temoignages-portraits - 1914-1918

Publié le 11 Novembre 2015

Les chars d'assaut de 14-18 : 4/4 - Le char Renault.

Genèse.

Comme vu précédemment, le colonel Estienne, en visite sur le front dans le secteur anglais en 1915, assiste à une démonstration d’un tracteur américain Holt 75 CV. Il en parle à l’industriel Louis Renault, mais ce dernier n’étant pas intéressé, l’officier se tourne alors vers la société Schneider. Plus tard, en mai 1916, Monsieur Charles Edmond Serre, directeur technique des usines Renault, est présent lors d’un essai d’un Baby Holt 45 CV dans le bois de Chaville. L’essai est réalisé par l’équipe du sous-lieutenant Fouché.

Avant de créer son propre char, Louis Renault essaye à Vincennes le char du service technique automobile de l’armée et n’est vraiment pas convaincu par ce prototype de char lourd, peu maniable et à la garde au sol insuffisante. Son choix va aller vers un char léger : le Renault FT.

Le symbole de la victoire de 1918.

Ce char, prototype de tous les chars modernes dont la formule n’a quasiment pas varié (compartiment de combat avec tourelle portant l’armement principal à l’avant, moteur à l’arrière) est devenu le symbole de la victoire de 1918. Les différents modèles se différencient uniquement par la tourelle qui peut être ronde en acier coulé ou octogonale en acier riveté.

Par mesure de discrétion, le char Renault est surtout essayé dans le parc de Chalais Meudon et très peu dans les allées des bois de Meudon et Chaville. Le parc de Chalais-Meudon étant alors un des établissements du service technique automobile de l’armée à Meudon.

Le prototype du Renault FT est mis au point au mois d’octobre 1916. Face aux réticences de la part de certaines autorités techniques, le général Estienne s’adresse directement au maréchal Joffre, lui demandant d’autoriser la construction de 1.000 chars de 4 tonnes, armés d’une mitrailleuse – ou pour certains d’un petit canon de 37 mm – placée dans la tourelle, d’une hauteur limitée, protégés contre les armes individuelles, et en mesure d’atteindre une vitesse de 12 km/h.

Une des qualités de l’engin est dans son aptitude à descendre dans les creux du terrain et à en sortir, au lieu de tenter de les enjamber. Dès le 22 février 1917, une première commande de 150 chars mitrailleurs est passée, suivie bientôt par une demande du général Pétain concernant 3.350 autres exemplaires. Les essais officiels du char baptisé FT par Renault ont lieu le 9 avril 1917, avec pour résultat immédiat de porter à 1.000 le nombre d’exemplaires commandés, en sus des premiers 150. Au cours de la seconde quinzaine de juillet 1917, on essaye la tourelle portant la pièce de 37 mm dont on a décidé d’armer 650 chars d’assaut. Il faut confier la production à plusieurs sociétés, et au total 7.820 chars FT sont commandés dont 3.940 à la firme Renault.

Au moment de l’armistice, 3.177 exemplaires seulement ont été livrés (dont quelques centaines ont été détruits au combat) mais la production se poursuit, si bien qu’en 1921 il en existe 3.728 (2.100 armés de mitrailleuse, 1.246 de canon de 37 mm, 39 de canon de 75 mm, 188 radio, dépourvus d’armement et 155 autres classés « école »). Le prix unitaire de l’époque étant de 56.000 francs.

La technique.

La conception du char léger prévoit une coque portante blindée, constituée de plaques boulonnées sur des profilés. Les patins de la chenille, d’une longueur de 340 mm, garantissent une bonne prise sur tous les terrains. L’intérieur de la caisse est divisé en deux parties distinctes : compartiment de combat et compartiment moteur. Dans le premier se trouve le pilote assis sur un siège à dossier réglable, et derrière, dans la tourelle, le tireur servant la mitrailleuse ou le canon. On accède à ce compartiment par deux trappes qui constituent le toit et la place avant. A l’origine, il n’y a pas d’autres ouvertures, mais le prototype est doté d’une écoutille à l’arrière de la tourelle, écoutille qui sera par la suite transformée en porte à deux battants. La visibilité du pilote est assurée par trois fentes de visée. Moteur, engrenages, radiateur et réservoir d’essence ne sont accessibles que de l’extérieur. On peut les vérifier en soulevant les trappes sur le toit du compartiment moteur. Le propulseur est un 4 cylindres en ligne équipé d’un carburateur Zénith alimenté en essence même si le char est fortement incliné grâce à une pompe à membrane.

L’allumage est à magnéto et la mise en marche manuelle (au moyen d’une manivelle) se fait aussi bien de l’extérieur que de l’intérieur du char. Le blindage des parties vulnérables a 16 mm d’épaisseur. Pour le franchissement des tranchées, le Renault FT est pourvu d’une queue amovible sur laquelle il peut s’appuyer.

Caractéristiques techniques :

  • Constructeur : Renault (1.850), Berliet (800), SOMUA (600), Delauney-Belleville (280).
  • Période de production ; 1917 – 1920.
  • Type : char léger.
  • Equipage : deux hommes.
  • Dimensions : longueur (4,95 m), largeur (1,74m), hauteur (2,14 m).
  • Poids en ordre de combat : 6.700 kg.
  • Blindage maxi : 22 mm.
  • Equipement radio : néant.
  • Armement : une mitrailleuse Hotchkiss de 8mm ou un canon de 37 mm.
  • Rotation : 360 degrés.
  • Carburant : essence avec un réservoir de 100 litres ; consommation de 30 litres au 100 km et autonomie de 35 km.
  • Vitesse sur route : 7,5 km/h.
  • Largeur des chenilles : 0,34 cm et capacité de descente / montée de pentes de 10%
  • Obstacle vertical de 0,60 m ; passage à gué de 0,70 m ; franchissement de 1,35 m.

Engagements.

Le char Renault FT est engagé pour la première fois le 31 mai 1918 à partir de Saint-Pierre-Aigle pendant la seconde bataille de la Marne. Puis il est employé en attaques de plus en plus nombreuses et de plus en plus efficaces, en compagnie des chars Schneider et du char Saint-Chamond. Jusqu’à l’armistice du 11 novembre 1918, il va équiper 21 bataillons. Le char Renault est le char de combat le mieux conçu de toute la guerre, à la fois efficace, économique et adapté à la production industrielle de masse. Adopté par l’armée américaine, il est fabriqué sous licence à 950 exemplaires aux Etats-Unis à partir d’octobre 1918, sous le nom de 6 Ton Tank.

Après la guerre, il est exporté dans de nombreux pays : Finlande, Estonie, Lituanie, Pologne, Roumanie, Yougoslavie, Tchécoslovaquie, Suisse, Espagne, Belgique, Pays-Bas, Brésil, Chine, Japon et Iran. Les chars FT sont désormais utilisés par la plupart des pays possédant une force blindée, en tant que char principal. Ainsi, ils prendront part à de nombreux conflits tels que la guerre civile russe, la guerre polono-soviétique, la guerre civile chinoise, la guerre du Rif, la guerre civile espagnole. L’Italie produira un char presque identique : le Fiat 3000. Les chars FT seront aussi utilisés au début de la Seconde Guerre mondiale, entre autres par la France et la Pologne, bien qu’ils soient devenus complètement obsolètes. Au 1er septembre 1939, il en existera encore 2.850 dans l’armée française et la Wehrmacht en récupérera 1.704 à l’armistice de 1940. L’armée d’occupation l’utilisera encore pour réprimer le soulèvement de Paris en août 1944.

Sources :

  • Ce texte a été écrit dans sa version originale par Monsieur Jean-Pierre Fouché. Il a été repris pour partie.
  • Ce texte a été l’un des supports d’une exposition présentée dans plusieurs villes en partenariat avec le Souvenir Français.
  • Henri Ortholan, La guerre des chars : 1916-1918, Bernard Giovanangelis Editeur 2007.
  • Arlette Estienne-Mondet, Le général J.B. Estienne – père des chars : des chenilles et des ailes, L’Harmattan, 2010.
  • Alain Gougaud, L’aube de la gloire, les automitrailleuses et les chars français pendant la Grande guerre, Ocebur, 1987.
  • LCL Malmassari, Les Chars de la Grande guerre, 14-18 Editions, 2009.
  • Sites Internet : Chars français sur le net, hébergé chez OVH ; sites Internet du ministère de la Défense et du Service Historique de la Défense.
  • Encyclopédies Wikipédia, Larousse.

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Publié le 3 Mai 2015

Vaucresson et Martelange unis depuis le 7 août 1914.

Hommage au brigadier Georges Martel et au cavalier de 1ère classe Henri Pecchini, de Vaucresson, premiers morts de la Grande guerre en territoire belge.

 

Depuis le 11 novembre 2014 une plaque distingue le tombeau de la famille Martel au cimetière de Vaucresson, dans les Hauts-de-Seine. L'écriteau mentionne que le monument  en pierre grise renferme les cercueils de deux combattants de la Première Guerre Mondiale : le brigadier Georges Martel et le cavalier de première Classe Henri Pecchini.

 

Ces deux soldats français sont les premiers à avoir perdu la vie en Belgique le 7 Août 1914. Si l'Histoire a bien souvent retenu l'identité du caporal Jules André Peugeot pour personnifier la première victime du million et demi de Français emportés lors de ce conflit meurtrier, d'autres s'arrêtent sur les noms de Martel et Pecchini car le caporal Peugeot est décédé le 2 août or l'Allemagne a déclaré officiellement la guerre à la France le 3 août. D'autres historiens recensent de leur côté une première victime militaire française le 3 août en Meurthe-et-Moselle. Mais, au fait, posons-nous cette question : que venaient faire ces deux dragons le 7 Août 1914 à Martelange ?

 

En 1870, la France ayant été vite vaincue, on entreprit dès 1874 la construction de forts. Les principales constructions se portèrent sur l'est et le nord-est, car les neutralités de la Belgique et du Luxembourg avaient été respectées en 1870.

 

Suite à l’assassinat de l’archiduc d’Autriche à Sarajevo, les Allemands et les Autrichiens regardèrent surtout vers l'est car la Russie mobilisait pour protéger la Serbie. Le 1er Août, l'Allemagne déclara la guerre à la Russie, mais liée par une alliance militaire avec la Russie la France mobilisa aussitôt le 1er août.

 

Comprenant qu'elle devait alors se battre sur deux fronts, l'Allemagne voulut agir vite. Premier objectif : battre la France rapidement, pour se reporter ensuite sur la Russie. Les Allemands suivirent le plan Schlieffen qui consistait à passer par la Belgique et le Luxembourg et effectuer un mouvement tournant afin d'encercler les forces françaises cantonnées surtout à l'est. Dès le 2 août, les allemands violèrent la neutralité du Luxembourg et le 3 août déclarèrent la guerre à la France. Le 2 août, le régiment du 9e dragons d'Epernay  quittait sa caserne pour "monter" en Belgique.

 

Le 4 août 1914, les Allemands étaient à Rombach-Martelange (Luxembourg) et des éclaireurs passèrent la frontière avec la Belgique. Le lendemain, les premières troupes Françaises arrivaient à Etalle qu'elles allaient occuper jusqu'au 14 août. Le 5 août à 17h00, le capitaine Yvart, adjoint du colonel Claret, commandant du 9e régiment de dragons effectua une reconnaissance automobile vers Florenville, Neufchâteau, Libramont, Bertrix, Bouillon avec retour le 6 août à 5h00 du matin.

 

Le 6 août 1914, à 5 h 30 le 3e escadron partit vers Neufchâteau pour reconnaître les routes vers Martelange, Bastogne. Une automobile, réquisitionnée pour deux officiers s’en alla reconnaître la route nationale 4. Ils rapportèrent que des patrouilles de cavalerie allemande surveillaient la frontière du Luxembourg. Le même jour, il y eut des escarmouches entre Uhlans et hussards.

 

Le Vendredi 7 août à 2h00 du matin  le 3e escadron de Fontenay, précédé par l'automobile réquisitionnée la veille, partit vers Martelange sans rencontrer d'Allemands. Vers 7h30 environ 200 Dragons français passèrent à Radelange. Le drapeau flottait sur l'église et la population fit une ovation à ces cavaliers en pantalon rouge et casque à crinière.

 

A 9 h 45 ce même escadron poussa une reconnaissance  jusqu'à Wolwelange. Des contacts eurent lieu avec des patrouilles allemandes. Celles-ci furent repoussées mais les Français constatèrent que les lisières des forêts étaient occupées par les Uhlans. Sur ordre du capitaine de Fontenay, l'escadron se scinda en deux groupes. Le second, un peloton sous les ordres des Lieutenants de Lassardière et Bertrand fut envoyé vers la route de Bastogne. Le brigadier Georges Martel et le cavalier Henri Pecchini constituaient l'avant-garde de l'escouade. De la ferme familiale le jeune Pierre Kauten, âgé de 8 ans vit alors passer les deux éclaireurs.

 

Entre temps, un petit nombre de cavaliers allemands  traversèrent la route nationale, là où elle fait une grande courbe. Les Uhlans mirent pieds à terre et se postèrent en embuscade dans un petit bois de sapins appelé : "Hinter des Hart". Alors que Martel et Pecchini s’approchaient, sans voir les ennemis, ils furent abattus par une salve tirée à bout portant. L'une des montures fut tuée sur place, l'autre s'échappa et, terrorisée, fut arrêtée, tant bien que mal par le père de Pierre Kauten.

 

Aussitôt, les Uhlans retraversèrent la route et disparurent en direction du Grand-Duché. Les Allemands s'étant retirés, l'escadron de Fontenay pu se diriger vers les lieux. Le brigadier Georges Martel avait été tué sur le coup à 11h00 et le cavalier Henri Pecchini, grièvement blessé, décéda peu après à 12h00. On les avait retrouvés couchés ou adossés aux banquettes du chemin. Les deux Français furent ramenés à Martelange dans la voiture du docteur Malget, chez les religieuses Maristes françaises établies route de Bastogne. Les corps furent ensevelis pieusement au cimetière de Martelange. M. et Mme Spoiden prirent soin de leur tombe jusqu'au moment du transfert des corps en France.

 

Plus tard, Armand Martel, le père de Georges entreprit les démarches nécessaires pour rapatrier le corps de Georges, son fils unique. Comme Pecchini n'avait plus de proches pour réclamer sa dépouille, Armand Martel dans un grand geste de solidarité fit ramener les deux corps à ses frais. Le 3 mai 1921, l'exhumation eut lieu à Martelange en présence de la famille Martel et de nombreuses personnalités. Les deux héros reçurent la médaille Militaire et la Croix de Guerre. Le lendemain, un service religieux eut lieu puis des discours furent prononcés par le Bourgmestre et plusieurs personnalités. Enfin, les corps furent escortés  jusqu'aux limites de la commune où toutes les maisons avaient été pavoisées.

 

Le dimanche  8 Mai 1921, après une magnifique cérémonie funèbre dans l'église de Vaucresson trop petite pour recevoir la foule, les deux frères d'armes furent inhumés. Pour l’Eternité, ils reposent côte à côte dans le caveau de la famille Martel dans le cimetière de Vaucresson (Hauts de Seine).

 

Le 31 Août 1924 à Martelange, un monument érigé à l'endroit où ils avaient été tués. Aujourd’hui encore, on peut y lire l’épitaphe suivante:

 

1914-1918

A L'HONNEUR DE LA CAVALERIE FRANCAISE

EN SOUVENIR

de

MARTEL Georges, brigadier

PECCHINI Henri   Cavalier de Première classe

du 9e régiment de dragons

Les deux premiers soldats Français

tombés sur le sol Belge  le 7 août 1914

sur le territoire de la commune de Martelange

 

Dans le cadre du centenaire de 1914, Le comité du Souvenir Français de Vaucresson a inauguré le 11 novembre 2014 une plaque qui rappelle ces évènements en reprenant l'épitaphe du monument de Martelange. L’inauguration s’est déroulée en présence de nombreuses personnalités et des descendants de la famille Martel.

 

 

 

 

 

 

Alain Goussard – Président du comité de Vaucresson

 

Grâce aux recherches approfondies du Cercle d'Histoire de Martelange

et aux archives de la famille Martel-Lafosse.

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Publié le 27 Avril 2014

 

Tranchee de Calonne

 

Isabelle Moity-Legrand a eu une remarquable idée : placer dans un ouvrage destiné à sa famille et ses amis, les récits et lettres de trois de ses aïeux, trois « morts pour la France ». Il s’agit de Julien Sandrin (se reporter à l’article intitulé « La victoire de Coulmiers »), oncle de son grand-père, mort en 1871, de Joseph Legrand, son grand-père, mort lors de la Première Guerre mondiale et de son père, Raoul Legrand, mort en déportation à Buchenwald.

 

Cet ouvrage a été publié par les Editions Lacour, installées à Nîmes, en décembre 2010.

 

 

Les Eparges.

 

« Joseph Legrand nait le 15 février 1889 à Noyon, dans l’Oise, où réside sa famille. Après une scolarité picarde et un apprentissage effectué dans une imprimerie, Joseph devient typographe à Paris. Il épouse en 1913 Cécile Thiercelin, dont la famille est installée à Malakoff. Un fils, Raoul, nait de cette union le 15 mai 1914.

 

Au déclenchement de la guerre, Joseph est incorporé au 54ème régiment d’infanterie qui tient caserne à Compiègne. L’unité fait partie de la 12ème division d’infanterie et de la 23ème brigade. Elle participe à la prise de Mulhouse (perdue deux jours plus tard) puis retraite face à la poussée allemande. Du 5 au 12 septembre, Joseph contribue à la bataille de la Marne, puis à la « course à la mer ».

 

En 1915, le 54 est envoyé dans la Meuse, à la Tranchée de Calonne, qui doit son nom à Alexandre de Calonne, ministre de Louis XVI, qui fit cette route forestière pour desservir directement son château. Elle forme une ligne de vint-cinq kilomètres située à égale distance des villages de Mouilly, des Eparges et de Saint-Rémy-la-Calonne. Alain Fournier, l’auteur du Grand Meaulnes, y a trouvé la mort le 22 septembre 1914.

 

En l’absence de son mari, Cécile s’occupe seule de son fils. En février 1915, le petit Raoul a neuf mois et se tient debout. Elle se fait photographier avec lui et envoie la photo à l’absent. Elle a le même air triste et résigné que toutes ces très jeunes femmes devenues, à cause de la guerre, chefs de famille malgré elles. En retour, elle en reçoit une de Joseph, dans la tranchée. Il a tracé une croix au crayon au-dessus de sa tête pour qu’on le reconnaisse sous son passe-montagne. Au verso de la photo, il a noté : « A mon petit gars, ce souvenir de la campagne 1914-15. Son papa qui l’aime très fort. Joseph ».

 

L’attaque sur les Eparges débute le 17 février par des sapes que font sauter les hommes du génie. Les premières positions allemandes sont facilement conquises par les 23ème et 24ème divisions. Mais la riposte ne se fait pas attendre. Dès le lendemain, les nouvelles positions françaises sont pilonnées par des milliers d’obus. Après près de trois heures d’un matraquage inouï de violence, ayant perdu une grande partie des officiers, les soldats français se retirent sur leurs positions initiales.

 

Un autre régiment se trouve tout à côté du 54. Il s’agit du 106ème RI, qui fait partie de la même division. Le 106 est resté célèbre, outre ses exploits, par le récit du grand écrivain Maurice Genevoix, futur secrétaire perpétuel de l’Académie française, et qui a raconté sa guerre dans Ceux de 14.

 

Maurice Genevoix : « Et toujours les obus pleuvaient. Les canons-révolvers de Combres démolissaient les parapets que nous refaisions, inlassables, avec les mêmes sacs à terre. Par crises, les gros arrivaient. Il en tombait cent, deux cents, qui ne faisaient point d’autre mal qu’ensevelir quelques hommes, vite dégagés. Mais tout d’un coup, il y en avait un qui trouvait la tranchée, et qui éclatait, en plein dedans : alors c’étaient les mêmes cris que naguère, les mêmes hommes qui couraient, ruisselants de sang frais et rouge ; et, tout autour de l’entonnoir brûlé, empli encore de fumée puante, les mêmes cadavres déchiquetés… Les autres restaient là, les jambes prises dans ce ruisseau lourd, profond, glacé, les jambes engourdies et mortes. »

 

Le 24 avril, une énième attaque allemande surprend le 54ème RI par sa rapidité et son intensité. Maurice Genevoix écrit : « Dans une des guitounes délabrées monte une voix : « Oui, les pièces sont perdues… Nous avons été surpris… par l’infanterie allemande, oui… Il a fallu se battre au mousqueton. Le capitaine a une balle dans la tête… Mes hommes ? Non, mon général, je suis seul… Si nous avons eu le temps de faire sauter les pièces ? Deux seulement : des grenades dans les tubes… ».

 

Le lendemain, alors qu’il s’apprête à sortir du boyau à la tête de sa compagnie, le lieutenant Genevoix reçoit deux balles au bras gauche et une troisième vient lui entailler le torse : « Il faut me lever, me traîner ailleurs… Est-ce Sansois qui parle ? Est-ce qu’on me porte ? Je n’ai pas perdu connaissance ; mon souffle fait un bruit étrange, un rauquement rapide et doux ; les cimes des arbres tournoient dans un ciel vertigineux, mêlé de rose et de vert tendres ». Puis le 26 avril, à quelques mètres de là, le soldat Joseph Legrand est tué à l’ennemi. Il avait 26 ans.

 

Maurice Genevoix : « Notre guerre… Vous et moi, quelques hommes, une centaine que j’ai connus. En est-il donc pour dire : « La guerre est ceci et cela » ? Ils disent qu’ils comprennent et qu’ils savent ; ils expliquent la guerre et la jaugent à la mesure de leurs débiles cerveaux.

 

On vous a tué, et c’est le plus grand des crimes. Vous avez donné votre vie, et vous êtes les plus malheureux. Je ne sais que cela, les gestes que nous avons faits, notre souffrance et notre gaîté, les mots que nous disions, les visages que nous avions parmi les autres visages, et votre mort.

 

Vous n’êtes guère plus d’une centaine, et votre foule m’apparaît effrayante, trop lourde, trop serrée pour moi seul. Combien de vos gestes passés aurai-je perdus, chaque demain, et de vos paroles vivantes, et de tout ce qui était vous ? Il ne me reste plus que moi, et l’image de vous que vous m’avez donnée.

 

 

Presque rien : trois sourires sur une toute petite photo, un vivant entre deux morts, la main posée sur leur épaule. Ils clignent des yeux, tous les trois, à cause du soleil printanier. Mais du soleil, sur la petite photo grise, que reste-t-il ? »

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Publié le 29 Septembre 2013

 

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La bataille de la Marne.

Septembre 1914. Les armées françaises et allemandes sont en train d’en découdre dans ce qui restera pour l’Histoire la Bataille de la Marne. Le général allemand von Klück vient de faire une erreur magistrale : alors qu’il peut, en quelques heures, atteindre Paris et prendre la capitale – ce qui aurait un effet cataclysmique sur les troupes françaises – il effectue un mouvement vers l’est pensant encercler l’ensemble des armées françaises. Mais, tout à l’exécution de sa manœuvre, il ne fait pas attention aux Ière et IIème armées (général Dubail et général Curières de Castelnau) qui sont restées stationnées en Lorraine et qui deviennent le pivot de la contre-offensive française.

Concentrée le long de la Marne, la VIeme armée commandée par le général Maunoury, et créée par Joffre pour l’occasion, engage les Allemands le 5 septembre 1914, et soutient les combats jusqu’au 9, grâce, entre autres, à l’envoi d’urgence de dix-mille hommes de la garnison de Paris (commandée par le général Gallieni), dont une partie sera transportée par les célèbres taxis parisiens que l’on appellera « Les Taxis de la Marne ».

Au centre du dispositif français, Joffre nomme le général Foch à la tête d’une nouvelle IXème armée, chargée d’éviter toute brèche dans la région des marais de Saint-Gond (ouest du département de la Marne).

Du 6 au 8 septembre, les Alliés ne réussissent pas à remporter une victoire décisive. Le 7, le Corps expéditionnaire britannique force le passage du grand Morin, rivière du nord de la Seine-et-Marne, puis le lendemain, franchit le petit Morin et arrive aux bords de la Marne. Au même moment, la cavalerie française de Franchet d’Esperey traverse aussi le petit Morin, alors que Foch doit reculer sur ses positions dans les marais.

Le 9 septembre, Joffre décide d’une nouvelle contre-attaque au nord de Meaux sur l’Ourcq. Il effectue une trouée de cinquante kilomètres dans les lignes ennemies, ce qui permet à la Veme armée et au Corps expéditionnaire britannique d’attaquer les armées Allemandes exposées sur leur flanc en pleine manœuvre, les stoppant et les obligeant au repli sur la ligne Noyon-Verdun le long de l’Aisne.

Le 13 septembre, les Allemands établissent des positions défensives solidement implantées qui figeront le front. Certains diront « Ce fut une bataille gagnée mais une victoire perdue » car elle laisse les vainqueurs maîtres du terrain, mais elle ne peut infliger au vaincu ce sentiment d’infériorité sans espoir qui est la marque d’une défaite définitive. Cependant, la Marne représente la première victoire stratégique de la guerre, car, par leur succès, les Alliés rendent inéluctable pour l’Allemagne une guerre longue et couteuse sur deux fronts.

 

« Ma campagne ».

Maurice Joron est né en 1883. Dessinateur et peintre reconnu, il participe régulièrement aux Salons et gagne sa vie en collaborant à des journaux. Peu à peu, il se spécialise dans les portraits. Après la guerre, il sera l’un des piliers de périodiques comme Le Crapouillot.

Mobilisé en 1914, il est intègre le 46ème RI dont les casernements sont à Paris et à Fontainebleau. Unité de la 10ème division d’infanterie et du 5èmecorps d’armée, le régiment participe à la fin du mois d’août 1914 à la retraite des armées (après avoir attaqué les Allemands et pénétré en territoire ennemi, les Français sont violemment repoussés ; c’est la phase précédant la bataille de la Marne).

 

A posteriori de la bataille, Maurice Joron écrit des lettres à une femme, qu’il appelle « ma mère » (il s’agit de Madame Tavernier, qui habite Paris) et qui racontent son engagement du 6 septembre 1914, au cours duquel il est grièvement blessé à une cheville (1). S’ensuivra près d’une année d’hôpital.

 

« Le 6 septembre 1914. Une journée de combat, la dernière pour moi, de la bataille de l’Ourcq. Au soir de laquelle, je fus blessé d’une balle de shrapnel à la cheville droite.

Après avoir, la veille, pris contact avec les Allemands à Yverny, les avoir chassés de Monthyon et fait reculer d’environ 5 kilomètres, cette seconde journée de cette bataille s’est passée à la 55ème division, dans la plaine de Barcy… Ce matin-là, à l’aube de la victoire, je repassais forcément les phases du combat en constatant les effets : trous d’obus, maisons effondrées, brûlées, murs crénelés troués et abattus, meules incendiées, la ruine, le château de Monthyon saccagé, un vieux paysan nous montrant au passage sa blessure à la tête que lui avait fait la crosse d’un mauser pour n’avoir pas donné son meilleur vin…

A partir de la petite gare, la compagnie prit la formation de marche sous le feu de l’artillerie. Nous primes la direction de la ferme Saint-Gobert et nous fûmes bientôt sur le plateau de Barcy sous une voûte de mitraille hurlante. Nous entrons dans la mitraille, les officiers nous exhortent pour surmonter la terrible impression que nous cause la grêle des balles ; nous avons un mort, notre camarade est tombé sur le nez, sa tête découverte laisse voir le sang bouillonnant sur le crâne, deux sont blessés au bras…

Nous sommes dans un vacarme épouvantable, ayant à gauche Barcy et à droite un peu derrière nous Marcilly, couverts et disparaissant dans l’éclatement des énormes marmites allemandes qui brûlent. Le régiment progresse par vagues successives ; les bonds se font par sections, elles se couvrent les unes les autres dans leur mouvement. Elles ne tirent pas. Les Allemands sont terrés, invisibles…

Je vois le colonel, debout dans cet enfer. Il est blessé mortellement d’une balle dans la poitrine. Il retire son dolman et ayant agrafé sa croix sur sa chemise toute rouge, il lance ses soldats contre l’ennemi dans un geste émouvant et héroïque…

Parvenus à la tranchée allemande, nous en dégageons les occupants avec entrain et fureur. Pour reprendre en main leurs hommes, se regrouper et lancer un deuxième assaut, les officiers font sonner le rassemblement. La deuxième vague s’ébranle à la baïonnette. C’est à ce moment que les 77 nous arrivent drus et éclatent tout près. Le destin a voulu qu’une balle reçue dans la cheville droite m’oblige à cesser le dur mais joyeux combat et à rentrer dans la vie civile après plus d’un an d’hôpital. »

 

Plus tard, Maurice Joron reprendra ses activités de correspondant de presse et illustrera sa « campagne » par plusieurs ouvrages dessinés. Nous vous proposons de feuilleter quelques-unes de ces pages dans l’album intitulé « 2013-09-09, Maurice Joron ».

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(1)  La correspondance et les dessins nous ont été communiquées par la fille de Maurice Joron, Marie-Louise Joron, adhérente du Souvenir Français de Vaucresson.

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Publié le 11 Juillet 2013

Vaucresson Gare

 

Le déclenchement de la guerre.

 

J’avais six ans en 1914. Les enfants de mon âge, comme moi-même, nous commençâmes à entendre parler de la guerre par des adultes dès le printemps ; ce mot, pour nous, n’avait pas de sens bien précis, on ne nous donnait que peu d’explications, mais avec une telle prudence, que nous pressentions qu’il s’agissait de quelque chose de grave comme une sorte de danger inconnu pour nos parents et nous-mêmes.

 

La guerre fut déclarée le 2 août 1914, et nous nous rendîmes compte de suite qu’un bouleversement important venait de se produire. Nos pères, nos frères aînés, nos voisins, étaient presque tous des militaires de réserve ; ceux qui avaient un grade d’officier ou de sous-officier détenaient leurs uniformes à domicile. Ils s’empressèrent de s’en revêtir. Tous les hommes, de 20 à 48 ans, nous apparurent sous un jour nouveau, inconnu de nous : ils avaient remplacé leurs vêtements civils et familiers par des tenues de couleurs différentes suivant l’arme dans laquelle ils étaient mobilisés, ornées d’insignes et de numéros différents suivant les régiments qu’ils devaient rejoindre. Ils se rendaient mutuellement visite et échangeaient des propos et des commentaires inhabituels pour nous auxquels nous ne comprenions rien. Certains partaient de chez eux très rapidement, les autres quelques jours plus tard, suivant les dates de leurs ordres de mobilisation.

 

Leurs mères, leurs épouses, leurs fiancées ou leurs sœurs étaient effondrées, beaucoup pleuraient, inquiètes pour leurs militaires, mais aussi par la perspective de rester seules et souvent sans moyen d’assurer leurs existences en l’absence des ressources du travail des hommes, car à cette époque très peu de femmes exerçaient un emploi à l’extérieur de leurs foyers. C’étaient les pères, les maris, voire les frères aînés qui, par leur travail procuraient les ressources nécessaires à la vie des foyers. Malgré notre jeune âge, nous percevions ces inquiétudes, bien sûr, sans pouvoir n’en tirer aucune conclusion.

 

Vint le jour du départ de mon père. Nous l’accompagnâmes, ma mère et moi, jusqu’à la gare de Vaucresson, vers la fin de l’après-midi. Quelques autres hommes partaient aussi le jour même, par le même train. Après tous les gestes d’adieu, prolongés jusqu’à la disparition du dernier wagon, nous regagnâmes notre domicile à pied. Nous marchions en silence et je m’aperçus que ma mère pleurait. Ce fût peut-être la première fois que je la vis pleurer et cela m’impressionna tellement que je me mis moi-même à pleurer comme elle.

 

Nous rentrâmes à la maison à l’heure du dîner. Nous nous mîmes à table. La chaise de mon père était vide et nous mangeâmes à peine tant nos cœurs étaient serrés. Ce fût, ce soir-là, que débuta la vie à deux de ma mère avec moi. Elle devait se poursuivre pendant plus de quatre ans.

 

L’année 1914.

 

Notre nouvelle existence commença à s’organiser pendant les jours qui suivirent. Nous parlions beaucoup de mon père et nous guettions, chaque matin, le passage du facteur dans l’attente fébrile de l’arrivée de la première lettre.

 

Bientôt les événements se précipitèrent, les troupes allemandes étaient victorieuses : elles pénétraient dans notre pays et s’approchaient de Paris. De nombreux habitants, qui étaient principalement des hommes de plus de 50 ans, des femmes et des enfants, partaient précipitamment se réfugier en province dans la famille ou chez des amis. La bataille de la Marne eut lieu en septembre. Nos mères nous en parlaient : nous les enfants, nous ne savions pas trop où cela se passait, mais nous savions que c’était près de chez nous car la nuit, nous entendions dans le lointain le grondement des canons.

 

Les nouvelles arrivaient lentement. L’on n’était informé que par la lecture des journaux du lendemain matin et nous les jeunes enfants qui ne savions pas encore lire, nous n’apprenions que ce que nous en disaient nos mères. Dès la victoire de la Marne acquise, les Allemands se replièrent, ce qui provoqua un grand soulagement et une sorte d’allégresse s’empara des adultes, que nous partagions bien entendu.

 

En ce début de guerre, il n’existait aucune censure, ni restriction de circulation. Mon père avait écrit, juste avant les combats, en nous donnant son lieu de stationnement qui était la position sur laquelle il avait, par la suite, participé à la bataille.

 

Il était en Seine-et-Marne, tout près de chez nous. Ma mère décida que nous irions le voir et dès le lendemain matin, nous primes un train à Paris qui nous transporta rapidement auprès de lui. Cet événement nous permit d’arriver sur les lieux des combats tout de suite après la bataille. Il s’agissait de prés et de champs, récemment fauchés, sur lesquels étaient disséminés les corps des soldats tués, Français et Allemands. Des militaires les enterraient, les plus vite possible, sur place, auprès de l’endroit où ils étaient tombés et signalaient les tombes en y plantant une croix de bois, portant quelques indications. Ces champs étaient survolés par des nuées de corbeaux qui venaient prélever leur nourriture sur les corps non encore enterrés et, détail affreux, ils commençaient toujours par manger les yeux, de telle sorte que ces cadavres avaient tous les orbites vides. C’était la première fois que je voyais des morts et je suis, par la suite, resté longtemps persuadé dans mon esprit d’enfant que la mort se caractérisait par la disparition des yeux au moment du décès.

 

Dans les mois qui suivirent, les soldats creusèrent des tranchées dans lesquelles ils pouvaient poursuivre les combats, avec une meilleure protection et le front se stabilisa.

 

L’année 1915.

 

Une nouvelle vie commença à s’organiser à l’arrière : les femmes prirent la direction de leurs foyers et élevèrent seules leurs enfants, comme des orphelins privés de leurs pères, qui étaient aux armées.

 

Les écoles ouvrirent de nouveau leurs portes. Ma mère me fit inscrire à l’école communale primaire de Vaucresson qui occupait à l’époque la seule partie haute de l’école du Coteau actuelle. Elle était divisée en deux parties égales : au nord (côté plateau Théry) se trouvait l’école des filles et au sud, celle des garçons. La partie basse actuelle de cette école était la place du marché. C’était mon premier contact avec une école. A l’époque, il n’existait pas de classes de maternelles et l’on prenait les enfants directement à l’école primaire vers l’âge de six ans. Chacun des deux moitiés de l’école comprenait deux classes, la petite classe au rez-de-chaussée et la grande au premier étage. Chaque classe était à trois niveaux : on passait ainsi trois années dans chacune d’elles. Les instituteurs étant mobilisés aux armées jusqu’à l’âge de 48 ans, seuls ceux qui étaient plus âgés continuaient leur métier. Aussi, le corps enseignant primaire était principalement composé d’institutrices et comme leur nombre était encore insuffisant, on avait créé des classes à double effectif, comprenant des filles et des garçons. C’est ainsi que ma première année scolaire se déroula dans une classe mixte. Les années suivantes, les choses rentrèrent dans l’ordre : un jeune instituteur gravement blessé au cours des premiers combats, et de ce fait réformé, ayant été affecté à Vaucresson, on récréa une classe de garçons séparée de celle des filles.

 

Les années suivantes.

 

Les mois et les années passant, on s’installa dans la guerre. Pour nous les enfants, elle finissait par devenir une situation normale. Nous jouions à la guerre, chaque quartier de la commune avait son « armée » et le soir, après la sortie des classes, il nous arrivait de nous affronter, quelque fois avec violence, à ce point qu’il y eut parfois des blessés par des coups de bâton ou par des jets de pierres qui étaient notre artillerie. A Vaucresson, la propriété de la Croix Blanche, toujours existante, située au carrefour du Fer Rouge, avait été transformée, dès 1914, en hôpital auxiliaire, tenu par le Comité des Dames Françaises de Garches et de Vaucresson. Il recevait des blessés, souvent mutilés, en voie de consolidation qui venaient y passer leur convalescence. Il fonctionna jusqu’en février 1918.

 

On commença à rencontrer dans les rues de Paris et dans les nôtres, des mutilés, souvent amputés d’un bras ou d’une jambe, marchant en s’aidant d’une canne ou des béquilles et certains autres portant d’affreuses cicatrices au visage qui se qualifièrent, eux-mêmes, de « Gueules Cassées ». Ils devenaient de plus en plus nombreux au fur et à mesure du déroulement des mois de guerre.

 

Dans les écoles, les enfants dont le père ou un frère aîné avait été tué, portaient un morceau de ruban tricolore en haut du bras gauche ou sur leur tablier noir, qui était l’uniforme des écoliers, qui écrivaient avec des plumes trempées dans l’encre noire qui tachait les vêtements.

 

Souvent le matin, en arrivant à l’école, nous apprenions le décès du père de l’un de nos camarades tué au front ou mort de ses blessures, un autre jour c’était un parent blessé ou fait prisonnier. L’inquiétude de nos mères était fréquente, en particulier lorsque les nouvelles de nos pères tardaient à arriver.

 

Paris était bombardée par le tir du canon allemand à longue portée, appelé « La Grosse Bertha », qui envoyait sur la capitale un obus à peu près toutes les vingt minutes. Il y avait aussi des raids aériens, effectués au début de la guerre par de gros dirigeables appelés « Zeppelin ». ils avaient lieu la nuit, les phares de la défense les recherchaient et les éclairaient lorsqu’ils en trouvaient ; on tirait alors vers eux, en général sans les atteindre en raison du peu d’efficacité des armes employées. Ils lançaient quelques bombes assez rudimentaires qui ne provoquaient généralement pas de gros dégâts. Par la suite, des avions nommés « Taubes » les remplacèrent, les bombes qu’ils lâchaient étaient un peu plus dangereuses.

 

Au niveau de la population, on assistait au début des grandes évolutions : les épouses qui n’avaient pour vivre que de modestes allocations de « femmes de mobilisés » étaient contraintes de chercher des emplois qu’elles trouvaient assez facilement en remplacement des hommes sous les drapeaux, certaines mêmes étaient embauchées dans les usines où l’on « tournait des obus ».

 

A partir de 1916, les denrées alimentaires commencèrent à se raréfier, on commença à distribuer des cartes d’alimentation portant des tickets détachables et à voir des files d’attente, qui devenaient de plus en plus longues, devant les boutiques des commerçants.

 

L’hiver 1917 fut extrêmement rigoureux et difficile à supporter, le charbon se faisant rare, car les mines du nord de la France étaient occupées par les Allemands ou situées dans les zones de combats.

 

Pendant toutes ces années les seules vraies joies que nous éprouvions étaient les visites de nos pères lorsqu’ils pouvaient obtenir une permission de quelques jours, ce qui se produisait une fois ou deux par an, mais elles étaient trop courtes et le jour du départ arrivait bientôt, ramenant la tristesse, l’angoisse et les larmes au foyer.

 

L’armistice du 11 novembre 1918.

 

Depuis quelques jours, nous entendions parler d’armistice, nous imaginions mal ce que ce pouvait être. Grandis pendant la guerre, nous y étions habitués et nous ne savions pas ce que deviendrait la vie au foyer après le retour de nos pères, du moins pour ceux d’entre-nous qui ne l’avaient pas perdu. Enfin, vint le 11 novembre 1918. C’était un jour de classe, nous nous rendîmes à l’école le matin, comme d’habitude. Quatre années s’étaient écoulées, j’avais alors dix ans et j’étais monté dans la grande classe du premier étage dans laquelle l’enseignement était donné par Monsieur Octave Sassier, le directeur de l’école.

 

Nous travaillâmes comme les autres jours. A onze heures exactement, nous entendîmes le premier des cent un coups de canon annonçant l’armistice. Le directeur arrêta la dictée en cours et nous dit :

 

-       Mes enfants, l’armistice est signé. La guerre est finie. Ceux d’entre vous qui ont la chance de n’avoir pas perdu leur père, vont avoir la joie de le voir revenir. L’Alsace et la Lorraine vont redevenir françaises. Vive la France !

 

Après un moment de silence seulement troublé par le bruit du tir des canons qui se poursuivit par le tintement de la cloche de l’église qui battait à toute volée, il ajouta :

 

-       La classe est terminée. Rangez vos affaires et mettez vous en rangs pour partir retrouver vos mères.

 

Nous quittâmes l’école sous le coup d’une grande émotion. Dans les rues tous se félicitaient, beaucoup exprimaient une grande joie, vite atténuée par les larmes de ceux et celles qui avaient perdu un être cher et par l’inquiétude de ceux qui étaient sans nouvelles d’un des leurs depuis longtemps et qui craignaient le pire ; aussi, la gaité n’était pas générale, ni bruyamment exprimée.

 

Le soir, des militaires au repos à Vaucresson organisèrent, sur la place de la gare, un feu d’artifice improvisé au moyen d’engins et de fusées provenant des approvisionnements de l’armée.

 

Les années qui suivirent.

 

En 1919, on commença à voir revenir dans leurs foyers les premiers militaires démobilisés, en général ceux des classes les plus anciennes. Une nouvelle existence commençait pour eux, ils tentaient de retrouver leur emploi d’avant-guerre ou à défaut un autre.

 

Le 28 avril 1919 à 22h20, arriva en gare de Vaucresson, sévèrement gardée par des gendarmes, le premier convoi de plénipotentiaires allemands pour négocier les conditions du traité de paix ; le lendemain soir arriva le deuxième convoi. Ils furent transportés de suite à l’Hôtel des Réservoirs, proche du château de Versailles, par des voitures automobiles et des autobus parisiens requis à cet effet.

 

Ultérieurement, arrivèrent aussi en gare de Vaucresson, la délégation hongroise qui fut logée au Manoir Blésois, situé au rond-point du Centre (aujourd’hui place du général Leclerc) et la délégation turque qui fut logée à la Vaucressonnière, toute proche, actuellement caserne de la 2ème CRS.

 

Le traité de paix entre la France, ses alliés et l’Allemagne fut signé à Versailles dans la Galerie des Glaces du château le 28 juin 1919 ; les autres traités de paix étaient les suivants :

 

-       Traité de paix avec l’Autriche, le 10 septembre 1919 à Saint-Germain.

-       Traité de paix avec la Bulgarie le 27 septembre 1919 à Neuilly-sur-Seine.

-       Traité de paix avec la Hongrie le 4 juin 1920 à Versailles.

-       Traité de paix avec la Turquie le 10 août 1920 à Sèvres.

 

Le 14 juillet 1919 fut la première fête nationale célébrée depuis la fin de la guerre, quelques jours seulement après la signature du traité de paix avec l’Allemagne.

 

Une très importante revue militaire se déroula à Paris. Le défilé était ouvert par les maréchaux Joffre et Foch, à cheval. Elle débuta avenue de la Grande Armée, passa sous l’Arc de Triomphe de l’Etoile et se poursuivit avenue des Champs-Elysées. Elle comprenait des détachements de tous les pays alliés vainqueurs de la guerre et de toutes les armes de troupes françaises qui avaient contribué à la victoire ; le détachement français, qui était conduit par le maréchal Pétain, à cheval, était de loin le plus important.

 

A Vaucresson, cette fête nationale fur particulièrement importante. Elle débuta par un cortège qui partit du cimetière où l’on était venu chercher un jeune tilleul, qui, porté par quatre enfants des écoles, fut acheminé jusqu’à la place de la gare, où il fut solennellement planté au milieu de la pelouse qui se trouvait à l’est de la gare. Il fut nommé « Arbre de la Victoire » ; il est toujours à la même place mais il a beaucoup grandi depuis cette date. La fête se poursuivit toute la journée dans la joie retrouvée et se termina par un brillant feu d’artifices. Par la suite, la ville fit édifier au cimetière, le monument aux Morts qui s’y trouve toujours aujourd’hui. Il fut inauguré le 24 juillet 1921 et sur lequel sont gravés les noms des Vaucressonnais morts pour la France.

 

Ce récit, écrit en 1988, soixante-dix ans après ces événements, relate des souvenirs si extraordinaires qu’ils ne peuvent être oubliés par ceux qui en furent les témoins. Il est souhaitable qu’ils intéressent les écoliers de Vaucresson qui pourront se rappeler que les Vaucressonnais qui les vécurent, et beaucoup de ceux dont les noms sont gravés dans la pierre du Monument aux Morts, étaient d’anciens élèves de leur école communale de Vaucresson, ce dont ils peuvent tirer une légitime fierté.

 

 

 

 

Louis Facquet

Maire-adjoint à Vaucresson

 

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Publié le 2 Juin 2013

  Beneteau-1

André Beneteau est au premier rang. Il porte une écharpe.

 

Professeur aux Etats-Unis.

 

Né le 16 novembre 1890 à Thouars, dans le département des Deux-Sèvres, André Beneteau effectue son service militaire de 1910 à 1912. Il est comptable dans le Cher, à Saint-Amand-Montrond, quand l’ordre de mobilisation est donné. A son arrivée à Bourges, il est affecté au Service de Santé. Puis, à sa demande, il passe dans la « biffe » et est affecté au 132ème régiment d’Infanterie. Le 3 septembre 1914, il est commotionné par un éclat d’obus de 155, à Thiaucourt. L’année suivante, il est enseveli par un autre éclatement d’obus, à Tahure, en Argonne. En 1916, il passe canonnier au 37ème régiment d’Artillerie. Le 31 mars, il obtient une permission à caractère médical pour une angine. Ce qui lui sauvera certainement la vie : le déluge de bombes sur Verdun vient de commencer. En 1917, le 21 mars, devenu téléphoniste, il est intoxiqué par gaz, à la Butte du Mesnil. Il termine la guerre en passant par le 24ème puis à nouveau le 132ème RI, avec le grade de maréchal des logis.

 

Ordre de la 4ème Armée n°138 du 30 décembre 1916 : « Appelé dans le Service Auxiliaire, au début de la campagne, a demandé à passer dans le Service Armé pour servir plus utilement son pays. Deux fois volontaire pour le front, s’est toujours signalé par un très haut sentiment du Devoir. Le 3 octobre 1915, il a ramené dans les lignes françaises, sous un feu d’artillerie et de mitrailleuses extrêmement violent, un officier observateur grièvement blessé. Croix de guerre avec palme ».

 

Par la suite, André Beneteau reçoit également la Médaille militaire.

 

Aussitôt la guerre terminée, André Beneteau touche une bourse du Gouvernement français et part étudier aux Etats-Unis, à l’Université de Philadelphie, où il devient professeur puis acquiert le titre de docteur en philosophie et celui de Master of Arts. Il a notamment pour élève Margaret Mitchell, l’auteur d’Autant en emporte le vent. Il enseigne ensuite les langues romanes à la George Washington University et à la Catholic University de Washington DC, puis exerce la fonction de secrétaire de l’Attaché militaire de l’ambassade de France aux Etats-Unis. Chevalier des palmes académiques, André Beneteau se fait de nombreuses et solides amitiés dans le monde des arts et du spectacle, comme Maurice Chevalier, qui passe quelques jours chez lui, à chacun de ses déplacements outre-Atlantique.

 

En 1938, il est rappelé en France et exerce différents métiers. Après la Seconde Guerre mondiale, il vit plusieurs années à Montrouge. Puis il part enseigner dans le sud de la France, au sein d’établissements scolaires catholiques, en particulier à l’école Saint-Joseph et l’Immaculée Conception, situées à Lectoure dans le Gers. André Beneteau a écrit plusieurs ouvrages, dont une Etude sur l’inspiration et l’influence de Paul Verlaine (1927) et l’Escadrille Lafayette (1939), formée par des aviateurs américains qui combattirent pendant la Première Guerre mondiale. S’ajoutent de nombreuses histoires et nouvelles, publiées notamment par les journaux français Minerve, Candide, France Hebdo, La France, et le journal américain Liberty.

 

André Beneteau est mort à Lectoure, le 28 juillet 1962.

 

« Baïonnettes aux canons ! ».

 

Dans un ouvrage intitulé Confessions (Ed. Le Publieur), André Beneteau évoque, sous le couvert d’un récit romanesque, la sortie des tranchées de son régiment, baïonnettes aux canons, dans l’un de ces charges meurtrières sur la ligne de front en 1915 entre Bar-le-Duc et Verdun, à Saint-Mihiel.

 

«          - Je compte sur vous, hein, les gars ?

 

Le capitaine Magny, botté, sanglé, harnaché, se faufilait à travers les groupes, dans la tranchée où nous étions entassés, attendant le départ. Au milieu de l’enchevêtrement des longues et minces baïonnettes, tous les visages, avec la même expression hagarde et les mêmes yeux fiévreux, apparaissaient livides, sous les képis cabossés enfoncés jusqu’aux oreilles. Personne ne parlait. Chacun vivait farouchement, pour soi, ces dernières minutes. Au-dessus de nous, autour de nous, l’air tremblait, brassé, secoué par un bruit formidable. Des 75, en position derrière les crêtes dominant Flirey tiraient, déchaînés, à une cadence folle, que scandaient les détonations plus sourdes des 90, et les grondements des grosses pièces, les 155, cachés à la lisière des bois. Cela crépitait, craquait, tonnait, roulait en un fracas interrompu au milieu d’un ouragan. Des sifflements aigus, des ronflements saccadés, se croisaient, se multipliaient, si denses qu’ils paraissaient former une voûte.

 

J’étais au front depuis trois mois. Le régiment avait fait plusieurs séjours aux tranchées, été en soutien à Bernecourt, et au repos dans les bois de la Reine ou à Royaumeix. J’avais pris la garde, tiré à l’occasion, participé à une patrouille, vu des blessés et des morts. Mais c’était ma première attaque. Il s’agissait de couper le saillant de Saint-Mihiel.

 

J’avais pour voisin le caporal Augendre, cultivateur berrichon, et le soldat Luchet, comptable parisien, deux vétérans de Sarrebourg. Nous portions l’équipement d’assaut : cartouchières, musette avec un jour de vivres, bidon rempli de vin, toile de tente roulée en sautoir. Objectif : la deuxième ligne de tranchées allemandes, où l’on attendrait la seconde vague.

 

J’avais peur, et je n’étais pas le seul. Le maréchal Ney, connaisseur en bravoure, a décerné une épithète toute militaire aux gens qui prétendent ne jamais trembler. Je me raccrochais à ce que le capitaine Magny nous avait affirmé : la préparation d’artillerie serait telle que les tranchées ennemies auraient disparu, nivelées. L’affaire se passerait avec le minimum de dégâts.

 

Des pensées et des images se succédaient dans ma cervelle, par soubresauts, comme si le vacarme les pulvérisait. Par instants, j’avais la certitude de mourir, et j’étais plus angoissé par l’inquiétude de savoir comment que par l’idée de la mort elle-même. Dix secondes après, une voix intérieure me prophétisait que j’en réchapperais sans une égratignure. Puis les ressentiments lugubres me ressaisissaient. Je me représentais le désespoir de ma mère. Je revoyais mon existence : l’enfance heureuse à Chalon, l’étude Mousseron, l’étude Gobin, la bibliothèque du 95ème, mes longues journées de travail. Alors, une horreur et un dégoût atroces me prenaient pour les scènes de bataille et de carnage que j’avais décrites. Pauvre idiot ! Tu te passionnais pour la guerre ? Eh bien, tu y es maintenant ! C’est joli, hein ?… Je songeais à la tranquillité de ceux qui restaient « auxis », dans les bureaux. Dire que j’avais insisté pour être pris, et remercié le major en l’entendant prononcer : « Allons, bon pour le service armé » ! Mais enfin, il fallait rester fidèle à mon personnage, garder la pose. Impossible d’aller ailleurs, n’est-ce pas ? Alors, autant faire bonne contenance, et ne pas flancher, et subir mon destin sans passer pour un lâche !

 

Le lieutenant Fourcade vint se placer devant nous, et regarda sa montre. Des échelles courtes étaient dressées contre les parois pour faciliter l’escalade. Le bombardement continuait. Je me raidissais ; j’essayais de me prouver que les Allemands, démoralisés par cette avalanche de projectiles, ne résisteraient pas, ou très peu – que le capitaine Magny ne pouvait pas nous avoir trompés…

 

Justement, il revenait le capitaine Magny. Il échangea quelques mots avec le lieutenant. Encore une minute, deux peut-être… Alors, qu’on en finisse donc ! Cette attente était horrible. Je me rejetais vers la foi de mon enfance, bien oubliée ; je psalmodiais des Pater et des Ave. En cela aussi, je n’étais pas certainement le seul.

 

Attention !

 

La voix claironnante du capitaine avait retenti. Il tenait le bras levé et gardait ses yeux rivés à sa montre. D’un seul coup, l’effroyable pétarade s’arrêta net, laissant un silence qui vibrait encore. Seules, très loin, tonnaient les grosses pièces. Le capitaine, le premier de tous, grimpa l’échelle placée devant lui, et se dressa sur la parapet.

 

En avant ! Grenadiers en tête ! Première section, chicane de droite !

 

Des voix saccadées hurlaient des ordres. Une bousculade m’emporta. La compagnie montait, un hérissement de fusils et de baïonnettes dominant les képis ; je suivis le caporal Augendre et me hissai le long de l’échelle, poussé par l’homme qui me suivait. Je sentis sous ma main la toile gluante d’un sac à terre, et je me trouvai debout, en face de nos barbelés. Alors, je courus, les jambes flageolantes, emboîtant le pas au caporal, tandis que le sergent Monnier criait :

 

Allez, vite ! Pressez !

 

La chicane. Dix mètres de tours et de détours à travers les fils de fer. Puis, devant moi, un vaste espace vide, semé de trous d’obus et, tout là-bas, des piquets renversés, des remblais de terre…

 

A ma gauche, Luchet se ruait, le dos courbé, la tête rentrée entre les épaules, et je discernais ses mâchoires contractées sous ses joues hérissées de barbe. Je trébuchai sur le terrain bosselé, sautai par-dessus les entonnoirs, frais ou à demi-comblés. Tout le bataillon, qui formait la première vague, fonçait, en longues lignes de capotes bleu foncé barrées par les toiles tente jaunes.

 

Brusquement, une fulgurante décharge jaillit de l’horizon. Une bordée de sifflements et d’explosions nous enveloppa : de gros flocons noirs s’épanouirent dans l’air ; d’énormes éclaboussements giclèrent du sol. Les balles, les éclats, volaient, chuintant et crissant. Un grenadier, à dix pas en avant de moi, boula comme un lapin foudroyé. J’entendis Luchet jurer : « Nom de Dieu ! » et d’autres cris furent noyés sous le fracas du barrage. A droite, à gauche, devant, derrière, partout, des fusants éclataient sans interruption ni merci ; des éclairs flamboyaient ; la fumée tourbillonnait, et je me précipitais, affolé, assourdi, sous cette grêle… Soudain, une clameur déchirante :

 

A moi !

 

Luchet venait de tomber, blessé au visage, et je vois encore ses yeux exorbités à travers le sang qui ruisselait. Je ne m’arrêtais pas, emporté par la consigne, et par l’idée d’atteindre la tranchée allemande, de m’y terrer, d’être quelques instants à l’abri… Je vis le capitaine Magny qui gesticulait : des soldats obliquèrent vers lui ; Augendre me fit signe ; je suivis le mouvement. Des claquements vertigineux déferlèrent ; plusieurs camarades s’abattirent, fauchés pêle-mêle ; une rafale de balles piaula ; j’aperçus au ras du sol, un gros tube qui pivotait vers mois, et deux têtes rougeaudes, surmontées de casques pointus…

 

Un choc terrible à la cuisse gauche ; une demi-seconde de stupeur incrédule : «Ça y est ! » ; une sensation de nausée, et la chute molle, résignée, d’un corps qui n’en peut plus, se soumet, attend la fin ».

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Publié le 19 Mars 2011

 

Salonique 1918 salle à manger des majors à l'hôpital

 

 

Salonique 1918 : salle à manger des majors de l’hôpital (copyright : Ministère de la Culture).

 

Pierre Sauce nait le 28 février 1886, à Saint-Denis, dans ce qui était autrefois le département de la Seine. La France est en pleine tourmente revancharde vis-à-vis de l’Allemagne. Sur recommandation de Georges Clemenceau, le Président du conseil Charles de Freycinet vient de nommer le général Georges Boulanger, ministre de la Guerre. Ce dernier, populaire par les réformes qu’il entreprend, l’est également par ses discours provocateurs vis-à-vis de l’ennemi éternel.

 

En 1914, Pierre Sauce rejoint le 19ème régiment d’artillerie de campagne (RAC) alors stationné à Nîmes. Comme toutes ces unités, le RAC est composé de trois ou quatre groupes d’artillerie, chacun piloté par un capitaine. Le groupe est lui-même formé de trois batteries de quatre canons de 75 mm. Le 19ème RAC est rattaché à la 30ème division d’infanterie où il sert, entre autres, de préparation aux offensives. Les RAC sont tous hippomobiles : les canons et les équipements complémentaires sont tirés par des chevaux. Les camions et autres véhicules automobiles ne feront leur apparition qu’à partir de 1917.

 

Au déclenchement de la Grande guerre, le 19ème RAC est employé à la IIème armée, dirigée par le général Curières de Castelnau. Il participe aux offensives en territoire allemand avant de contenir la poussée ennemie et d’enclencher la victoire de la Marne. L’année suivante, le 19ème est envoyé en Argonne ; en 1916, il contribue à la victoire de Verdun. En 1917, avec la 30ème division d’infanterie, le régiment part en Orient.

 

C’est à Topsin, le 17 juillet 1917, que Pierre Sauce trouve la mort. Topsin est situé dans le nord de la Grèce, aux confins des frontières actuelles de la Bulgarie et de la République de Macédoine. Malade depuis des semaines, Pierre Sauce succombe dans l’ambulance des suites d’un « embarras gastrique fébrile avec un accès pernicieux ». Plus tard son corps est rapatrié et inhumé dans le carré militaire de Bois-Colombes.

 

Mais qui se souvient que des soldats français ont fait la Première Guerre mondiale dans les Balkans, et que celle-ci a d’ailleurs duré jusqu’en 1919 ?

 

Ouvrir un second front.

 

A la fin de l’année 1914, la situation semble inextricable. Après les offensives et les longs mouvements de conquête et de retraite de l’automne, les Alliés, comme les armées des Empires centraux, se sont enterrés dans des tranchées. Au cours de cette première année de guerre les pertes sont déjà phénoménales. La France a vu mourir plus de 500.000 de ses soldats.

 

Winston Churchill, alors Premier lord de l’Amirauté (ministre de la Marine britannique), défend l’idée de l’ouverture d’un second front en Europe, et du côté des Balkans. Dans un triple objectif : ravitailler l’Armée russe via la mer Noire ; contourner les Empires centraux ; occuper Constantinople, capitale d’un Empire ottoman, considéré comme le « grand malade » du continent et par ailleurs allié de l’Allemagne et de l’Autriche-Hongrie.

 

Gallipoli.

 

Une expédition maritime est proposée et envoyée. Sans grand succès. La présence de mines, de côtes fortifiées (donc difficiles à bombarder) et de nombreux sous-marins allemands ne facilitant pas les manœuvres ! Une nouvelle expédition est menée. Elle est terrestre et consiste en l’envoi d’un premier contingent de 75.000 soldats anglo-français (auxquels il convient d’ajouter des unités australiennes et néo-zélandaises) sur la presqu’île de Gallipoli, à l’entrée du détroit des Dardanelles. C’est une catastrophe : les soldats sont littéralement hachés par l’artillerie ottomane, sous le commandement du général allemand Liman von Sanders. Un second débarquement se déroule quelques semaines plus tard pour renforcer un dispositif déjà à bout de forces. Il ne fait qu’ajouter des morts. Les anglo-français doivent abandonner les lieux. Leur chef, le général Gouraud, vient de quitter le front, amputé du bras droit. Les Alliés réussissent néanmoins à sauver environ 100.000 hommes et les faire débarquer à Salonique, en Grèce, pays alors neutre, quoique soupçonné de docilité vis-à-vis de l’Allemagne.

 

Là, les soldats n’ont pas le temps de se refaire une santé. Le corps expéditionnaire devient l’Armée d’Orient et tente de faire la jonction avec les restes de l’Armée serbe qui vient de traverser la Macédoine, du nord au sud. La Serbie connait au début de la guerre quelques victoires, avec notamment la reprise de la ville de Belgrade, mais les défaites s’accumulent par la suite. De plus, la Bulgarie entre dans le conflit aux côtés de l’Allemagne et de l’Autriche-Hongrie. L’expédition française pour porter secours aux troupes serbes s’avère vite être un échec et le retour vers Salonique se déroule à la fois dans des conditions climatiques détestables et sous le feu des armées des Empires centraux, qui multiplient les combats avec les unités de l’arrière-garde alliée.

 

Le camp de Salonique.

 

Salonique se transforme alors en un immense camp militaire retranché, sous la menace permanente des armées allemandes, austro-hongroises et bulgares. L’Armée grecque s’est interposée entre les deux et tente d’éviter le pire. Au sommet de l’Etat grec les dissensions entre le Premier ministre, Vénizelos, partisan de la Triple-Entente (France, Russie, Empire britannique) et le roi Constantin 1er, pro Empires centraux, sont plus vives que jamais. Et les soldats alliés enfermés ne peuvent qu’attendre les ordres. Pour combattre la dysenterie, la malaria, le paludisme, la malnutrition et le scorbut, ils collaborent à l’assèchement des marais et se mettent à cultiver la terre. Une partie du camp se transforme en un immense potager. D’où la réplique, sarcastique, de Georges Clemenceau : « les jardiniers de Salonique ».

 

De leurs côtés, les états-majors s’affèrent pour mettre en place des unités dignes de ce nom. Le général français Maurice Sarrail tente un équilibre : ne pas déplaire aux Grecs, qui sont toujours neutres, faire attention aux espions allemands, bulgares ; faire régner l’ordre entre les troupes françaises, serbes, anglaises, australiennes, néo-zélandaises, italiennes, russes, sans oublier les contingents indiens et africains.

 

En 1916, sollicitée des deux côtés, la Roumanie entre en guerre finalement en se rapprochant des Alliés. Dans le même temps, le général Sarrail voit les Grecs dégarnir les postes qui sont sensés protéger les Alliés. Il décide de sorties : les Serbes attaquent les premiers et reprennent aux Bulgares les monts menaçant la plaine de Salonique. De leur côté, les Français entrent en Macédoine et fixent les troupes germano-bulgares. L’aide des Roumains est de courte durée : à la fin de l’année 1916, le pays est entièrement envahi par les puissances centrales. Tout au long de l’année suivante, quelques combats sporadiques opposent les deux camps.

 

L’offensive victorieuse de 1918.

 

Il faut attendre 1918 pour que l’offensive majeure se déroule. Au cours de 1917, le général Adolphe Guillaumat s’est ingénié à remonter le moral des troupes, à les entretenir et surtout à les soigner. Les épidémies sont enfin endiguées. Le général contribue aussi fortement à l’implantation d’un état-major interallié, suffisamment solide et intelligent pour ne froisser aucun des pays contributeurs, tout en permettant des décisions rapides et efficaces. De plus, les Grecs finissent par s’engager dans le conflit aux côtés des Alliés. Le camp de Salonique n’est plus retranché ! Le temps de la reconquête est arrivé.

 

En juin 1918, rappelé à Paris par le nouveau président du Conseil, Georges Clemenceau, le général Guillaumat est remplacé par le général Louis Franchet d’Espérey, qui peut enfin mettre en œuvre la globalité du plan élaboré par son prédécesseur. Le 15 septembre 1918, avec l’accord des gouvernements anglais et italiens, Franchet d’Espérey lance les armées alliées à la reconquête des Balkans. A l’est, les soldats anglais et grecs attaquent en direction de la Bulgarie (vallée du Vardar). Au centre, les Français et les Serbes, progressent rapidement et s’emparent de l’ensemble de leurs objectifs. L’un des épisodes les plus fameux de cette offensive reste la dernière charge de cavalerie de l’Armée française : sous le commandement du général Jouinot-Gambetta, la brigade à cheval des chasseurs d’Afrique réussit un raid de plus de 70 km à travers les montagnes, à plus de 2.000 mètres d’altitude. Le 29 septembre, les cavaliers prennent par surprise Usküb, la capitale de la Macédoine. Le soir même, les Bulgares sont acculés à signer un armistice.

 

Pendant ce temps, Franchet d’Espérey continue sa marche en avant et se dirige maintenant vers Bucarest, capitale de la Roumanie. Mais l’objectif est bien l’entrée en Autriche-Hongrie. L’armistice général du 11 novembre 1918 met un terme à la reconquête des Alliés, qui se retrouvent à ce moment-là bien plus proches des Empires centraux que leurs homologues de l’ouest. Mais pour l’Armée d’Orient, la guerre n’est pas encore terminée.

 

1919.

 

L’Armée Française d’Orient est à nouveau rebâtie pour se transformer en trois unités :

 

  • - L’Armée du Danube : commandée par le général Berthelot, elle est constituée des unités qui sont stationnées en Roumanie, d’abord à Bucarest puis dans le delta du Danube. Il s’agit de faire face aux nouveaux ennemis : les Russes bolchéviques qui eux sont positionnés en Moldavie (sous domination russe à l’époque).
  • - L’Armée de Hongrie, sous le commandement du général Labit, est chargée de mettre fin aux agissements des bolchéviques hongrois.
  • - Le Corps d’Occupation de Constantinople, a pour mission de faire régner l’ordre dans une partie de ce qui est bientôt l’ancien Empire ottoman.

 

Face aux « Rouges » et en appui des Russes « Blancs » (tsaristes), les troupes françaises vont stationner et se battre pendant plus de cinq mois après la fin officielle de la Première Guerre mondiale. Les ports russes sont envahis par des bateaux français et anglais : il s’agit d’étouffer économiquement le nouveau pouvoir de Lénine. Mais le retournement de la situation militaire (les Rouges amassant les victoires), les mutineries de marins français dans le port d’Odessa, et de plusieurs compagnies dans l’Armée du Danube, précipitent le retour des soldats français en métropole au printemps 1919.

 

 

 

Sources :

 

- Encyclopédie Universalis, dictionnaire Larousse, encyclopédie Wikipédia.

- André Castelot et Alain Decaux : Histoire de la France et des Français, Larousse.

- Service historique de la Défense – Site « Mémoire des hommes » du ministère de la Défense.

- Pierre Miquel : Les poilus d’Orient, Fayard, 1998 ; La poudrière d’Orient, Fayard 2004 ; Le gâchis des généraux, Plon 2001 ; Les Poilus, Plon, 2000 ; Je fais la guerre, Clemenceau, Taillandier, 2002 ; Les Enfants de la Patrie, Fayard, 2002.

- Pierre Gosa : Franchet d’Espérey, Nouvelles Editions Latines, 1999.

- Jacques Ancel : Les travaux et les jours de l’Armée d’Orient, Paris, 1921.

- Site internet www.chtimiste.com sur l’historique des régiments d’artillerie.

- Journal de Marche du 19ème RAC.

- Journal de Marche de la 30ème division d’infanterie

- Journal de Marche du Corps Expéditionnaire d’Orient

 

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Publié le 12 Mars 2011

 

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Site du village détruit de Fleury-devant-Douaumont.

 

 

Le carré militaire de Malakoff dédié à la Première Guerre mondiale comporte 120 sépultures. Parmi elles, figure celle de Gustave Durassié (1887-1986), adjudant puis lieutenant au 95ème R.I., combattant à Fleury-devant-Douaumont en 1916, maître imprimeur à Malakoff, président national de l’association « Ceux de Verdun » de 1951 à 1974, commandeur de la Légion d’honneur.

 

Etre à Verdun.

 

Bataille des batailles, symbole d’une effroyable boucherie – dont le nom est passé dans le langage commun – mais aussi de courage et d’abnégation de la part des soldats français, Verdun qui devait permettre, selon le mot d’Erich von Falkenhayn, chef suprême de l’armée allemande, de « saigner à blanc l’armée française », s’est déroulée du 21 février au 19 décembre 1916. S’il est illusoire de résumer en quelques pages la bataille de Verdun, il convient de rappeler que des points stratégiques, comme Fleury-devant-Douaumont, furent impitoyablement disputés pendant les dix mois de la bataille la plus longue de la Première Guerre mondiale.

 

Au début de l’année 1916, les Allemands multiplient les préparatifs en vue de leur attaque qu’ils espèrent définitive sur le secteur de Verdun. Ils veulent en finir. Après les terribles épopées de 1914 et de 1915, les tués se comptent – d’un côté comme de l’autre – par centaines de milliers. Les besoins en hommes sont effarants. Verdun représente quatre atouts majeurs pour les troupes du Reich : c’est une ville proche de la ligne de front, en Lorraine. Le sentiment pro-français y est très fort. C’est à Verdun qu’eut lieu le partage de l’empire de Charlemagne, établissant les futures zones franques et germaniques. Une attaque sur Verdun entrainerait des régiments entiers à défendre ce symbole. Donc, aisés à pilonner par l’artillerie allemande car les unités d’attaques et de réserve sont proches, a contrario des Flandres ou de la Picardie. Deuxième point : Verdun représente un nœud ferroviaire et un bassin industriel avec des usines de fabrication d’obus. Troisième élément : Verdun forme une sorte de saillant, entourés de positions allemandes et le terrain, mouvementé et séparé par la Meuse, ne se prête pas à une défense facile. Enfin, le Reich sait que le GQG (Grand Quartier Général) du général Joffre cherche, lui, à faire la différence sur la Picardie. Et qu’il n’hésite pas à retirer çà et là des batteries de canons pour les placer sur le front de la Somme. Le général Gallieni, gouverneur militaire de Paris, met en garde le généralissime français : « Toute rupture du fait de l’ennemi dans ces conditions engagerait non seulement votre responsabilité, mais celle du gouvernement ». Des commandants d’unités, comme le lieutenant-colonel Driant, s’émeuvent de la situation. La réponse de Joffre est cinglante : on exécute ses ordres ou c’est la cour martiale !

 

Le 21 février 1916, à 7h, des projectiles commencent à tomber sur Verdun et sa région. En deux jours, près de deux millions d’obus, soit un toutes les trois secondes, s’abattent sur les lignes françaises. C’est la consternation à la tête de l’armée française. Des régiments comme les 56ème et 59ème bataillons de chasseurs à pied – de Driant – perdent plus de mille hommes. Seuls 120 chasseurs s’en tirent miraculeusement. Toutes les positions françaises tombent une à une. Si Fleury est dépassée, alors la porte est grande ouverte sur Verdun et les arrières des armées françaises.

 

« Debout les morts ».

 

Le 95ème RI a quitté Bourges et le camp d’Avord en août 1914. Unité de la 16ème division d’infanterie et du 8ème corps d’armée, formé de Berrichons, de Bourguignons et de Nivernais, elle est rattachée à la 1ère Armée du général Dubail. Depuis, le 95ème est de tous les fronts : en Lorraine, où il perd 500 soldats, puis dans la Woëvre en 1914 ; sur les secteurs de la forêt d’Apremont et de Bois-Brûlé l’année suivante. A cette occasion, au cœur des tranchées du saillant de Saint-Mihiel, où les hommes se battent au corps à corps pour chaque mètre de terrain, l’adjudant Jacques Péricard hurle à ses hommes épuisés, abrutis par tant de sauvagerie « Debout les morts ! ».

 

Publié anonymement après la guerre, la Campagne 1914-1918 du 95ème régiment d’infanterie (librairie Chapelot à Paris) indique ceci : « Du 19 au 31 janvier 1916, le 95ème est relevé et quitte ce secteur où, depuis quinze mois, il combat avec un courage qui ne s'est jamais démenti, et où, gradés et soldats ont prouvé surabondamment, sous des bombardements effroyables et dans des attaques meurtrières leur grand cœur, leur stoïque ténacité et leur absolu mépris de la mort. »

 

 

Fleury-devant-Douaumont.

 

Après les premiers déluges sur Verdun, le 95ème est dirigé sur Fleury-devant-Douaumont le 24 février 1916. Il doit relever les 51ème et 72ème divisions d’infanterie, laminées par le rouleau compresseur ennemi. Le 25, « les soldats du 95ème ont l’impression d’être seuls, abandonnés du reste de l’Armée, holocaustes choisis pour le salut de Verdun. Vers le milieu de l'après-midi, le bombardement cesse et l'attaque se produit. Des masses, jaillies du bois d'Haudremont, submergent le malheureux 1er bataillon mais se brisent contre nos mitrailleuses et nos feux de salve, à nous. Les Allemands s'aplatissent, se terrent. Et le bombardement reprend. Il est de courte durée, cette fois. La fumée qui couvrait le fort se dissipe et, de sentir cette force si près, cela rassure nos hommes. Ils sont tous à leurs postes, attentifs à l'assaut que ce calme présage. Soudain, un cri : « Les voilà ! » ... J'ai dit que le 3ème bataillon occupait les tranchées autour du village. Ces tranchées formaient un angle droit. Sur la plus grande branche, parallèle à la rue et face à la cote 347, les 9ème, 10ème et 11ème compagnies. Sur la plus petite, face au fort, la 12ème compagnie ou, plus exactement, un peloton de la 12ème compagnie : la 4ème section que je commande en qualité de lieutenant, la 3ème section sous les ordres de l'adjudant Durassié. Avec nous, la section de mitrailleuses du 3ème bataillon, sous les ordres du capitaine Delarue. Delarue et Durassié sont toujours vivants. Et vivants également une quinzaine d'hommes qui étaient avec nous ce jour-là...Perte du village de Douaumont qu'occupait le 3ème bataillon du 95ème RI.  La nuit vient. Il neige. Le combat continu. Le 26, le 2ème bataillon en réserve dans le ravin de Thiaumont reçoit, sans bouger d’une semelle, un bombardement terrible de 9h du matin à 5h du soir. A 16h30, nouvelle attaque allemande sur la route Douaumont – Bras ; elle est repoussée après un corps à corps furieux. Des tirailleurs qui fléchissaient à notre droite, reviennent à la charge sous l’énergique intervention du capitaine Ferrère. Le régiment a subi de grosses pertes. Il a été pendant deux jours le bouclier de la France, et a écrit une des plus belles pages de son histoire.»

 

Le 95ème est relevé. A Verdun, la très grande majorité des régiments ne reste en ligne que quelques jours ou quelques semaines. Ces relèves maximisent la diffusion des informations et des images de « l’enfer de Verdun » au sein de toute l’armée française. Dans les semaines qui suivent, Fleury-devant-Douaumont est pris et repris seize fois. Chaque assaut donne lieu à un bombardement d’une intensité prodigieuse. A Verdun, 80 % des tués le sont du fait des bombes. Le général Pétain organise la défense. Il met en œuvre l’artillerie, réarme les forts. Il gère le ravitaillement grâce à la « Voie Sacrée » – nom donné après la guerre par l’écrivain Maurice Barrès – cette route qui vient de Bar-le-Duc, 56 kilomètres au sud. Un camion y passe toutes les quinze secondes ! Les attaques allemandes se renouvellent. Elles sont à chaque fois repoussées par des soldats français héroïques.

 

Dans sa biographie de Joffre (ed. Olivier Orban), l’écrivain Arthur Conte cite le général : « Soldats de l’armée de Verdun ! Depuis trois semaines, vous subissez le plus formidable assaut que l’ennemi ait tenté contre vous. L’Allemagne escomptait le succès de cet effort qu’elle croyait irrésistible et auquel elle avait consacré ses meilleures troupes et sa plus puissante artillerie. Elle espérait que la prise de Verdun raffermirait le courage de ses alliés et convaincrait les pays neutres de la supériorité allemande. Elle avait compté sans vous ! Nuit et jour, malgré un bombardement sans précédent, vous avez résisté à toutes les attaques et maintenu vos positions. La lutte n’est pas encore terminée, car les Allemands ont besoin d’une victoire. Vous saurez la leur arracher. Nous avons des munitions en abondance et de nombreuses réserves. Mais vous avez surtout un indomptable courage et votre foi dans les destinées de la République. Le pays a les yeux sur vous. Vous serez de ceux dont on dira : « ils ont barré aux Allemands la route de Verdun ». J. Joffre, 11 mars 1916 ».

 

Au cours de l’été 1916, les Français conservent le terrain. A l’automne, leurs attaques pénètrent de quelques kilomètres dans les lignes ennemies. Les Allemands n’iront pas plus loin : ils ne prendront jamais Verdun. En 1918, comme neuf autres villages rasés du secteur, Fleury-devant-Douaumont est déclaré « Mort pour la France ».

 

Entre temps, le 95ème est passé par les secteurs des Eparges, dans la Somme, en Argonne, au début de 1918, puis en Champagne. Après l’armistice de 1918, le 95ème reçoit la fourragère. Le lieutenant-colonel Andréa, commandant du régiment, prononce alors devant ses hommes les paroles suivantes : « Qu’ils portent la Fourragère avec fierté, ils l’ont mérité haut la main, car si Douaumont et Recouvrance sont les deux faits d’armes qui ont motivé les citations collectives, personne n’oublie les glorieux sacrifices du régiment en Lorraine, au début de la guerre, alors que nous n’étions pas les plus forts. Son admirable ténacité en forêt d’Apremont. Sa sublime attitude aux Eparges, dans l’affreuse guerre de mines. Sa fougueuse attaque au bois de la Grille en avril 1917, contre des organisations presque intactes. Sa remarquable résistance à la Main de Massiges pendant plus d’une année et enfin tout récemment, son endurance, sa vaillance au cours de la poursuite de l’ennemi, d’août à novembre 1918. Tout cela, avec Douaumont et Recouvrance, constitue pour le 95ème un passé de guerre des plus glorieux. Partout le régiment s’est montré héroïque, discipliné, animé du plus haut moral et des plus beaux sentiments du devoir. Toujours il a eu confiance, même dans les heures les plus sombres. Honneur à ceux qui ont combattu sous son drapeau. Gradés et poilus ont tous bien mérité de la Patrie. Vive le 95ème ».

 

 

L’Almanach du Combattant.

 

Après la guerre, installé à Malakoff, Gustave Durassié créé avec Jacques Péricard l’Almanach du Combattant, qui devient une publication maîtresse du monde du combattant. Cette revue existera entre 1922 et 1993 et publiera des milliers d’articles sur des batailles de la Première Guerre mondiale, des récits, des carnets de bord, des biographies de combattants, mais aussi des contes, des poésies et des pièces de théâtre.

 

Entre 1951 et 1974, Gustave Durassié sera aussi président national de l’association Ceux de Verdun.

 

 

 

 

Pericard et Durassie 

 

 

 

 

Sources :

 

·         Joffre, Arthur Conte, Ed. Olivier Orban.

·         Les Poilus, Pierre Miquel, Ed. Terre Humaine Plon.

·         Pétain, Marc Ferro, Fayard.

·         1918 : la victoire, Pierre Miquel, Tallandier.

·         1916, l’année de Verdun, Service historique des armées, Ed. Lavauzelle.

·         Site « Wikipedia ».

·         Campagne 1914-1918 du 95ème régiment d’infanterie, librairie Chapelot.

·         Journal de Marche et des Opérations du 95ème régiment d’infanterie.

·         Centre de Recherche Internationale et de Débats sur la Guerre 1914-1918 ; travaux de Stéphan Agosto et Jean-Claude Poncet.

 

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Publié le 26 Février 2011

 

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  « On sera rentré aux vendanges ».

Le 1er août 1914, la France décrète la mobilisation générale. Voilà deux mois que l’Europe connait sa plus grave crise depuis la Guerre franco-prussienne de 1870-1871. A l’assassinat de l’archiduc François-Ferdinand, héritier de la couronne impériale d’Autriche-Hongrie, à Sarajevo, et le refus signifié à l’Autriche par la Serbie de mener une enquête sur le territoire de cette dernière, s’ajoutent des antagonismes de plus de vingt ans entre les nations européennes sur des questions coloniales, des impérialismes et des nationalismes exacerbés. « Il est temps d’en finir » pourrait-on résumer.

De fait, la France rêve de revanche face au IIème Reich et de reprendre l’Alsace-Lorraine. L’Allemagne ne peut se résoudre à laisser la France et l’Angleterre se tailler « la part du lion » dans les colonies d’Afrique. L’Autriche-Hongrie cherche à étendre son influence vers les pays des Balkans, qui eux viennent à peine de prendre leur indépendance vis-à-vis d’un Empire ottoman qui agonise depuis des dizaines d’années. L’Italie a des visées sur sa frontière est avec l’Autriche, et la Russie songe à se créer un accès à la mer Méditerranée.

Deux alliances se font face : d’un côté, la Triple-Entente avec la France, le Royaume-Uni et la Russie ; de l’autre, la Triple-Alliance entre l’Italie, l’Empire germanique et l’Empire Austro-hongrois. Dans chaque camp, la défense militaire mutuelle est érigée en exergue dans les traités d’amitié.

L’Allemagne imagine l’envahissement de la France en passant par la Belgique. Le chemin est plus long, mais il a l’avantage d’éviter les massifs de l’est de la France. C’est le Plan Schlieffen, qui prévoit de battre notre pays en quelques semaines (la leçon sera-t-elle retenue en 1940 ?). Ce plan tient son nom du comte Alfred von Schlieffen, mort en 1913. Cet officier de l’Etat-major prussien, travaille à la manœuvre depuis 1894. Son idée est assez simple : prise entre la Russie et la France, deux pays de la Triple-Entente, l’Allemagne doit écraser au plus vite la France pour pouvoir ensuite détourner ses armées vers l’est et faire face à la puissante Russie. Et dans un pays aussi grand que l’Empire allemand, le temps de transport, d’acheminement des troupes, de l’ouest vers l’est est une donnée hautement stratégique. De plus, prises à l’ouest dans les Flandres, les forces anglo-françaises n’auront d’autres choix que d’affaiblir les garnisons des Vosges et de l’Alsace. Dans un second temps, une offensive sur ce secteur permettra de faire replier les Français jusqu’en Suisse !

Pour sa part, la France décide, dans le Plan XVII, de respecter la neutralité belge et d’attaquer son voisin en passant par la Lorraine. « Tout ceci n’est qu’une formalité. Aux vendanges nous serons rentrés » entend-on dans les trains qui transportent les régiments de toute la France vers les frontières de l’est.

La bataille des Frontières.

Chacun des belligérants applique son plan. A la différence, que les Français sont surpris par l’attaque allemande sur la Belgique, quand les Allemands résistent bien sur leurs frontières face à nos offensives en Lorraine et en Alsace. Bientôt, les armées alliées (françaises, belges et le contingent du Commonwealth installé en France) sont défaites sur toute la ligne de front. A Charleroi, dans les Flandres, deux-cent-cinquante-mille soldats français sont mis hors de combat en quelques jours ! Il s’agit maintenant pour les Alliés de retraiter vers le sud, sur la Marne, de reprendre des forces, si possible, pour pouvoir envisager de contre-attaquer. Le général en chef de l’Armée française, Joseph Joffre, l’explique aux ministres de la Guerre, qui se succèdent en ce mois d’août 1914 : Adolphe Messimy puis Alexandre Millerand.

Avec des taxis parisiens en guise de véhicules.

Le plan Schlieffen prévoyait d’envelopper Paris par l’ouest mais le général allemand Von Klück infléchit son offensive par l’est, pensant encercler les cinq armées étalées des Vosges à la Marne. Il ne fait pas attention aux Ière et IIème armées françaises (général Dubail et général Curières de Castelnau) qui sont restées stationnées en Lorraine et qui vont être le pivot de la contre-offensive française. Concentrée le long de la Marne, notre VIeme armée commandée par le général Maunoury, et créée par Joffre pour l’occasion, engage les Allemands le 5 septembre 1914, et soutient les combats jusqu’au 9, grâce, entre autres, à l’envoi d’urgence de dix-mille hommes de la garnison de Paris (commandée par le général Gallieni), dont une partie sera transportée par les célèbres taxis parisiens que l’on appellera « Les Taxis de la Marne ».

Au centre du dispositif français, Joffre nomme le général Foch à la tête d’une nouvelle IXème armée, chargée d’éviter toute brèche dans la région des marais de Saint-Gond (ouest du département de la Marne). Du 6 au 8 septembre, les Alliés ne réussissent pas à remporter une victoire décisive. Le 7, le Corps expéditionnaire britannique force le passage du grand Morin, rivière du nord de la Seine-et-Marne, puis le lendemain, franchit le petit Morin et arrive aux bords de la Marne. Au même moment, la cavalerie française de Franchet d’Esperey traverse aussi le petit Morin, alors que Foch doit reculer sur ses positions dans les marais.

Le 9 septembre, Joffre décide d’une nouvelle contre-attaque au nord de Meaux sur l’Ourcq. Il effectue une trouée de cinquante kilomètres dans les lignes ennemies, ce qui permet à la Veme armée et au Corps expéditionnaire britannique d’attaquer les armées Allemandes exposées sur leur flanc en pleine manœuvre, les stoppant et les obligeant au repli sur la ligne Noyon-Verdun le long de l’Aisne.

Le 13 septembre, les Allemands établissent des positions défensives solidement implantées qui figeront le front. Certains diront « Ce fut une bataille gagnée mais une victoire perdue » car elle laisse les vainqueurs maîtres du terrain, mais elle ne peut infliger au vaincu ce sentiment d’infériorité sans espoir qui est la marque d’une défaite définitive. Cependant, la Marne représente la première victoire stratégique de la guerre, car, par leur succès, les Alliés rendent inéluctable pour l’Allemagne une guerre longue et couteuse sur deux fronts.

La contre-offensive de la Marne met en échec le plan Schlieffen, les lignes de défense constituées par les Allemands sur des points tactiquement favorables induisant dans un premier temps une stabilisation durable du front. Mais, dans un deuxième temps, les belligérants vont s’engager dans un épisode connu sous le nom de « course à la mer », chacun cherchant à contourner l’autre par l’ouest. Les attaques s’arrêtent sur le canal de l’Yser et devant Ypres. Ainsi, la guerre de mouvement devient guerre de position.

Sur le monument aux morts du cimetière de Villeneuve-la-Garenne, est inscrit le nom de Pierre Simon, soldat au 265eme régiment d’infanterie. Il est mort au combat à Buissoncourt, en Meurthe et Moselle le 8 septembre 1914. Il est l’un des quatre-vingt-mille tués de la bataille de la Marne.

 

Taxis Marne 

Taxis de la Marne (ECPAD).

 

Thierry Gandolfo.

 

 

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Publié le 3 Février 2011

 Reynier

 

 

Le sergent Edouard Reynier.

 

 

Une frontière naturelle.

 

L’Argonne est une région vallonnée, boisée, dont les collines atteignent une hauteur d’environ trois-cents mètres. Difficile d’accès, l’Argonne est située à cheval sur les départements de la Marne (haute vallée de l’Aisne) à l’ouest, la Meuse (vallée de l’Aire) à l’est et les Ardennes au nord.

 

L’Argonne peut être considérée comme une frontière naturelle entre le Bassin parisien et le Barrois. Celle-ci a d’ailleurs plutôt bien fonctionné au cours des siècles, arrêtant, du moins retardant, la progression des tribus puis des troupes ennemies. En 1791, sur les hauteurs de Valmy, les régiments Kellerman et Dumouriez de la toute jeune République française remportent une victoire retentissante sur les Prussiens, déjà, et sur l’Armée des émigrés.

 

Au cours du premier conflit mondial, l’Argonne joue une nouvelle fois son rôle d’obstacle. Les Français et ses alliés s’en servent comme l’un des points de la contre-attaque contre les Allemands à la fin de l’année 1914, mais pour peu de succès. C’est à l’issue de cette offensive que le Grand Quartier Général admet qu’une victoire rapide est illusoire. Les hommes de Guillaume II se sont puissamment fortifiés et barricadés dans leurs tranchées.

 

En septembre 1915, les armées françaises sous la direction du général de Castelnau repartent à l’attaque des lignes du IIème Reich. En dépit d’un déluge de bombes sur les positions ennemies, les régiments sont cassés les uns après les autres, hachés par les batteries d’en face. En quelques jours, les Alliés perdent près de cent-quarante-mille hommes.

 

Trois années plus tard, à l’automne 1918, une nouvelle offensive est décidée. Sous le commandement de Ferdinand Foch, nommé maréchal et responsable de la globalité des forces alliées, les Américains du général Peshing, appuyés par la IVème Armée du général Henri Gouraud, lancent l’attaque. Rapidement les Alliés gagnent du terrain : en peu de jours, ils progressent de quinze kilomètres. Au début du mois de novembre 1918, les lignes allemandes s’effondrent. Sedan redevient une ville française le 6 novembre. Au prix de vingt-six-mille tués, les hommes de l’United States Army participent glorieusement à la victoire finale contre l’armée de Guillaume II.

 

 

Edouard Reynier.

 

Le limousin Edouard Reynier voit le jour le 10 octobre 1890 à Brive, en Corrèze. Au commencement de la Première Guerre mondiale, il est affecté au 150ème régiment d’infanterie, dont la caserne se trouve à Saint-Mihiel, dans la Meuse. L’unité dépend du 6ème corps d’Armée et de la 40ème division d’infanterie. En janvier 1915, le 150ème est envoyé en Argonne pour tenir les bois de la Grurie, dans le secteur de Bagatelle (qui deviendra le surnom du régiment).

 

Pour mémoire, la Délégation générale du Souvenir Français a publié il y a quelques semaines, sur ce même site, des lettres d’Henry Lange, de Neuilly-sur-Seine, qui était lui-aussi du 150ème RI.

 

L’histoire du 150ème, écrite par un soldat anonyme, a été retrouvée et numérisée : « 1915 : période à jamais mémorable dans l'histoire du régiment. Pendant sept mois, sous les pluies et dans les boues d'Argonne, sur un terrain que la poussée de l'ennemi empêche d'organiser convenablement, le 150ème  soutient victorieusement une lutte incessante contre des troupes puissamment outillées et entraînées à la guerre de siège. A ses nombreuses mitrailleuses et à ses obusiers du début de la campagne, l'ennemi ajoute des engins nouveaux : lance-bombes, lance-mines, pétards, grenades à fusil. Les Français n'ont ni matériels, ni canons de tranchées ; pour tenir tête à l'ennemi, le régiment ne doit compter que sur la bravoure de ses soldats, la valeur et l'abnégation de ses cadres. Une lutte effroyable se poursuit, chaque jour renaissante, assauts impétueux, corps à corps furieux, progression pied à pied, mètre par mètre, défense obstinée d'infimes lambeaux du sol de la Patrie. Attaques et contre-attaques se succèdent sans trêve ni repos et le régiment dispute avec acharnement, à l'envahisseur, un sol bouleversé que les sacrifices de chaque jour rendent chaque jour plus cher. Dans les combats de Bagatelle, nos braves, nos simples soldats de France, sans forfanterie et sans gloire apparente supportent les pires épreuves et réalisent les plus merveilleux faits d'armes. »

 

Le 1er mai 1915, le 150ème RI subit une énième attaque, « d’une violence inouïe » (Journal de Marche du régiment). Après un bombardement intense des premières lignes françaises, les Allemands attaquent en masse. Nos hommes n’ont pas prévu un tel déluge de feu. Ils ne sont équipés que de bombardes et de « pétards », et encore quelques sacs seulement. Rapidement les fantassins ennemis prennent pied dans les boyaux de la première ligne. Aux prix d’exploits isolés et d’un courage dépassant l’entendement, les « biffins » du 150, bientôt appuyés par des renforts des 272ème et 154ème, repoussent les Allemands à coups de fusils et de baïonnettes : « Le capitaine Juge, debout sur le parapet, un pistolet dans la main droite et une grenade dans la gauche, hurle : « Mes enfants, courage, tenez, tenez toujours !». Le lendemain, les officiers s’occupent à remettre de l’ordre dans les « unités forcément mélangées » et en état les fortifications françaises.

 

Les pertes sont évaluées le 3 mai : un officier tué, trois blessés et un disparu ; six sous-officiers tués, trente-quatre blessés et sept disparus ; trente-sept fantassins tués, trois-cent-soixante-et-un blessés et cent-quarante-cinq-disparus. Plusieurs compagnies du 150ème sont anéanties. Le 6 mai, alors qu’il vient de décorer le sergent-bombardier Reynier pour son action dans l’attaque du 1er, le colonel de Chéron, commandant le régiment, est tué par un éclat d’obus. Dernier à quitter le secteur pour la relève, il a laissé passer devant lui la totalité des hommes.

 

Le 150ème RI reprend position quelques jours plus tard. Les échanges de coups de feu sont quotidiens. Le 13 mai 1915, à l’occasion d’un nouvel accrochage, le sergent Edouard Reynier est tué avec deux autres hommes du 150ème RI. Il est placé dans un cimetière militaire.

 

 

Le 11 novembre 2007.

 

Quelques années plus tard, le corps du sergent Edouard Reynier est rapatrié dans un caveau familial sur la commune de Puteaux. Comme il se doit, la famille fait apposer sur la tombe la mention « Mort pour la France ». Puis, la concession vient à échéance. Le Comité de Puteaux du Souvenir Français propose alors le transfert du corps du sous-officier dans le carré militaire. Demande acceptée par la municipalité et réalisée par les services de l’état-civil et du cimetière.

 

Ainsi, au matin du 11 novembre 2007, quatre-vingt-douze ans après sa mort, le soldat retrouve ses camarades de combat pour un repos éternel au cours d’une cérémonie particulièrement émouvante, en présence de Joëlle Ceccaldi-Reynaud, députée-maire de la ville, Den Marais-Hayer, présidente du comité du Souvenir Français, le colonel Pierre de Keraudren, secrétaire général adjoint du comité national, André Labour, délégué général de l’association pour les Hauts-de-Seine.

 

 

Reynier 004

 

  

 

Devant la tombe d’Edouard Reynier, de gauche à droite au premier plan : Den Marais-Hayer, un policier, Joëlle Ceccaldi-Reynaud.

 

 

Den Marais-Hayer.

 

 

 

Sources :

 

·         Histoire du 150ème RI, Anonyme, Frémont, sans date. Retrouvé et numérisé par Jérôme Charraud.

·         Journal de marche du 150ème RI.

·         Pierre Miquel,  La Grande Guerre, Fayard, 1983.

·         Pierre Miquel, La Grande Guerre au jour le jour, Fayard, 1998.

·         Allain Bernède, Les combats oubliés d’Argonne, 14-18 Editions, 2007.

·         Encyclopédie Wikipédia.

·         Encyclopédie Larousse.

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