des plus belles vertus militaires à l’aube d’une carrière exceptionnellement brillante, ouverte en France dans la Résistance dès l’âge de 15 ans ». En recouvrant le cercueil de son fils du drapeau tricolore, le général de Lattre ajoute : « En dépit de la promesse faite à sa mère, je n’ai pas su le protéger ».

 

En juillet 1951, à l’occasion d’un discours à Saigon, le général s’adresse aux soldats vietnamiens incorporés dans le CEFEO, avec pour idée de créer une armée vietnamienne digne de ce nom : « Si vous êtes communistes rejoignez le Vietminh : il y a là des individus qui se battent bien pour une mauvaise cause. Mais si vous êtes des patriotes, combattez pour votre patrie car cette guerre est la vôtre ».

 

Bien sûr, Giap ne l’entend pas ainsi. Le quatrième volet des batailles de l’année 1951 se déroule à Nghia Lo.

 

La bataille de Nghia Lo.

 

Pierre Dufour, dans son ouvrage Indochine (Ed. Lavauzelle) décrit la situation : « Nghia Lo est le poste clé du système défensif français en Haute Région. Il commande l’accès aux pays thaï, au Laos et aux contrées bordant le Moyen-Mékong. Situé entre le Fleuve Rouge et la Rivière Noire, dans une cuvette de dix kilomètres sur quatre, à environ deux cent cinquante mètres d’altitude, Nghia Lo est un bourg entouré de hautes montagnes atteignant parfois 1.500 mètres. L’endroit présente une topographie faite de massifs granitiques couverts d’épaisses forêts, séparés par des vallées encaissées. Les voies de communication sont limitées : la route fédérale 13, des pistes de montagne praticables seulement avec des guides et un terrain d’aviation qui permet de ravitailler la vallée perdue. La population se compose essentiellement de Thaïs et de quelques hameaux muongs ou annamites ; la montagne est le domaine des Mans et des Meos réputés hostiles au Vietminh ».

 

La garnison française de Nghia Lo est formée par les mille hommes du 1er bataillon thaï, dirigé par le commandant Girardin.

 

Le 28 septembre 1951, la région du poste Sai Luong est attaquée. Ses défenseurs se replient sur la vallée. Deux jours plus tard, les TD 141 et 209 sont signalés. Ils convergent vers la cuvette de Nghia Lo. A l’est, le TD 165 approche également. Les TD sont des Trung Doï ; ils sont composés de quatre bataillons qui peuvent contenir chacun mille hommes. Les TD appartiennent à la division de montagne 312, commandée par le colonel Le Trong Tan.

 

En l’absence du général de Lattre, occupé à demander de l’aide aux Etats-Unis après un passage en métropole, le commandement français est sous l’autorité du général Salan, qui s’y connaît en matière de troupes coloniales ! Il décide de soulager les défenseurs de la cuvette de Nghia Lo en larguant, sur les arrières de l’ennemi, le 8ème BPC (bataillon parachutiste colonial) du capitaine Gauthier et ses cinq cent soixante-treize hommes. C’est l’opération Rémy.

 

La 312 réagit en jetant toutes ses forces dans la bataille. A Nghia Lo, le commandant Girardin est tué, mais ses hommes tiennent bon. Le 4 octobre, le 2ème BEP est à son tour largué (opération Thérèse). Avec le 8ème BCP, il forme le GAP (Groupement aéroporté) nord-ouest sous les ordres du colonel de Rocquigny. Le 2ème BEP est alors composé d’une compagnie de commandement de base, sous les ordres du lieutenant Longeret, du 2ème CIPLE (compagnies indochinoise de la Légion étrangère – capitaine Hélie Denoix de Saint Marc), de la 3ème compagnie (lieutenant Lemaire) et de la 4ème compagnie (lieutenant Louis-Calixte).

 

Le 5 octobre, Rocquigny donne l’ordre au 2ème BEP de se rendre à Bac Co, à six kilomètres du point de chute du bataillon. Les hommes mettent plus de neuf heures à atteindre leur objectif. Le lendemain, le bataillon accroche les bo-doïs à plusieurs endroits. Les combats sont terribles. Face à un ennemi que rien n’arrête, les légionnaires de Lemaire et les paras de Saint Marc usent de toutes leurs armes : baïonnettes au canon, ils repoussent les Vietnamiens dans les attaques incessantes de l’après-midi et de la nuit. Le 8ème n’est pas en meilleure posture : le capitaine Gauthier est grièvement blessé et les pertes sont importantes.

 

Le 6 octobre encore, le 10ème BPCP (bataillon parachutiste de chasseurs à pied), dirigé par le commandant Weil est lui-aussi largué en renfort. Finalement, la division 312 se retire, laissant sur « le carreau » entre mille-cinq-cents et quatre-mille morts chez les bo-doïs, selon les sources.

 

Hélie de Saint Marc : « Les troupes de Giap repassèrent à l’attaque. Elles ne voulaient pas laisser sur leurs arrières un adversaire qui risquait de les gêner dans leur offensive. Durant d’interminables heures, enterrés, nous avons subi les assauts des bo-doïs qui avançaient au coude à coude, en rangs serrés. Giap n’économisait jamais les vies humaines de son camp. Il profitait du nombre. En 1946, Hô Chi Minh avait prévenu le ministre français des colonies, Marius Moutet : « Cette affaire peut se régler en trois mois ou en trente ans. Si vous nous acculez à la guerre, vous me tuerez dix hommes quand je vous en tuerai un. A ce prix, c’est encore moi qui gagne… ». Ce jour-là, le Vietminh voulait anéantir le 2ème BEP à n’importe quel prix. Le syndrome de Cao Bang hantait les esprits de part et d’autre. Nos hommes tombaient, morts ou blessés. Les cadavres vietminhs s’amoncelaient. Nous eûmes le dessus. Les bo-doïs s’éloignèrent ».

 

Le « patron » est mort.

 

L’année 1951 se termine donc sur une série de victoires, bien souvent inconnues, des soldats du Corps Expéditionnaire Français en Extrême-Orient. L’hydre communiste, à défaut d’être vaincue, semble arrêtée. Mais 1952, marque une nouvelle rupture dans la guerre d’Indochine. Le 11 janvier, le général Raoul Salan devient commandant en chef des forces françaises en Extrême-Orient en lieu et place du général de Lattre, qui vient de mourir d’un cancer.

 

Le jour de ses funérailles, dans son village natal de Mouilleron-en-Pareds le 15 janvier 1952, le général Jean de Lattre de Tassigny est élevé à la dignité de maréchal de France. A des milliers de kilomètres de là, des rizières du sud aux collines du Haut-Tonkin, une très grande émotion envahit les soldats français et les supplétifs vietnamiens : le « patron » vient de les laisser à leur sort.

 

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Publié le 2 Janvier 2011

 

 

Dien Bien Phu ECPAD

 

Parachutistes à Diên Biên Phù – Copyright ECPAD.

 

 

Au 7ème RTA.

 

Pierre Coupard nait en 1928. Il intègre le 7ème RTA (régiment de tirailleurs algériens), unité de l’Armée d’Afrique. Ce terme, valable de 1830 à 1962, désignait les régiments installés pour la plupart en Afrique du Nord ; leur origine remontant bien souvent à la conquête de l’Algérie.

 

Le 7ème RTA est une unité prestigieuse, arborant la Légion d’honneur sur son drapeau. Présent à la bataille de la Marne en 1914, en Artois en 1915, à Verdun l’année suivante, ou encore à Villers-Bretonneux en 1918, le régiment est actif pendant la campagne de France en 1940 et fait partie des troupes du général Juin en 1944 à Monte-Cassino. Il libère Marseille en août de la même année. Plus tard, comme bon nombre d’unités coloniales, il est envoyé en Indochine. En 1954, Pierre Coupard, alors sous-lieutenant d’active, est sous les ordres du chef de bataillon Roland de Mecquenem à la 5ème compagnie du 7ème RTA.

 

L’opération Castor.

 

En novembre 1953, l’Opération Castor est décidée. Il s’agit de réoccuper les bâtiments d’une ancienne garnison japonaise dans le village reculé de Diên Biên Phù, à l’ouest du Tonkin, proche de la frontière du Laos. Le but étant d’attirer en cet endroit un maximum de forces du Vietminh et de les battre. Il s’agit également de fermer la frontière avec le Laos, où le prince Souvana Phouma a fait allégeance à la France. L’objectif est donc de prendre la cuvette de ce village, longue de seize kilomètres, et d’en faire un point d’appui. Les collines entourant la zone deviennent Anne-Marie, Béatrice, Claudine, Dominique, Eliane, Françoise, Huguette et Isabelle.

 

Cette tactique a réussi à plusieurs reprises au cours du conflit. Mission est donnée aux commandants Bigeard (6ème BCP) et Bréchignac (2/1er RCP) de sauter et prendre le village. Le général Bigeard : « Les hommes de Bréchignac et les miens, nous sautons. Ce n’est pas facile, il y a du vent. Nous voilà mélangés aux Viets. Ça tire de partout. Mais finalement on s’en sort. Tout le monde se regroupe et nous prenons le village de Diên Biên Phù. De notre côté, nous avons eu environ vingt paras tués, contre plus d’une centaine de Viets ».

 

En globalité l’Etat-major français est persuadé de la bonne position des troupes françaises. Le Vietminh ne pourra pas attaquer le Laos et va venir s’empaler sur nos défenses. Si certains font remarquer que la position se trouve entourée de collines d’environ sept-cent mètres de hauteur, ce qui permet des tirs tendus d’artillerie, l’évocation est vite contredite par le colonel Piroth, responsable de l’artillerie. Il s’est engagé : « jamais les bodoïs ne pourront monter des canons à dos d’hommes et les placer sur les collines ». Le responsable du dispositif, le colonel Christian de Castries est également de cet avis. « C’était une vue de l’esprit. On ne connaissait pas l’embrigadement des soldats du Vietminh. Et tenir une vallée n’empêche personne de passer » répondait le général Bigeard, quelques mois avant sa disparition. A partir de la fin du mois de novembre 1953, des avions en provenance d’Hanoi récupèrent les parachutistes et acheminent des régiments d’infanterie et de l’artillerie ; ainsi, le 29 décembre, le 5/7ème RTA et le 3/10ème RAC (régiment d’artillerie colonial) sont aérotransportés.

 

Le chef militaire du Vietminh, le général Giap, est d’accord avec les Français sur un point : il faut que la bataille finale s’engage. Pour la France, s’il s’agit d’annihiler une fois pour toutes les forces communistes ; pour les communistes vietnamiens, il convient de battre la puissance coloniale pour placer le pays aux conférences de Berlin (janvier 1954) et de Genève (mai 1954) dans les meilleures conditions.

 

L’attaque.

 

L’attaque est déclenchée le 13 mars 1954 : en un éclair, une pluie d’obus s’abat sur le camp retranché de Diên Biên Phù. Stupeur au sein de l’Etat-major. Ne supportant pas un échec aussi flagrant, le colonel Piroth dégoupille une grenade et se suicide. Le moral des troupes françaises – alors que sont placées là toutes les unités d’élite – s’effondre. En quelques heures, les troupes qui tiennent Béatrice sont anéanties. Deux jours plus tard, c’est au tour de Gabrielle de succomber. A chaque fois, les troupes françaises et supplétives (formées de tribus anti-vietnamiennes et de vietnamiens anti-communistes) contre-attaquent. Mais à chaque fois également, les bodoïs reviennent, toujours plus nombreux. Toujours plus fanatiques. Et gare à ceux qui refusent d’aller au combat : Giap ordonne qu’ils soient passés par les armes.

 

Le Vietminh a regroupé près de soixante-quinze-mille hommes autour du champ de bataille, grâce à vingt-mille vélos, des camions prêtés par la Chine et des armes et de la logistique soviétiques. Les bodoïs creusent des centaines de kilomètres de galeries, de tunnels. Ils démontent les pièces d’artillerie, les installent sur des mulets et les enfouissent dans des galeries placées à flanc de colline. Ainsi, le canon peut être sorti, tirer et rentrer dans sa cachette (« les gueules du crapaud »).

 

En 1991, au micro de France Inter, dans Indochine 1946-1954 : histoire d’une guerre oubliée, une émission de Patrice Gélinet, le colonel vietnamien Le Kim explique l’approche de Diên Biên Phù : « Nous voyons que le sol est très fertile. Très facile à creuser. Et les Vietnamiens sont un peuple de terrassiers. Alors, nos hommes s’équipent de pioches et de pelles. Ils creusent. Partout. Il s’agit d’acheminer les munitions et l’artillerie au plus près du camp afin de détruire la piste d’aviation et la forteresse ».

 

De plus, le temps est à la mousson : le terrain se transforme en un vaste champ de boue où les manœuvres de l’artillerie s’avèrent périlleuses. Du fait du brouillard, les largages de bombes aériennes le sont tout aussi : les obus, le napalm sont lancés presque au hasard. Rarement les défenses vietnamiennes sont inquiétées.

 

Le 16 mars, Bigeard et ses paras sautent à nouveau sur le camp et prennent appui sur Eliane, une des collines principales. Pendant quinze jours encore, le ravitaillement aérien est possible. Le 28 mars, un Dakota se pose. A son bord se trouve Geneviève de Galard, convoyeuse de blessés. L’avion est touché au moment de l’atterrissage. Il ne peut repartir. Geneviève de Galard : « Je rejoins l’infirmerie. Elle est remplie de blessés. Nous faisons comme nous pouvons pour maintenir les conditions d’hygiène, en tapissant les murs de la salle d’opération de draps blancs. Mais nous sommes vite dépassés. Partout se trouvent des blessés. Dans certaines salles, par manque de place et de moyens, nous creusons des lits à même le sol et nous enveloppons les hommes dans des parachutes. Cela donne un air lugubre de catacombes à notre hôpital ».

 

Les offensives vietnamiennes des 13 et 31 mars sont repoussées. Le général Giap a perdu plus de quinze-mille hommes. Mais il ne peut plus reculer : l’ouverture de la conférence de Genève est sa planche de salut. Il décide de jouer son va-tout et engage vingt-cinq-mille hommes supplémentaires dans la bataille. Les Français ne croient plus en la victoire. Partout ils sont débordés. Ils arrêtent un assaut et tuent des centaines d’hommes. En vain. Les munitions viennent à manquer. Cela n’empêche pas des actions héroïques, comme celle du capitaine Jean Pouget, qui saute avec ses hommes du 1er BPC sur Diên Biên Phù fin avril 1954, alors que l’issue fatale est connue. Les collines tombent une à une, au prix de combats incessants, durant de jour comme de nuit. Les hommes sont épuisés. Certains foncent sur l’ennemi en hurlant les paroles de la Marseillaise. Comme à Verdun, les médecins constatent des décès par choc psychologique. Des blessés quittent l’hôpital et se joignent aux combattants. Pour l’honneur…

 

L’une des dernières collines, Eliane, tombe le 6 mai. Bigeard : « Nous n’avons plus de munitions. C’est la fin. Je mets mon béret. J’ajuste ma veste. J’attends ». Le Groupement Opérationnel du Nord Ouest (GONO) refuse de hisser le drapeau blanc mais cesse le feu.

 

Diên Biên Phù représente pour le Vietminh une victoire sans précédent, mais au prix de plus de vingt-cinq-mille morts et, environ, douze-mille-cinq-cent blessés. Il n’empêche : le retentissement international est immense. Bien souvent, en France, on prend conscience de la guerre d’Indochine à ce moment-là. Appuyés par les Chinois et les Soviétiques, les Vietnamiens peuvent arriver la tête haute à Genève. Du côté des troupes françaises et supplétives, sur près de quinze-mille hommes présents, on dénombre deux-mille-deux-cent-quatre-vingt-treize morts et cinq-mille-cinq-cent-quatre-vingt-quinze blessés.

 

Les prisonniers sont aussitôt regroupés. Les sous-officiers et les officiers sont envoyés dans le Camp n°1 ; les soldats sont éparpillés dans d’autres camps. Il faut marcher pendant des centaines de kilomètres. Les blessés sont laissés à l’abandon dans des villages amis. C’est au Camp n°1 que meurt le 18 juin 1954 le sous-lieutenant Pierre Coupard. Ses restes sont placés dans le carré militaire de Levallois-Perret.

 

 

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